JC Guillebaud, P Legendre, le mariage pour tous et l'homoparentalité

Publié le par Henri LOURDOU

 

Jean-Claude GUILLEBAUD, Pierre LEGENDRE, le mariage pour tous et l'homoparentalité :

"Comment affronter le déclin de la société patriarcale ?"

 

Dans sa chronique du Nouvel Obs du 17-1-13, Jean-Claude GUILLEBAUD, journaliste catholique de gauche, généralement classé comme "altermondialiste", s'appuie sur "le très grand juriste, Pierre Legendre"pour assimiler implicitement mariage pour tous et homoparentalité à une "casse des montages qui font tenir le sujet humanisé". Il insiste bien sur le fait que "Legendre ne stigmatise personne". Et estime qu'on serait là "à mille lieues des oppositions puériles entre modernité et tradition, laïcité et cléricalisme, homophobes et gay-friendly". Affirmation téméraire, comme la suite va le montrer.

En effet, Guillebaud ne fait qu'utiliser un "argument d'autorité" : le "très grand juriste", "directeur d'études à l'Ehess", qui "dépiaute minutieusement les questions anthropologiques en jeu", serait seul habilité à occuper ce point de vue surplombant, dégagé des "pugilats" à courte vue.

Mais d'autres ne le seraient-ils pas ?

Parmi eux, un tout aussi grand penseur, tout aussi occupé à "dépiauter minutieusement les questions anthropologiques" s'est appliqué à analyser et réfuter le point de vue de Pierre Legendre.

Il s'agit du regretté Gérard Mendel qui, dans un chapitre entier de "Pourquoi la démocratie est en panne ?" (La Découverte, 2003) a pointé dans l'oeuvre de Legendre "la nostalgie du père médiéval" (p 190 à 202).

Une oeuvre significative du désarroi intellectuel de l'époque.

Plus exactement, Mendel qualifie son "influence actuelle" de "significative". En cela on ne peut la dissocier de celle de Jacques Lacan sur laquelle elle s'appuie très fortement.

Lacan dont la visée est pourtant réactionnaire a su paradoxalement se construire une influence auprès de l'intelligentsia de gauche.

"Il veut relever l'autorité masculine qui tombe en déshérence, et il la marque d'un phallus, dont l'absence chez la femme la renvoie à sa vieille place de subordination. Il cherche à restaurer la psychologie traditionnelle, pré-psychanalytique, en évacuant du psychisme l'inconscient freudien, tellement désordonné avec ses fantasmes et ses pulsions, pour lui substituer l'ordre et la loi d'un préconscient "structuré comme un langage"."(p 192)

En ce sens, Lacan et son succès phénoménal apparaissent comme un symptôme : celui de la déliquescence de la société patriarcale.

"Par le biais des rapports sociaux et de la vie culturelle, l'économie capitaliste des dernières décennies du XXesiècle a attaqué en accéléré le cadre traditionnel de la famille et des rapports hommes-femmes."(p 193)

Lacan offre un éventail de défenses illusoires contre ce phénomène, et Legendre "porté par la nostalgie du pater familias romain et par la théologie du Haut Moyen Age" (p 193) va très logiquement s'appuyer sur elles.

Pour analyser et réfuter son point de vue, Mendel s'appuie sur un texte de 1999, "D'une interrogation rebelle à l'élimination", extrait de "Sur la question dogmatique en Occident" (Fayard), dont, dit-il, les 85 pages réunissent les grands axes conceptuels de son oeuvre dans une présentation très cohérente.

Un constat convergent.

Dans un premier temps, Mendel établit, en accord avec Legendre, que "le schéma psychofamilial, avec au sommet le Père porteur d'autorité, introduisait dans notre société et à l'intérieur du sujet, le verrou, qui interdisait la régression vers l'archaïsme"( p 194)

Et que la crise de ce système pose en effet la question de "l'absolue nécessité d'une limite et d'une régulation avec l'archaïsme psychologique".

A partir de là commencent les divergences.

La nature humaine : invariante ou historico-sociale ?

Pour Legendre ce système en crise "s'imposait selon le code fixe propre à la nature humaine", alors que selon Mendel il est le produit d'un processus socio-historique, ce dont témoigne d'ailleurs le déclin actuel de l'image du père dans le psychisme et dans la société.

Et c'est parce qu'il est d'origine socio-historique que son dépassement ne peut s'accomplir que par un autre processus socio-historique que Mendel estime devoir être la mise en place d'une démocratie participative.

Mais, constate-t-il, en s'appuyant sur la nostalgie d'un modèle en voie de dissolution, Legendre bénéficie à court terme d'un double avantage.

D'une part, "il parle à partir de phénomènes qui ont toujours existé : le familialisme -ce qu'il nomme "l'institution généalogique de la société"- et le pouvoir masculin; et ces phénomènes, il les prend en compte dans leur forme médiévale, solide, inentamée, celle du Haut Moyen Age"(p 195-6).

D'autre part, il répond aux contradictions et aux conflits divers que la crise du patriarcat fait émerger par un retour à "l'occultation traditionnelle des contradictions par l'autorité" (p 196).

En s'en tenant à l'unidimensionnalité d'un monde de certitudes, Legendre occupe donc une position des plus confortables.

Face à cela, les tenants de la démarche démocratique n'ont qu'une réponse insécurisante ("mettez à plat les contradictions et les conflits partout où ils se manifestent, apprenez à les gérer par une négociation qui soit le plus possible égalitaire", p 196), sachant que les techniques pour ce faire sont encore pour une large part à inventer ou à perfectionner.

Une anthropologie générale tronquée et dangereusement liberticide

Dans son "anthropologie dogmatique", Legendre ne reprend, comme Lacan, qu'un aspect des découvertes de Freud : le versant extérieur du schéma psychofamilial, c'est-à-dire "l'inégalité structurale entre parents et enfants". Ni l'existence des fantasmes inconscients de désir et d'angoisse, ni celle du conflit intrapsychique ne sont pris en compte.

Il en découle une conception tronquée du sujet. Chez Legendre le devenir-sujet passe unidimensionnellement par la soumission à la Loi du Père, qui seule permet d'échapper à l'archaïsme psychologique, lui-même réduit à l'emprise animale des pulsions. Seul le langage permettrait ce passage de l'un à l'autre. "Cela signifie , pour la société comme pour l'individu : nécessité de tout ramener aux mots pour qu'il y ait des choses" (Legendre, op cit, p 53)

Est ainsi évacué tout le rapport à la réalité qui ne passe pas par les mots, autrement dit toute l'élaboration de l'archaïsme analysée par les cliniciens de la petite enfance comme David Winnicott, reprise et conceptualisée par Mendel. On renvoie ici à son anthropologie générale fondée sur l'existence de "six universels empiriques" (p 173).

Au-delà de la grande pauvreté de cette "anthropologie générale", se pose enfin la question : d'où vient "ce langage si éminent, cette parole-tiers séparant le sujet (qui en naît) et l'archaïsme ?"(p 199) La réponse est celle (religieuse) de la transcendance : rien d'étonnant dès lors que Legendre propose "d'amender et de réaménager la notion de religion"(ibidem p 53-4) laquelle relèverait d'une "fonction de conservation dans l'espèce humaine".

Allons pour lui au bout de ce raisonnement : athées et agnostiques remettraient donc en cause les fondements-mêmes de l'hominisation ?

Jean-Claude Guillebaud, et tous les catholiques qui ont emprunté à Legendre les arguments "anthropologiques" de leur opposition au mariage pour tous et à ce qui en découle, sont-ils prêts à assumer cette position ?

Une négation de la démocratie, assimilée au capitalisme mondialisé

Dans son discours péjoratif et méprisant concernant la démocratie, Legendre l'assimile à un "discours de légitimation " de "l'économie et du Management". Il amalgame ainsi deux ordres de réalité, toujours en prenant les mots pour les choses. Là où Mendel distingue soigneusement emprise de l'économie capitaliste, à la source de la dissolution du patriarcat, et essor des valeurs démocratiques qui s'oppose à cette emprise, dans la mesure où ces valeurs sont prises au sérieux et ne sont pas instrumentalisées par un discours de façade.

L'égalité des droits : fondement d'une humanité libérée de l'oppression

Rendre le pouvoir sur leurs actes aux individus, arbitrer les conflits de façon égalitaire, sont deux des entreprises les plus significatives de cette prise au sérieux des valeurs démocratiques.

Cela passe aujourd'hui par l'égalité des droits et la prise en compte des identités sexuelles telles qu'elles se construisent dans une liberté nouvelle.

La famille homoparentale n'empêche, ni n'empêchera, en tant que telle, les enfants de construire leur identité de sujets humains. La Procréation Médicalement Assistée non plus.

C'est dans l'histoire de chaque individu, dans son rapport au monde fondé sur ses actes propres, et dans l'amour désintéressé de ses parents (qu'ils soient homosexuels, transgenres ou non) que l'Humanité poursuivra son chemin, n'en déplaise aux réactionnaires de tout poil.

Publié dans politique

Commenter cet article