Henri LEFEBVRE "Pyrénées"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Henri LEFEBVRE "Pyrénées", éditions Cairn, 2000 (1e édition : 1965), 204 p.

Préface de René LOURAU.

Je redécouvre avec ce livre un auteur qui fut un de mes auteurs de formation entre 1968 et 1971, période durant laquelle j'ai lu plusieurs de ses livres. En commençant par son "Que sais-je?" sur "le marxisme", un des rares, et donc précieux, livres légués par mon père, dans son édition de 1951; puis ses "Morceaux choisis" de Marx dans la collection "Idées". Son "L'irruption : de Nanterre au sommet", emprunté à la BM de Rodez, m'a laissé le souvenir d'une vision "anti-structuraliste" de Mai 68 : polémique fougueuse contre les penseurs alors à la mode sous cette étiquette de "structuralisme", Althusser, Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, qui furent en conséquence longtemps pour moi des repoussoirs : mon adhésion spontanée à son propos avait préparé ma réception favorable de Mendel qui polémiquait lui aussi contre les deux derniers.

Je me souviens avoir lu toute une série de ses livres parus alors : de "La proclamation de la Commune" (1965) à son "Manifeste différentialiste"(1970), en passant par "La vie quotidienne dans le monde moderne"(1968). Ils m'ont sensibilisé à l'aspect politique du mode de vie et ont sans doute contribué à ma conversion à l'écologie.

Avec "Pyrénées", je découvre une autre facette de Lefebvre : son attachement à ce qu'il qualifie de "civilisation méridionale". Un attachement critique et distancié qui me convient bien : son sens de la dialectique et des contradictions s'articule bien avec mes propres préoccupations, et sa recherche d'un art de vivre également.

Lefebvre est un écolo avant l'heure : il a bien diagnostiqué la pauvreté civilisationnelle du productivisme consumériste, et il recherche dans un passé lointain les bases d'une nouvelle civilisation à créer. Je m'étonne au passage qu'il soit si peu associé à son cadet de vingt ans (Lefebvre est né en 1901) Edgar Morin dont les préoccupations et l'approche sont si voisins : d'ailleurs ils se sont côtoyés pendant toutes les années 50 au Centre d'Etudes Sociologiques de Georges Gurvitch où ils avaient été tous deux cooptés, puis dans la revue "Arguments", creuset intellectuel de la "nouvelle Gauche" au tournant des années 60, et ensuite à la faculté de Nanterre où ils ont tous deux enseigné.

Ce "Pyrénées" est le fruit d'une observation directe et d'un vécu familial : Lefebvre a connu les Pyrénées dès l'enfance à travers la maison maternelle de Navarrenx, où il revient chaque été; il y a longuement séjourné pendant la Seconde Guerre mondiale alors que, révoqué de l'Education nationale par Vichy pour son engagement communiste, il dépouille les archives des communes de la vallée de Campan qui fourniront la base de sa thèse de sociologie en 1954 (parue aux PUF en 1963).

Ce livre est aussi le fruit d'une érudition impressionnante, mais aussi d'une audace conceptuelle mettant en forme observation et connaissances savantes autour de concepts novateurs.

Pour résumer, à la suite de René Lourau dans sa préface (p 11) Lefebvre est à la fois un "grand marcheur" et un "esprit vaste et inventif".

 

L'importance primordiale de la civilisation agropastorale

 

C'est l'idée-force et le premier enseignement de ce livre. Bien que largement disparue, cette civilisation a laissé des traces indélébiles et contradictoires : marquée d'un côté par le nomadisme, les cultes solaires pré-chrétiens, elle montre une pré-disposition à l'hérésie qui s'incarne successivement dans le catharisme et le calvinisme, des traditions communautaires et un égalitarisme sexuel marqué ; mais d'un autre côté, on constate une sacralisation de la maison, contrepoids du nomadisme pastoral, et une emprise catholique et patriarcale fortes (famille-souche et droit d'aînesse).

C'est le premier aspect qui visiblement fascine Lefebvre : il y associe ce qu'il appelle l'art de vivre méridional. Celui-ci, frugal voire misérable dans les Pyrénées, s'oppose à celui de "la civilisation dite industrielle ou technicienne". Celle-ci "n'a pas de style. Elle produit sous nos yeux une société de "loisirs" sans loisirs et de consommation sans joie."(p 161) Or "c'est précisément à l'absence de la technique et de l'industrie que la France méridionale doit ce qui lui reste et ce qu'elle montre de goût pour le bien-vivre" (ibidem)

On retrouve ici un thème majeur de l'oeuvre de Lefebvre : la "critique de la vie quotidienne".

Il ajoute : "Les hommes de ce Midi hérétique et libre ont essayé de faire entrer dans le vécu quotidien ce qui ailleurs ne s'obtient que dan sla transgression clandestine des lois et des normes : la jouissance, le plaisir extrême, l'intensité de la vie, autrement dit l'ivresse, l'extase, le délire (poétique). Des profondeurs de cette civilisation surgit le refus obstiné, douloureux, crucial et crucifié, du quotidien."(p162)

Bigre ! Est-on tenté d'ajouter. Mais à quoi voyez-vous cela ? Lefebvre fonde ce jugement en bon marxiste sur une base matérielle : "l'existence de ces paysans libres, jamais tombés sous les servitudes féodales ou vite affranchis"(p 163) à laquelle il faut ajouter "le rationalisme pratique des Romains", longtemps présents dans la région. Cette "union d'un rationalisme pratique avec un sens dionysiaque du monde" définirait un aspect de la culture méridionale, mais (ici le sens critique reprend le dessus) celle-ci doit sans cesse se renouveler : "Dès qu'elle ne recommence pas avec verve et fraîcheur et vigueur, elle tombe dans la trivialité : raison raisonneuse et bavarde, ivresse vulgaire."(ibidem) En effet...

Ces considérations peuvent paraître abstraites ou sollicitées, bien que basées sur la description des grandes régions pyrénéennes qui ouvre le livre.

Il n'en est pas de même du pronostic de Lefebvre sur le développement économique des Pyrénées.

 

L'avenir économique des Pyrénées

 

Il n'est pas inutile pour commencer de rappeler que ce livre fut publié en 1965.

Voici pourtant ce que dit Lefebvre des 3 grandes activités (tourisme, agriculture et industrie).

Pour le tourisme, il écarte clairement la perspective d'un tourisme de masse à la mode alpine, en rappelant opportunément que ce type de tourisme "se détruit lui-même en se réalisant".

Par contre, il y a dans les Pyrénées "possibilité d'une mise en place vraiment rationnelle du tourisme, qui ménagerait ce qui reste de civilisation originale, sans détruire ce reste ni le folkloriser vulgairement". (p 176)

Qui ne reconnaît-là l'enjeu de ce qui se passe aujourd'hui autour du Patrimoine Mondial Pyrénées-Mont Perdu ? Un tourisme culturel à taille humaine qui soit véritablement porté par les populations et élus locaux est encore à construire. Il est plus que temps d'y penser.

Pour l'agriculture, il pointe tout aussi clairement la fragilité de la monoculture du maïs, en plein essor dans les années 60, qui "dépend directement du marché européen et du marché mondial"(p 176) et la course sans fin à la concentration des exploitations car le seuil "de rentabilité ne cesse de s"élever". Il n'anticipe pas cependant (on l'en excuse) les effets du changement climatique et l'accaparement de l'eau, avec la course, elle aussi sans fin, à la constitution de barrages-réservoirs. Ce modèle d'agriculture-là, bien que condamné, n'en finit pas d'agoniser. Il est là aussi plus que temps de passer à autre chose : reconstitution d'une polyculture axée sur le marché local et la qualité du produit. Quant au pastoralisme montagnard résiduel, il est à articuler avec ce "tourisme rationnel" à développer, sans "le fokloriser vulgairement".

Pour l'industrie enfin, Lefebvre a bien vu le caractère artificiel et non-durable du complexe de Lacq-Mourenx, qui symbolise à ses yeux l'échec d'une industrialisation des Pyrénées (p 123-127) : il qualifie cette situation de "semi-coloniale". On pourrait l'extrapoler à la Bigorre et à l'Ariège dont les rares pôles industriels se sont dissouts depuis 40 ans. Lefebvre n'y voit comme remède que la décentralisation des pouvoirs. Il appelle de ses voeux une régionalisation qui constituait, en 1965, une véritable "révolution" (c'est d'ailleurs le titre du livre de Robert Laffont, théoricien politique de l'occitanisme, en 1967 : "La révolution régionaliste").

Avec le recul, on voit les limites de cette approche institutionnelle : si effectivement l'apparition d'un pouvoir régional élu a été un réel progrès, celui-ci est à relativiser dans ses effets sur le "développement local". Cela tient à la fois aux ressources limitées de la Région (un budget qui ne dépasse guère celui d'un département) et aux pratiques clientélistes décourageant les innovations au profit d'un "statu quo amélioré" ou corrigé à la marge pour satisfaire les "clients" des élus locaux.

Là encore, inventer un "développement durable" suppose de dépasser cet oxymore accolant deux termes contradictoires : le "développement" ne peut être "durable" qu'en renonçant à la croissance indéfinie et à la destruction de l'environnement.

Entrer dans une économie circulaire (recyclant indéfiniment ses intrants) est le véritable défi d'aujourd'hui : c'est à cela que devraient être mobilisés l'ensemble de la recherche et des énergies entrepreneuriales.

Publié dans écologie

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