Camus, la vérité et la liberté

Publié le par Henri LOURDOU

 

Camus trop en avance sur son temps ?

Camus plus que jamais actuel !

 

Quand, jeune lycéen, j'avais fait le choix de « Camus contre Sartre » à l'orée des années 70, j'étais totalement à contre-courant.

Aujourd'hui, il semble que le courant coule dans l'autre sens, au point qu'Olivier TODD, biographe de Camus, a dû mettre en garde, face au pamphlet officiellement pro-camusien produit par Michel Onfray (notre nouveau « nouveau philosophe ») contre la reproduction paresseuse d'une opposition aujourd'hui hors de propos.

Il n'en reste pas moins que la pensée de Camus, trop longtemps méprisée, reste pour nous exemplaire et que nous devons en défendre le tranchant et les exigences contre toutes les récupérations abusives.

La sortie d'un manifeste inédit en faveur de la liberté d'expression, extrait des cartons de la censure militaire française de 1939 par une journaliste du « Monde » (Le Monde du samedi 17 mars 2012) nous en fournit l'occasion.

Camus s'y pose en moraliste refusant la fatalité et l'irresponsabilité abritées derrière les contraintes collectives.

Dans un de ses ultimes éditoriaux du « Soir républicain » qui aurait dû paraître le 25 novembre 1939 à Alger, il pose 4 préceptes au journaliste soumis à la censure.

On peut trouver la façon de le faire à la fois hautaine et désabusée : Camus ne se fait guère d'illusions sur la portée de ses recommandations. Il sait bien, et nous le savons aussi, que tous les prétextes sont bons pour se défiler quand il s'agit de donner un peu de sa personne : « la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu'elles ont peu d'amants ».

Ce n'est pourtant pas une raison pour éviter la honte aux piètres amants. Car, c'est un secret qu'il faut finalement dévoiler : il n'est pas si difficile que cela d'honorer la vérité et la liberté. Ce qui est en fait difficile, c'est de renouer avec elles une fois qu'on les a trahies délibérément. Car la perte d'estime de soi qui en découle est un pesant boulet.

A qui n'a pas failli, la tâche est plus légère : et il est alors possible de passer pour hautain, comme il est arrivé souvent à Camus. C'est la bassesse où ils se sont mis qui l'a fait paraître tel à certains.

Donc, il est plus nécessaire que jamais de suivre ses sages préceptes :exercer sa lucidité, c'est-à-dire voir plus loin que les fausses évidences en refusant la haine et le désespoir. Ce premier conseil s'adresse à tous les extrêmistes qui cherchent toujours un bouc émissaire unique à tous les malheurs du monde, et ce faisant augmentent d'autant la difficulté à y faire face (pour changer la moindre chose, il faudrait d'abord tout changer : c'est condamner la révolte au désespoir, en faisant fi de la complexité du monde).

Pratiquer le refus c'est pratiquer l'abstention volontaire à défaut de pouvoir agir selon ses voeux. A défaut de pouvoir faire le bien, éviter au moins de faire le mal, c'est déjà reprendre possession de son destin et refuser le désespoir. Qui ne voit qu'un tel pouvoir est à la portée de chacun ?

Recourir à l'ironie c'est forcer la communication là où elle est bloquée : un pas de côté permet de contourner certains refus d'entendre. C'est aussi ne pas renoncer à dire ce qui nous tient à coeur.

Il s'agit enfin de faire preuve d'obstination : devant l'échec, ne pas renoncer, et recommencer encore et encore, c'est le prix à payer pour être un jour entendu et reconnu. Un viatique pour tous les minoritaires d'aujourd'hui et de demain !

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