Comment sortir des crises sociale et politique ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

Comment sortir des crises sociale et politique actuelles ?

 

Antoine ARTOUS « Démocratie, citoyenneté, émancipation », Syllepse, 2010, 160 p.


 

L’auteur fut au-début des années 70 l’un des leaders étudiants de la Ligue Communiste, ancêtre du NPA, à Toulouse.

Il reste visiblement dans la mouvance radicale. Mais son marxisme s’est un peu approfondi, puisqu’il y intègre une réflexion sur la démocratie nourrie notamment d’une lecture attentive de Claude Lefort. A ce titre, nous avons un terrain de confrontation intéressant. Et ce d’autant plus qu’il nous apporte également une lecture critique de Pierre Rosanvallon, mais aussi d’Etienne Balibar, Jacques Rancière et Toni Negri.

 

Antoine ARTOUS, tout en proclamant son attachement indéfectible à la pensée de Marx, a intégré un des points aveugles de sa pensée : la sous-estimation du politique en tant que tel.

Si le projet d’émancipation demeure, il est donc moins naïf. Il ne fait plus l’impasse sur l’importance des libertés dites formelles ou bourgeoises et sur celle des procédures et contenus juridiques, qui ne sont plus considérés comme de simples « superstructures ». Sur ces points nous avons donc un consensus avec lui.

Là où le débat intervient, et il est fort intéressant et stimulant, c’est sur la question de la sortie de crise de la représentation et du social que nous connaissons actuellement. Et ceci alors-même que nous pouvons nous accorder en grande partie sur l’analyse de ces crises.

En bref, la mondialisation met en crise à la fois les droits sociaux à travers la désaffiliation des individus et la remise en cause de l’Etat social national et la citoyenneté politique à travers la dé-territorialisation de la décision et la remise en cause du concept de souveraineté. On assiste donc à tout un ensemble de réactions idéologiques à ces crises. Réactions qu’analyse très finement et souvent fort justement A. Artous. Et auxquelles il oppose ses propres propositions.

 

Celles-ci tournent autour de 2 orientations :

>Une défense et une extension des droits sociaux reliés au rapport salarial par le refus de toute concession sur le droit au travail et par une socialisation accrue du salaire « tout en fixant un cadre pour une gestion collective de ce salaire socialisé par les travailleurs eux-mêmes »(p 153) ;

>La revendication d’une citoyenneté de résidence, déconnectée de la nationalité, dans le cadre de la construction d’une Europe démocratique (p 154).

 

Disons-le clairement : la critique des autres « solutions » à la double crise me semblant le plus souvent pertinente (que ce soit la démocratie en réseau ou l’allocation universelle comme remède au sous-emploi), ces orientations ne me semblent pas aberrantes.

 

Pour autant elles demandent approfondissement et discussion. Car nous ne saurions, et c’est ce qui nous sépare de l’extrême-gauche,  nous situer  seulement dans une logique revendicative sans explorer les conditions de réalisation de ces revendications.

La défense du droit au travail pose en effet la question du type d’économie dans laquelle nous sommes et de ses conditions d’évolution pour rendre ce droit effectif.

Ce qui n’est pas rien.

Cela suppose en effet d’interroger la mondialisation et ses effets actuels. La crise écologique est la grande absente du propos d’Artous : celle-ci est au contraire prise en compte par la théorisation qu’en fait Hartmut Rosa autour du concept clé d’accélération.

La montée en puissance des pays émergents transforme nos propres pays en sociétés de consommateurs de produits et services créés de plus en plus souvent ailleurs. Rappeler la centralité du travail, et du droit au travail, c’est donc aussi poser la question de nos modes de vie et des voies et moyens d’une re-localisation de l’économie….qui ne peut s’appuyer que sur une égalisation mondiale des niveaux de vie par une remise en cause de la spirale de l’accélération à son seul point de faiblesse potentiel : la demande sociale de produits et services toujours nouveaux.

Un droit au travail effectif ne peut donc passer que par une remise en cause de la progression générale du pouvoir d’achat. Il passe par la seule progression du pouvoir d’achat des plus pauvres…au niveau mondial.

 

La citoyenneté de résidence pose, elle, le problème du territoire sur lequel peut s’exercer la souveraineté. J’entends bien la critique du concept de « gouvernance » auquel j’ai quelque peu prêté l’oreille au nom des vieilles aspirations libertaires et autogestionnaires. Il faut en effet garder toute sa force au concept de souveraineté comme définition d’un lieu exclusif de légitimation de la décision. Mais cela pose la question de la définition de ce lieu. Artous a raison de reprendre l’idée d’une reféodalisation du pouvoir : dilution à la fois par le haut et par le bas de la souveraineté actuellement à l’œuvre. Il a raison de critiquer tout à la fois la définition purement juridique de la citoyenneté tentée par Habermas, et sa définition culturelle par une identité nationale exclusive et datée. Mais sa phrase finale sur « les nouveaux territoires politiques (qui) ne peuvent se construire qu’à travers un brassage mondial des populations » (p 154) nous laisse sur notre faim.

D’autant qu’il a critiqué au passage l’idéalisme du concept de « citoyen du monde » tout comme l’idée d’une « nation européenne » en construction ! Or ces 2 dernières idées sont les seules échappatoires au repli sur le concept de national-souverainisme dont il admet le caractère à la fois dépassé et dangereux.

Construire un mouvement social européen et mondial pour créer des institutions politiques souveraines européennes et mondiales basées sur le vote des citoyens est à mon avis la seule voie de sortie démocratique de la crise de la représentation. Cela passe bien évidemment par une refonte de nos actuelles institutions représentatives , refonte basée sur le refus du cumul des mandats et donc la destruction des privilèges accumulés par les élus actuels. Et aussi par un apprentissage généralisé du débat démocratique qui repose sur des formes rigoureuses de démocratie de proximité telles que théorisées par Gérard Mendel et son école. Vaste programme !

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