ex-Yougoslavie : regarder le Mal en face

Publié le par Henri LOURDOU

Jean HATZFELD "L'air de la guerre" (sur les routes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine) (collection "Points", 1995, 306 p.)
Je relis, plus de 10 ans après, ce livre unanimement salué sur la guerre civile yougoslave. Il ne parle que du début de cette guerre (1991-2) qui s'est terminée, dans sa phase aigüe, en 1995 avec les "accords de Dayton", suite à l'intervention de l'OTAN.
Jean HATZFELD, alors grand reporter à "Libération", a couvert pour ce journal le début de cette guerre, avant d'être blessé en juin 92 par une rafale de kalachnikov à Sarajevo lors d'un passage de trop entre la zone serbe et la zone bosniaque. C'est à la faveur de sa convalescence qu'il a écrit ce livre. Depuis, il s'est penché sur le génocide du Rwanda, ce qui nous a valu 2 autres livres : l'un recueille des témoignages de survivants, l'autre des témoignages de bourreaux.
Qu' a de remarquable celui-ci ?
Il nous donne la vérité de cette guerre par le biais de petites scènes vécues, et sans aucun exposé didactique sur l'Histoire de l'ex-Yougoslavie (pour avoir cela, on ne peut que recommander l'excellent documentaire-fleuve de Brian LAPPING "Yougoslavie, suicide d'une nation européenne", BBC, 6 épisodes).
Cette vérité est résumée p 50 par la courte analyse suivante : "cette guerre est d'abord une guerre rurale.(...) Les sièges de Vukovar, Osijek, Dubrovnik, Bijeljina, Mostar ou Sarajevo ne cesseront de confirmer cet esprit de revanche des campagnes, des ploucs, des villageois, des montagnards, majoritairement serbes dans la population de l'ancienne Yougoslavie, et qui tentent un sursaut contre les villes, les industries, les commerces, les immeubles et les musées, plutôt musulmans et croates. Les affrontements entre ethnies ont occulté cet autre conflit, plus farouche, plus désespéré, et aussi plus jusqu'auboutiste entre le monde rural, condamné comme partout en Europe, et les citadins qui triomphent."
Mais il y a une autre vérité de cette guerre exprimée par le chapitre intitulé (ironiquement) : Le charme de l'intelligentsia serbe. Il s'agit de la paranoïa serbe à l'encontre des Croates, des Musulmans bosniaques et des Albanais du Kosovo. Une paranoïa tellement délirante qu'elle
a rapidement aliéné les sympathies spontanées de nombreux intellectuels européens pour le peuple serbe. Et de cela sont comptables au premier chef les intellectuels serbes : presqu'aucun d'entre eux n'aura le courage d'identifier et de reconnaître la politique de massacres de masse et de viols systématiques connue aujourd'hui par le monde entier sous le nom de "purification ethnique". C'est pourquoi, ainsi que le constate un peu plus loin Hatzfeld de façon prémonitoire : "Lorsque les combats cesseront, des générations de Serbes pâtiront non seulement des ruines des villes, des déchirements dans les familles, des villages incendiés, de la haine, mais aussi de ce gâchis de sympathie. Ils n'en ont pas conscience aujourd'hui."( p185) Au contraire, les Serbes continuent à se vivre comme d'innocentes victimes ...
Et pourtant, ce que découvrent Hatzfeld et ses collègues journalistes au fil des jours, les victimes ne sont pas de ce côté : dès la prise de Vukovar (ville croate) après 3 mois de bombardement par l'armée "fédérale", les milices nationalistes serbes commencent à pratiquer le massacre systématique des prisonniers (on est en novembre 91). Une pratique tellement incroyable, que Hatzfeld met un certain temps à la concevoir : "De retour à Paris je prends conscience de ce mystère lorsque des amis me demandent, fort naturellement, où sont passés les 60 000 habitants qui peuplaient Vukovar (...) 15 000 au moins, pour l'essentiel des hommes, manquent à l'appel."( p 118-9)
C'est alors qu'il fait le rapprochement avec les convois de bus et de camions de prisonniers qui ont quitté la ville dès sa reddition : "Ils s'enfonçaient dans la nuit brumeuse, sans personne pour les suivre, sur des petites départementales recouvertes de boue laissée par les remorques de betteraves, inaccessibles aux civils."(p 118) Plus tard, ce sont des charniers que l'on y découvrira...
Quant aux viols, là aussi la découverte est progressive et indirecte : il y a cette première rencontre, en décembre 91, lors d'un échange de prisonniers près d'Osijek : "Il y a parmi eux une femme d'une cinquantaine d'années (...) une femme dont la beauté est saisissante en plein milieu de cette scène lugubre; dès qu'elle se trouve en bas des marches elle refuse l'aide de militaires ou de délégués, elle ne suit pas le défilé de ses compagnons vers les tentes, faisant fi d'une tasse de thé bouillant après 2 mois d'internement glacial, et se précipite d'une démarche lente que personne n'ose interrompre vers un des autobus orange qui doit les ramener; où elle s'enferme, seule, le visage contre la vitre, songeuse, comme si toute présence humaine lui était insupportable".(p 176)
Par la suite, on le sait, la pratique systématique des viols par les milices serbes sera établie; mais ce sera en septembre 92 seulement. Leur pratique systématique daterait d'avril. (pp 232-3)

Quant aux viols, là aussi la découverte est progressive et indirecte : il y a cette première rencontre, en décembre 91, lors d'un échange de prisonniers près d'Osijek : Par la suite, on le sait, la pratique systématique des viols par les milices serbes sera établie; mais ce sera en septembre 92 seulement. Leur pratique systématique daterait d'avril. (pp 232-3)

Par contre, c'est en mai 92 que Hatzfeld est confronté au premier massacre collectif de civils dans le village bosniaque de Hranca (p 226-233). Là en effet "tortures, exécutions, pillages laissent toujours des traces visibles pour confirmer ou infirmer des témoignages" alors qu' "il n'en est pas de même pour les viols."(p 235)
Ce qui frappe Hatzfeld, comme de nombreux témoins directs de cette guerre, c'est l'apathie de l'opinion publique européenne. Sans doute a-t-elle été déterminante dans la complaisance des Etats, à commencer par la France, à laisser se développer cette guerre dont la dynamique a radicalisé la violence et multiplié les destructions et les haines. Alors qu'une position ferme aurait tout stoppé dès le début.
C'est pourquoi il faut saluer le rôle des USA : c'est grâce à l'action de la secrétaire d'Etat de Bill CLINTON, Madeleine ALBRIGHT, d'origine juive et tchèque, et qui savait donc, à ce double titre, ce que sont les destins de peuples oubliés des Grands, que l'action des massacreurs a été stoppée. Faut-il ajouter que la même histoire s'est répété quelques années plus tard au Kosovo ?
A ces deux occasions une certaine Gauche n'a pu admettre que l'action des USA ait pu être mue par d'autres intérêts que de coupables visées impérialistes : ce dogmatisme la rend odieuse.
Rien ne nous dispense d'analyser par nous-mêmes où est le Mal dans notre monde complexe.  

Publié dans Europe

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