Foucault/Mendel : provocation, malentendu et vraies divergences

Publié le par Henri LOURDOU

 

Foucault/Mendel : provocation, malentendu et vraies divergences

 

En cette année anniversaire de la disparition de Michel Foucault (1984) placée sous le signe de la "Foucaultmania" ("Le Monde-Culture & Idées" du 21-6-14), celle de la disparition de Gérard Mendel (2004) est passée totalement inaperçue.

Rien d'étonnant à ceci quand on sait à quel point la critique acérée par Mendel des "Mots et des choses" lui avait valu un certificat d'exclusion de l'intelligentsia universitaire d'extrême-gauche post-68.

C'est ainsi que Gilles Deleuze, à qui on accordera cependant l'excuse du chagrin d'avoir perdu un ami, osait écrire dans son "Foucault" (Minuit, 1986) : "Des gens haineux disent qu'il est le nouveau représentant d'une technologie, d'une technocratie structurale. D'autres, qui prennent leur bêtise pour un mot d'esprit, disent que c'est un suppôt de Hitler (Après la parution des Mots et des Choses, un psychanalyste procédait à une longue analyse qui rapprochait ce livre de Mein Kampf)." (p 11)

Et c'est tout ce que consentira à en dire Deleuze... Autant dire la condamnation sans appel d'un véritable blasphème.

 

Or, bien que non nommé, il s'agit bien là de Gérard Mendel, qui consacre en effet 3 chapitres de "La révolte contre le Père" (1968) à une analyse du livre de Foucault, paru en 1966, et qui apparaissait alors comme un des livres-manifestes du "structuralisme", avec les "Ecrits" de Lacan (1966) et "Pour Marx" d'Althusser (1965).

Outre le fait d'avoir placé ces 3 chapitres immédiatement après 4 chapitres consacrés à Hitler et à l'analyse de "Mein Kampf", Mendel conclue cependant son analyse de la façon suivante :

"Il nous faut distinguer trois élément différents dans cette analyse de l'oeuvre de Michel Foucault.

Tout d'abord, ce n'est nullement une tentative d'interprétation psychanalytique des éventuels conflits personnels de l'homme à laquelle nous visons. Nous considérons Les Mots et les Choses comme une oeuvre littéraire, et nous avons dit par ailleurs que les thèmes d'une oeuvre ne nous paraissaient pas un exact reflet des conflits intra-psychiques de l'auteur (...) Le cas est fort différent pour Mein Kampf où le processus de sublimation est des plus minimes, l'oeuvre étant un cride haine sans contrepoint esthétique.(...) Il est donc bien entendu qu'il n'est pas ici question de l'auteur des Mots et des Choses, mais des thèmes de son oeuvre.

Mais les thèmes exprimés dans Les Mots et les Chosesforment un ensemble dont il nous appartient de dégager la cohérence et, en deça ou au-delà d'elle, les implications psychanalytiques qui nous paraissent la sous-tendre.

(...) Le livre en son entier est une attaque contre le Père (...) rationalité, transformation progressive de cet acquis rationnel au cours de siècles, pouvoir de l'homme sur la nature.

Cet homme radicalement impuissant et manipulé par les mots et les divers systèmes, cet homme sans Moi, pourrait-on dire, et réduit à fusionner avec les images maternelles tel un visage de sable effacé sur la mer, n'est nullement le meurtrier du Père, ainsi que paraît le croire Foucault. Il est bien au contraire celui qui se révèle incapable d'affronter le Père et d'assumer fantasmatiquement son meurtre qui lui permettrait de s'identifier à lui.(...) Si cette médiation parvenait à se faire, alors l'impuissance au monde se changerait en pouvoir (...) alors les Mots seraient au service du Moi pour mettre la main sur les Choses.(...)

Un troisième aspect de l'ouvrage nous retiendra, qui touche à la signification de l'accueil qu'il a reçu dans un large public intellectuel. C'est un signe de la grande confusion contemporaine des esprits que le succès de cet ouvrage, qui entant qu'idéologie d el'irrationnel est des plus proches, ainsi qu'il ressort de l'analyse précédente, de celle contenue dans Mein Kampf (note en bas de page : L'une et l'autre expriment une révolte nihiliste contre tous les aspects de la figure paternelle, l'une et l'autre débouchent sur la violence pan-destructrice et finalement suicidaire d'une mort de l'homme en tant qu'être spécifique) a été assuré par des publications progressistes -progrès et rationalité étant pourtant implicitement liés en ce que , pour l'Inconscient, ils sont connotés par l'imago paternelle.

En réalité Les Mots et les Chosesnous paraissent un livre précieux à consulter en ce qu'il est, à notre sens, le pur reflet du Pouvoir social actuel, défini comme étant l'ensemble des Institutions socio-culturelles à une époque donnée.

Nous dirons, dans la dernière partie de cet Essai, que le Pouvoir social apparaît à l'âme collective non plus comme étant d'essence paternelle, mais comme une figure mixte, chimère monstrueuese associant, confondant les deux parents et laissant l'individu dans une relation duelle au monde et non plus triangulaire. Le Pouvoir social n'apparaît plus comme un médiateur, un libérateur, mais comme une force toute-puissante et annihilante.

L'univers des Mots et des Choses est celui dans lequel l'homme vivrait en l'absence de possibilités défensives de sa part." (p 332 à 335 de l'édition originale de "La révolte contre le Père", Payot, 1968)

 

Mendel fait ici "très fort" : donc rien d'étonnant à ce qu'il ait choqué, malgré les précautions de langage qu'il prend.

Il ne se rétractera pourtant pas sur le fond : il revient brièvement sur Foucault dans deux de ses ouvrages ultérieurs.

Dans "La société n'est pas une famille" (La Découverte, 1992), il écrit :

"Mon intérêt personnel pour les rapports entre la psychanlyse et le fait social vient de loin (...) C'est dans les années 1965-66 qu'il a pris une forme précise, en partie par réaction au structuralisme antihumaniste, de négation du sujet, de Foucault et d'Althusser." (p 42)

Dans"L'acte est une aventure"(La Découverte, 1998), il s'excuse de ne pas recourir aux analyses de Foucault en esquissant un "mea culpa" partiel : "Il nous faut (...) dire pourquoi les profondes études de Michel Foucault n'ont pas été interrogées. Pour Foucault comme pour nous, assez peu des éléments considérés comme spécfiquement humains sont "naturels" ou bien définitifs; et le pouvoir est partout. Mais pour Michel Foucault, le pouvoir est toujours de répression et d'oppression, et vient originellement d'un en-dehors du sujet : les institutions, les structures, l'idéologie, autrui. Bien entendu, nous ne nions nullement la réalité d'un tel phénomène. Mais nous pensons qu'existe une autre catégorie de pouvoir issue de l'acte du sujet et pour laquelle nous avons créé le concept d'actepouvoir qui permet d'articuler psychologie et sociologie. C'est donc, nous le verrons, d'un mouvement d'appropriation de l'acte que procèdent les forces de résistance du sujet aux facteurs d'oppression." (p 42-43)

 

Ainsi, Mendel reconnaît in fine à la fois la profondeur des études de Foucault, et la convergence partielle de leur approche critique du fait humain : refus du "naturalisme" et du fixisme, attention à toutes les formes d'oppression. Mais c'est pour confirmer finalement le noyau dur de leur divergence, tracé dès 1968 : la croyance pour Mendel en un pouvoir autonome du sujet, capable de s'opposer par ses seules forces à tout ce qui l'opprime; alors que Foucault, malgré ses engagements personnels louables, n'a jamais théorisé que la face noire du pouvoir.

 

Reste pour finir à s'interroger sur le quasi-consensus dont Foucault fait aujourd'hui l'objet, alors que Mendel est relégué aux oubliettes.

La journaliste Marion Rousset, dans l'article cité en entrée sur la "Foucaultmania" constate : "L'oeuvre foucaldienne donne (...) lieu à des reprise néolibérales qui, à force d'en dévoyer la portée subversive, peuvent déboucher sur des contre-sens."

C'est que "la réflexion de Foucault est (...) marquée par une variation incessante d'objets et de méthodes" : "C'est parce qu'elle est ouverte que son oeuvre autorise des appropriations si diverses."

Alors que Mendel a fortement charpenté la sienne en creusant toujours le même sillon : celui de la critique approfondie des pouvoirs établis.

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