Jann-Marc ROUILLAN "De mémoire (1)"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Jann-Marc ROUILLAN "De mémoire (1) . Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse" (Agone, 2007).

 

Spontanément, je n'aurais pas lu ce livre si on ne me l'avait recommandé. Je ne connais pas JM Rouillan, et je n'ai jamais sympathisé avec le courant axé sur la lutte armé qu'il incarne.

Mais cette référence aux "jours du début" me renvoie effectivement à une époque et un lieu qui nous sont presque communs. Et en le lisant, je me suis rendu compte que je partageais avec lui plus que je ne croyais.

Je suis arrivé à Toulouse en septembre 1971, donc un an après les événements relatés dans ce livre. Et j'y ai fréquenté des gens qui ont vécu ces événements. Notamment la fameuse journée du 26 novembre 1970, où une véritable bataille rangée a opposé les étudiants et les activistes liés à la "Cause du Peuple"(ex-Gauche Prolétarienne, dissoute le 27 mai 1970 par le Gouvernement comme ligue armée, au titre d'une loi datant de janvier 1936) aux forces de l'ordre, sur le site de l'Arsenal (Cité U et Restau U proches de la nouvelle Université des Sciences Sociales, alors encore implantée en partie à proximite, rue Lautmann en voisine de la vieille Fac de Lettres).

Rouillan faisait partie de ces activistes issus de la mouvance libertaire la plus radicale qui ont constitué la base d'appui des cadres de la Gauche Prolétarienne venus de Paris au printemps 1970.

Mon année de formation au gauchisme toulousain se fit depuis le lycée Fermat, où j'étais interne en hypokhâgne. Je découvrais alors à peu près tout. Contrairement à Rouillan, personne dans mon environnement proche n'était issu de l'Histoire libertaire espagnole, qui a si visiblement comptée pour lui.

J'ai pourtant eu à connaître rapidement ce climat d'action violente qui en était issu, par l'intermédiaire d'un lycéen de Fermat lié à l'ex-GP, Serge P, qui me brancha sur les actions en cours, suite au départ de l'hypokhâgne de deux autres sympathisants de la Cause, Jean-B M et Serge L, qui m'ont mis en rapport avec lui.

J'assistai ainsi, sans y prendre part activement tant cela me prenait de court...et me laissait plus que perplexe, à un autodafé de l'autobiographie de Pierre Sergent (ex-dirigeant de l'OAS métropole)"Je ne regrette rien...", rue Gambetta, devant la librairie où il devait dédicacer ce livre, puis au saccage de l'agence Renault de la place Wilson à l'annonce de la mort de Pierre Overney, ouvrier maoïste de l'ex-GP, assassiné par un vigile armé à l'entrée de l'usine de Renault-Billancourt, lors d'une distribution de tracts houleuse.

Ces deux événements n'auraient été pour Rouillan et ses amis que de l'anecdote sans importance. Pour moi, ils furent un vrai traumatisme : j'étais déjà spontanément rétif à l'action violente, que je ressentais comme trop en contradiction avec le monde auquel j'aspirais : un monde pacifié et fraternel, où la solidarité et la confiance en l'autre seraient la règle.

Là-dessus, je n'ai pas varié, même si j'ai un temps tenté de me convaincre que la violence révolutionnaire était une nécessité de l'Histoire (la fameuse "accoucheuse" selon Engels).

Quant à l'illégalisme de la "reprise individuelle", couramment pratiqué par Rouillan et ses amis, j'avoue que je l'ai pratiqué alors que j'étais un étudiant boursier tirant le diable par la queue : c'était d'ailleurs dans l'air du temps et assez courant. Cela se limitait au strict nécessaire : la fauche de denrées alimentaires ou de livres, de préférence dans les grands magasins.

Hors cela, je retrouve avec le récit de Rouillan beaucoup d'autres convergences, qui formaient aussi l'air du temps de cette époque : la contestation tous azimuths de tous les usages établis en est le dénominateur commun.

Cela brouille un peu du coup ce qui nous sépare, et qui demande donc à être clarifié.

Tout d'abord cette question de la violence bien sûr. A y réfléchir, je crois que le point de clivage vient de ceci : nos prédécesseurs glorieux, eux, n'avaient pas le choix, la violence leur était imposée par ceux d'en face. Et notamment en Espagne. Puis à l'époque de l'occupation nazie. Nous par contre, nous avions le choix. Or, choisir l'action violente c'est sacrifier le meilleur des valeurs qui nous animent. On ne peut bâtir ainsi un monde meilleur. Cela tranche pour moi la question.

Par ailleurs se pose une question plus difficile et plus complexe, qui est celle du rapport aux institutions.

Rouillan considère, avec d'autres, que la moindre concession aux institutions dominantes relève de la trahison.

Je veux bien, quant à moi, leur concéder qu'il y a différentes façons de s'intégrer aux institutions. Pour cela, la question de la morale est pour moi un élément essentiel. C'est ce qui permet de distinguer le compromis de la compromission. Et c'est un instrument délicat à manier. Car rien en apparence ne permet de les distinguer si ce n'est la boussole intérieure qui permet à chacun de savoir où il veut aller et de s'y tenir, même s'il est amené provisoirement à ne pas avancer où à n'avancer que lentement.

Cela implique donc le risque d'être assimilé à ceux dont on partage un temps la route sans aller forcément dans la même direction : cela s'appelle des alliances politiques, et cela demande beaucoup de vigilance et d'explications. Des erreurs aussi sans doute, mais surtout une confiance dans le débat démocratique et la capacité à convaincre.

Ce goût du débat, de préférence à l'anathème, je l'ai apprécié et je l'apprécie toujours chez un Daniel Cohn-Bendit. Et c'est pour cela que je l'ai toujours défendu contre ceux qui avaient icônisé "Dany le Rouge" pour mieux fustiger ensuite "Dany le Jaune", alors qu'il est sans doute un des anciens gauchistes de 68 qui s'est le mieux expliqué, et le plus franchement qui soit, sur son évolution politique.

Faut-il enfin ajouter que ce compagnonnage avec des modérés n'empêche ni ne contredit à mes yeux celui avec des extrêmistes hostiles à cette démarche. C'est ce que nous avons fait au Larzac ou contre le nucléaire, et que nous continuerons à faire. A Notre Dame Des Landes ou ailleurs ...

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