Adriano SOFRI "Les ailes de plomb"

Publié le par Henri LOURDOU

 

Note de lecture :

Adriano SOFRI « Les ailes de plomb (Milan, 15 décembre 1969) », Verdier, septembre 2010, 256 p.)

 

 

Deux ans après le témoignage du fils du commissaire Calabresi (Mario CALABRESI « Sortir de la nuit », Gallimard, octobre 2008, 168 p.), voici donc celui d'Adriano SOFRI, condamné pour avoir commandité le meurtre dudit commissaire.

 

Disons d'emblée qu'il tempère pour le moins la version très lisse que celui-ci donne des faits survenus entre le 12 et le 15 décembre 1969 à la préfecture de police de Milan.

Guidé par la piété filiale, Mario Calabresi qui avait 2 ans lors de la mort de son père en 1972, a en effet écarté tout ce qui pouvait donner à penser qu'il fût pour quelque chose dans la mort de l'anarchiste Giuseppe Pinelli, tombé de son bureau du 4e étage dans la nuit du 15 décembre, à l'issue de 3 jours d'interrogatoire.

Aujourd'hui il est clairement établi que Pinelli n'avait strictement rien à voir avec l'odieux attentat du 12 décembre à la Banque de l'Agriculture, piazza Fontana (16 morts, 88 blessés). Il est non moins établi que les services de police, dont faisait partie Calabresi, ont tout tenté pour lui faire porter le chapeau...malgré l'unanimité des témoignages attestant la non-violence de Pinelli.

Que s'est-il réellement passé dans ce bureau la nuit du 15 au 16 décembre 1969 ? C'est l'objet de l'enquête très serrée d'Adriano Sofri. Elle aboutit au constat très honnête qu'on ne peut clairement l'établir de façon certaine.

Au passage, il déconstruit le témoignage de la veuve du commissaire, elle aussi guidée par le souci d'épurer l'image de son mari de tout détail négatif. Celui-ci était très certainement un catholique convaincu et un mari et un père très aimant et attentionné. Mais dans son contexte professionnel, il n'en était pas forcément ainsi. Ainsi, du fait qu'il n'ait pas pris la peine d'informer par téléphone l'épouse de Pinelli de « l'accident » et qu'il lui ait ensuite répondu, lorsqu'informé par des journalistes elle s'en plaint auprès de lui : « Madame, ici nous avons beaucoup à faire ». (p 115-116). Voilà bien sûr qui ne colle pas avec l'image idéale d'un Calabresi humaniste.

Ce qui ressort surtout de cette longue enquête, étendue à tout le contexte de l'affaire, les fameuses « années de plomb », c'est l'impossible consensus sur toute cette histoire : au procès du fils Calabresi sur la non-prise en compte des victimes du terrorisme « rouge » s'oppose celui de Sofri sur l'impunité des terroristes « noirs », auteurs réels et avérés des attentats les plus sanglants qui ont inauguré la « stratégie de la tension » d'où est issu le terrorisme « rouge ». C'est cette impunité, témoignant pour le moins d'une forme de complaisance, sinon de complicité, de l'appareil d'Etat avec le terrorisme fasciste, qui a alimenté l'idée d'une culpabilité par nature de tous les représentants de l'Etat et de la classe dominante.

Que Sofri et ses amis de Lotta Continua aient d'emblée pris leurs distances avec ce contre-terrorisme « rouge » dont le caractère contre-productif a été rapidement établi, ne les dédouane pas d'avoir tenu les propos excessifs qui l'ont en quelque sorte légitimé.

Sofri admet sa coresponsablité dans l'assassinat de Calabresi dans des termes qui méritent d'être relevés : « Telle est mon idée de la coresponsabilité : si quelqu'un traduit en acte ce que j'ai moi-même prôné à voix haute, je ne peux me considérer comme innocent et encore moins comme trahi. J'en suis coresponsable. De cela seul d'ailleurs et de rien d'autre. D'aucun acte terroriste des années soixante-dix je ne me sens coresponsable. Mais de l'assassinat de Calabresi, oui, je me sens coresponsable, pour avoir dit ou écrit, ou avoir laissé dire ou écrire, « Calabresi tu seras suicidé ». (…) Il faut exercer une surveillance raisonnable sur ses propres paroles, celle-là même qu'on apprend à observer après s'être brûlé une fois. Le regard porté au loin, jusqu'au point où l'acte pourrait se joindre à la parole. » (p 193)

Pour autant, Sofri refuse d'entrer dans le consensus de l'oubli auquel Mario Calabresi appelle de fait .

Cette impossibilité à « sortir de la nuit » est sans doute un des ressorts de la déliquescence de la vie politique italienne : l'absence d'alternative politique se nourrit du souvenir traumatisant de ces « années de plomb », dont le fondement culturel, aucun des deux livres ne l'aborde, est certainement le machisme profond de la société italienne.

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