De quoi l'Europe est-elle malade ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

De quoi l'Europe est-elle malade ?

 

Comme souvent, ce sont les artistes, non les scientifiques, qui fournissent la réponse aux questions les plus cruciales que nous nous posons.

Nous voyons tous aujourd'hui l'Europe malmenée par un vent mauvais de xénophobie et de populisme malsains.

Mais c'est en venant de voir le magnifique film de Wes Anderson "The Grand Budapest Hotel", que j'ai eu l'intuition de l'origine du mal.

Ce film nous parle d'une Europe reconstituée des années 1930, dans le style de la bande dessinée : une Europe stylisée et idyllique, dans laquelle des personnages, eux-mêmes stylisés à l'extrême, racontent une histoire totalement irréelle...mais plus vraie que vraie. Cette histoire nous donne du plaisir, mais nous pousse aussi à réfléchir à notre présent.

Après réflexion, j'ai donc identifié le mal qui nous travaille : une triple laideur morale qui s'est emparée du continent.

Car la maladie est morale, et non économique comme les esprits courts et superficiels voudraient nous le faire croire.

Ses trois visages sont : la glorification de l'ignorance, la peur et la haine.

 

Glorification de l'ignorance : à chaque seconde la télévision, relayée par Internet, nous fournit une information stressante et non contextualisée, dont le sens est sans arrêt aussitôt trouvé dans l'une des innombrables théories complotistes qui encombrent la blogosphère et les forums dits sociaux.

Chacun a aujourd'hui réponse à tout sans prendre le temps de chercher vraiment, ni de réfléchir. Il en découle une glorification de l'ignorance, dont l'Ecole est la première à souffrir.

De cette souffrance, tous les enseignants qui ont à coeur de transmettre un vrai Savoir, pour constituer ce qu'on appelait autrefois une Culture, sont aujourd'hui les témoins.

Apprendre est un geste dévalorisé, et tout le reste en découle : inattention, refus de l'effort, inculture, triche lors des évaluations...et récriminations lorsque ces évaluations ne donnent pas les résultats souhaités sont des attitudes de moins en moins marginales. Non qu'elles soient encore généralisées, heureusement, mais on voit bien le sens de la pente, et il n'y a aucune raison valable, en l'état actuel des choses, pour qu'on ne continue pas à la dévaler.


En tout cas, partout ailleurs dans la société, ceux qui cherchent réellement à savoir sont systématiquement mis derrière ceux qui prétendent déjà tout savoir sans avoir rien appris : stars de la téléréalité et habitués des forums Internet, la parole est d'abord aux "grandes gueules", ou accessoirement aux spécialistes autoproclamés ou cooptés par le "buzz médiatique".

Dans cette foire aux commentaires, la hiérarchisation du vrai, du possible, du probable et de la fantaisie est de plus en plus difficile à établir. La pente, là aussi, est la prime au plus simpliste, au plus spectaculaire, et donc à la glorification de l'ignorance.

 

 

De ces prises de position à l'emporte-pièce, se dégage tout naturellement la peur.

Peur créée par des analyses sommaires qui attribuent à un bouc-émissaire la responsabilité de tous les maux qui nous touchent : l'immigré qui nous envahit et aurait "tous les droits", les pays à bas salaires qui détruisent nos emplois par une concurrence déloyale (et d'où viennent d'ailleurs ces immigrés), les technocrates de Bruxelles qui détruisent nos coutumes et nos cultures locales par des règlements idiots, les hommes politiques qui ne pensent qu'à s'emplir les poches avec l'argent public et ne servent à rien, les fonctionnaires qui sont trop nombreux et font augmenter nos impôts...

 

Cette peur se répand aujourd'hui partout et touche aussi ceux qui ont pris conscience de la glorification de l'ignorance. Il n'est qu'à voir la dérive xénophobe et islamophobe d'un Finkielkraut et d'autres intellectuels, au départ sensibilisés au malaise scolaire, et qui en sont venus à stigmatiser certaines catégories de population, au lieu de s'attacher aux racines du malaise : la lobotomisation télévisuelle et marchande. Voire à cultiver le repli communautaire au lieu du vrai dialogue intellectuel.

De cette peur témoigne aussi la mobilisation récente contre le "mariage pour tous", qui a réactivé les replis religieux au détriment d'un vrai débat de société sur l'évolution des processus d'identification sexuelle à l'âge de l'émancipation des femmes (il est aujourd'hui plus facile de devenir homosexuel, il ne s'ensuit pas que cela va devenir un processus massif ni majoritaire...).

Cette peur de l'Autre se nourrit et nourrit en retour une surenchère identitaire : c'est parce qu'on est moins sûr individuellement de qui on est que l'on se réfugie dans une identité collective fusionnelle et agressive (il n'y a plus que "Nous" et "Les Autres", et donc "Les Autres" représentent par définition un danger).

 

De là les expressions qui se multiplient de la haine. Parmi tous ces Autres qui ne sont pas Nous, certains sont ciblés par les automatismes sociaux, les stéréotypes attachés à leur nom par des traditions plus ou moins anciennes.

Deux grandes catégories se dégagent :

-Les envahisseurs potentiels, étrangers de tout type, de préférence pauvres (car c'est eux qui peuvent prendre nos places, et ils sont nombreux et proliférants) et visibles (couleur de peau, vêtements...) : Noirs et Arabes en priorité, le plus souvent musulmans, mais aussi Roms, auxquels sont attachés les vieilles images des Bohémiens et Gitans, voleurs de poules et voleurs d'enfants...

-Les agents de l'establishment, vedettes des médias et de la politique : ici on mobilise plutôt la figure du Juif, souvent lié au monde de la finance, cosmopolite et non-enraciné dans notre vieille Histoire française, et bien sûr homophile et ami des étrangers.

 

A travers ces deux catégories se construit le discours de haine qui fournit son carburant au Front National : mais il ne sert à rien de le dénoncer, si l'on ne s'en prend pas en priorité à ce qui a créé la peur et la haine, à savoir la glorification de l'ignorance.

 

Combattre cette glorification passe par la valorisation systématique de l'effort intellectuel, du savoir et de la culture, partout et toujours.

Publié dans Europe

Commenter cet article

Henri 26/04/2014 22:13

Mais quel rapport avec le film "The grand Budapest hotel" m'a-t-on demandé. Hé bien, voyez comment Monsieur Gustave, personnage central du film, attache de l'importance à la culture, au
savoir-vivre et en transmet le goût à ses jeunes continuateurs, partis comme lui de rien. Et lisez-donc "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, qui fut, avec Romain Rolland, l'un des premiers et des
seuls intellectuels européens à refuser la guerre civile de 1914-1918.

Agnès 07/04/2014 13:11

Mais, quel rapport avec le Grand Budapest Hotel ?
"Il est plus facile de devenir homosexuel". Peut-être plutôt il est plus facile "d'être homosexuel" ou "de se revendiquer homosexuel" ?

marcelou 06/04/2014 21:42

Salut Henry,
j'ai vu ce film formidable il y a deux jours. J'en suis encore réjoui. Le cinéma, la fiction ici est le meilleur moyen de toucher du doigt l'essence des choses. Film hautement poétique qui nous
montre comment la civilisation la plus soignée peut être détruite par la barbarie. Seule la beauté sauve le monde. Chaque jour. Mieux vaut donc faire pâtisserie que tapisserie. Moteur.