Edgar MORIN "La Voie. Pour l'avenir de l'humanité"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Edgar MORIN "La Voie. Pour l'avenir de l'humanité" (Fayard, février 2011, 312 p)

 

Parmi les citations en exergue : "Il y a une manière de contribuer au changement, c'est de ne pas se résigner." (Ernesto SABATO) Et en effet, ainsi que le rappelle justement Morin d'emblée : "la possibilité de changer de voie est de plus en plus improbable". Pour autant, "nul ne sait jamais si et quand il est trop tard."

 

La première chose à faire en tout cas est d'affronter "la difficulté de penser le présent".

 

PENSER LE PRÉSENT : LA CRISE, MAIS QUELLE CRISE ?

 

Si nous sommes bien en crise, ainsi que chacun le sait ou croit le savoir, encore faut-il comprendre de quelle crise il s'agit.

En fait il faut penser ensemble différentes crises et en sonder les liens. Et d'abord voir que ce qu'on appelle une crise est la conjonction de tendances contradictoires.

A un premier niveau nous avons une crise de la globalisation : un monde qui à la fois s'unifie, se rétrécit et éclate en identités conflictuelles qui se replient sur elles-mêmes (phénomène analysé par Amin Maalouf et Arjun Appaduraï).

Cette crise manifeste à la fois des résistances nationales, ethniques et culturelles à l'occidentalisation et un effondrement généralisé de l'espoir mis dans le Progrès.

Mais cette crise se démultiplie à tous les niveaux en de multiples crises liées entre elles : crise de l'économie, mondialisée mais non régulée et financiarisée, crise écologique par la dégradation accélérée de la biosphère sous l'effet des pollutions et prélèvements excessifs, crise des sociétés traditionnelles désintégrées par l'occidentalisation, crise de la civilisation occidentale elle-même envahie par le mal-être psychique et moral et les intoxications consuméristes, crise démographique par la surpopulation des pays pauvres, le vieillissement des pays riches et l'essor des flux migratoires, crise urbaine par la mégalopolisation dévorante et l'apartheid social (ghettos de pauvres et ghettos de riches), crise des campagnes par la désertification et l'industrialisation de l'agriculture, crise du politique par l'incapacité des élites à penser et affronter les crises, crise des religions de plus en plus écartelées entre modernisme et intégrisme, crise de la laïcité corrodée par les recrudescences religieuses sectaires.

De toutes ces crises, la plus sous-estimée, et pourtant la plus fondamentale est la crise du développement.

Basé sur la notion de croissance, le développement postule implicitement la pertinence d'une extension et d'une perpétuation du modèle occidental consumériste et individualiste.

De fait les 3 véhicules de la crise sont le développement, l'occidentalisation et la globalisation qui alimentent conjointement toutes les crises évoquées ci-dessus. Ces 3 véhicules eux-mêmes propulsés par 4 moteurs : la science, la technique, l'économie et le profit. Eux-mêmes alimentés par 4 passions qu'il s'agit de raisonner : la soif de connaissance, la soif de pouvoir, la soir de possession et la soif de richesse.

Car aujoud'hui plus que jamais ces passions entrent en résonnance avec les effets pervers des crises qu'elles déclenchent : la montée des manichéismes, des haines aveugles qui sont ent train de déchaîner deux types de barbaries, la barbarie chaude et ancestrale des massacreurs à mains nues, éventuellement chargées de kalachnikov, ou bardés d'explosifs, et la "barbarie froide et glacée de l'hégémonie du calcul, du quantitatif, de la technique, du profit sur les sociétés et les vies humaines" (p 29), et c'est le plus souvent à cette dernière que nous avons affaire ici.

Face à ce risque envahissant des régressions barbares, la solution réside dans une métamorphose : l'avènement d'une société-monde qui dépasserait les fausses alternatives mondialisation/démondialisation, croissance/décroissance, développement/enveloppement, conservation/transformation, en choisissant les meilleurs aspects de ces deux termes apparemment opposés.

 

QUELLE POLITIQUE ?

 

Toute la suite du livre est la tentative de déclinaison de ces choix encore embryonnaires à partir d'une régénération de la pensée politique autour des notions de politique de l'humanité, de politique de civilisation et de démocratie participative.

On sait que sur les deux premières de ces notions Morin a tenté, en vain malheureusement, de convaincre successivement Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Le premier ne s'est emparé que de l'expression "politique de civilisation" : pur effet d'annonce sans aucun contenu.

Le second n'a retenu que l'enveloppe cosmétique de la "transition écologique" passée aux tamis de la politique européenne d'austérité et de l'influence prépondérante des lobbies du nucléaire civil et militaire, de la vitesse et du béton (cf budget 2013, poursuite des programmes nucléaires, projet d'aéroport de Notre Dame Des Landes). Ceci alors que son "logiciel social-démocrate" aurait dû le prédisposer à en assimiler la chair.

Il y a là un grave échec des écologistes, dont la présence au gouvernement, dans ces conditions, n'a plus de sens.

Reconstruire les conditions d'une majorité ouverte à cette Voie assez bien tracée par Morin est donc notre tâche de l'heure.

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