Emile Pouget, le Père Peinard

Publié le par Henri LOURDOU

 

"Emile Pouget, la plume rouge et noire du Père Peinard, biographie"par Xose Ulla Quiben, Les Editions Libertaires, 2006, 400 pages.

 

Je viens de relire cette excellente biographie, achetée lors de sa parution. L'auteur, instituteur à Rodez (Aveyron) sous son nom francisé de Josef Ulla, est né en Galice.

Il a longtemps habité la commune de Salles-la-Source, où la mère d'Emile Pouget avait une maison, aujourd'hui encore habitée par les descendants du frère d'Emile Pouget, Isidore, avec lequel celui-ci s'est toujours très bien entendu, comme avec sa mère d'ailleurs.

C'est cet aspect du maintien des liens avec sa famille qui me frappe aujourd'hui le plus. Monté à Paris à l'âge de 16 ans, Emile Pouget a en effet mené toute sa vie d'adulte dans la capitale, et s'est retiré ensuite en banlieue parisienne où il avait fait construire un modeste pavillon.

 

Une enfance déjà militante :

Fils d'un notaire de Pont de Salars, Emile a été orphelin très jeune : sa mère, Clémence Boissonnade, avait épousé son père, alors âgé de 43 ans, à 20 ans seulement, en 1859.

Fille d'un horloger ruthénois (=de Rodez), elle a reçu une bonne éducation catholique à l'Institution de la Sainte Famille.

Emile naît en 1860, et trois ans plus tard son frère Isidore. Mais leur père meurt en 1866, à l'âge de 49 ans seulement. Veuve à 27 ans, Clémence affronte ses parents en se liant, puis en se mariant avec un militant républicain ruthénois , Philippe Vergely, dès 1868. Celui-ci, âgé de 34 ans, est un intellectuel, mis en disponibilité par son administration des Ponts et Chaussées. II va donc gagner sa vie en créant un journal : "L'Aveyron républicain", dont le 1er numéro paraît le 18 décembre 1870.

Le jeune Emile, qu'il considère comme son fils, le suit partout, et notamment au procès des "communeux" (le terme "communards" est alors péjoratif) de Narbonne qui se tient à Rodez en novembre 1871.

Vergely célèbre leur relaxe dans son journal qui se voit interdit quelques jours; dès sa reparution il persiste et signe en donnant la parole à leur figure de proue, Emile Digeon, qui fait une profession de foi révolutionnaire de type libertaire : "instruction gratuite et obligatoire" mais aussi "abolition du régime militaire qui condamne nos enfants les plus vigoureux au métier de tueurs d'hommes", "par la seule manifestation de la volonté collective des communes fédérées", avec des "représentants du peuple (...) soumis d'une façon incessante à la révocation par leurs mandants" ( p 23)

A 11 ans, Emile qui sait lire et a le goût de la lecture, donné par sa mère, dévore le journal paternel.

Entré au lycée de Rodez, il crée son propre journal, manuscrit et recopié à la main : "Le lycéen républicain". Cela lui vaut pensums, retenues et autres sanctions, mais il persiste, car il a le soutien de ses parents.

Philippe Vergely se présente aux élections municipales de 1874 à Rodez, et il est élu. Mais il décède l'années suivante.

Malgré un héritage substantiel, Clémentine doit cependant envisager de prendre un travail. Elle devient en 1880 receveuse des postes et hérite d'une petite maison qu'elle occupe à Salles la Source. Emile décide d'interrompre ses études pour monter à Paris, muni des contacts de sa mère.

Un employé de commerce...plus que jamais militant :

Employé dans un magasin d'articles textiles (tissus, bonneterie), Emile court les meetings et réunions le soir. Il retrouve Emile Digeon et se lie avec les milieux anarchistes.

En 1879 il partcipe activement à la création du Syndicat parisien des Employés du Textile : il a 19 ans, et en devient l'un des principaux animateurs. Il crée le bulletin de liaison du syndicat et écrit diverses brochures, dont l'une ("A l'armée") violemment antimilitariste, est remarquée par les autorités qui tentent d'empêcher sa diffusion.

Son syndicalisme n'est donc pas purement revendicatif, mais clairement révolutionnaire.

Il échappe au service miltaire grâce à une varice qui le rend inapte aux longues marches.

Parallèlement il renforce son adhésion à l'idéologie anarchiste au sein du cercle du Père Rousseau, un petit club qui se réunit au 131 de la rue Saint-Martin. Il y acquiert ce qui assoira sa conduite durant toute sa vie militante : "la lutte contre toute autorité, étatique, religieuse, intellectuelle, morale, économique, sociale et militaire" (p 39)

A 21 ans il accompagne Louise Michel à Londres, avec 29 autres compagnons, pour le Congrès Anarchiste International animé par Michel Bakounine, du 14 au 20 juillet 1881.

Sceptiques sur l'utilité du suffrage universel, pourtant choisi par les différents courants socialistes, les anarchistes prônent la "propagande par le fait" en portant l'action sur le terrain de l'illégalité, au besoin par la violence. Cette idée est sous-tendue par la croyance à une révolution populaire imminente sur le modèle de la Commune.

Si Pouget ne participe apparemment à aucun des attentats de ces années de poudre et de plomb, il ne désavoue jamais les compagnons qui y recourent.

Son arme à lui, c'est la plume.

Un militant touché par la répression

Mais d'abord, il va faire l'expérience d'une action de masse illégale et ô combien symbolique : la manifestation du 9 mars 1883 des "sans-travail" à Paris qui se termine par le pillage de plusieurs boulangeries. Arrêté à la fin de la manifestation, où il s'oppose aux forces de l'ordre qui veulent interpeller Louise Michel, il est jugé après qu'on ait découvert chez lui une presse d'imprimerie et 600 exemplaires de la brochure "A l'armée" : il écope de 8 ans de prison, et Louise Michel, considérée comme la meneuse de la manifestation, de 6 ans.

Grâce à la campagne de presse de Henri Rochefort dans son journal "L'Intransigeant" (de tendance républicaine radicale), et de Lissagaray, autre ancien communard, dans son journal "La Bataille", ces peines ne seront pas intégralement purgées : ils sont amnistiés en janvier 1887, 3 ans et dix mois plus tard.

Sans travail, il vit apparemment de la solidarité familiale et militante; en 1888, il descend à Toulouse pour le mariage de son frère Isidore et va chez sa mère à Salle-la-Source.

Un journaliste militant et un dirigeant syndical

Cet épisode de sa vie est le plus connu : lié à Fernand Pelloutier, créateur de la Fédération des Bourses du Travail, il partcipe à leur fusion avec la CGT dont il devient l'un des dirigeants. Mais d'abord et surtout, il crée en 1889 son propre journal "Le Père Peinard", dont le succès va durer jusqu'en 1900. Le principe de cet hebdomadaire, sous-titré "réflecs d'un gniaff" (réflexions d'un cordonnier), est de populariser les idées et les actions des anarchistes dans le langage populaire parisien. Presqu'entièrement rédigé par le seul Emile Pouget, il constitue encore aujourd'hui un régal littéraire qui témoigne de la haute culture et du talent d'écriture de Pouget.

Cet aspect, avec toute la vie de la CGT entre 1900 et 1914, est évidemment au coeur du livre, que je renonce à présent à résumer.

Bilan d'une vie

Ce qui m'a aussi intéressé au plus haut point, c'est la façon dont Pouget s'est retiré de la vie militante, sans pour autant renier ses idées.

En effet, il abandonne ses fonctions à la CGT en 1910 : "Agé de 50 ans, il décide de consacrer les années qui lui restent à sa vie de famille. (...) avec le pécule que lui a donné son frère Isidore à la mort de leur mère, (il) achète un grand terrain arboré, en Seine et Oise, dans le petit village de Lozère, non loin de Palaiseau.

Parallèlement, il cherche à se reconvertir sur le plan professionnel." (p 315)

La corespondance privée laisse entendre que c'est son épouse qui a obtenu son retrait de la vie militante. En 1914, il ne prend pas partie dans le débat sur la guerre et l'Union sacrée qui voit s'opposer le nouveau secrétaire de la CGT, Léon Jouhaux, partisan de cette Union, et une minorité grandissante, autour des jeunes disciples de Pouget : Monatte et Merrheim.

Il se marie le 17 avril 1915 et pend la crémaillère de sa nouvelle maison de Lozère le 1er août. Une allusion, impossible à confirmer, laisse entendre qu'il aurait rédigé, sous pseudonyme, un "feuilleton patriotique" pour "l"Humanité" début 1916... Pour le sûr, la seule chose établie dans ces années-là est la concrétisation de sa reconversion professionnelle dans la rédaction de catalogues d'exposition pour ses amis artistes néo-impressionnistes, Maximilien Luce, Pissaro, Seurat et Signac, qui avaient collaboré avec lui pour la propagande de la CGT; son principal travail est cependant l'édition de "l'Annuaire d'Art Décoratif Moderne" qui est un recueil législatif sur les droits d'auteur et les statuts des différents corps de métier artistiques, financé par la publicité des fournisseurs. (p 319).

Il descend tous les étés en Aveyron, chez son frère Isidore, retraité de l'enseignement, qui a repris la maison maternelle de Salle-la-Source.

Il ne maintient de liens qu'avec quelques amis proches : les Delesalle, libraires dans le 6e arrondissement, Monatte. Il se lie avec le jeune journaliste du "Cri du peuple", Maurice Chambelland, mais refuse catégoriquement d'écrire ses mémoires.

Pour le reste, il cultive son jardin...

Il meurt à 71 ans dans son fauteuil, le 21 juillet 1931, après une courte période de fatigue intense.

On ne saura pas le bilan qu'il tire de sa vie militante et le jugement qu'il porte sur ses successeurs. Les seuls indices sont les liens maintenus avec un Delesalle ou un Monatte : syndicalistes révolutionnaires en rupture avec le PCF auquel Monatte a fugitivement adhéré avant 1925.

Cela seul nous fait penser que Pouget est resté fidèle à son idéal de jeunesse, tout en prenant le recul donné par l'âge.

En cela il nous semble exemplaire de cette morale anarchiste qui nous est chère.

Publié dans voix libertaires, Histoire

Commenter cet article