l'étrangeté française : pour l'honneur !

Publié le par Henri LOURDOU

Philippe D'IRIBARNE "L'étrangeté française" (Le Seuil, 2006, 296 p)
Livre précieux, il témoigne d'une démarche singulière dans les sciences sociales : l'application du regard ethnologique à des sociétés modernes. En cela il nous met en garde aussi bien contre l'illusion de la table rase qui a fait échouer bien des tentatives de changements sociaux, que contre la sacralisation acritique d'un "modèle social français" qui se voudrait universel.

La méthode est donc celle du comparatisme approfondi permettant, dans un premier temps, de faire émerger l'univers mythique (au sens ethnologique) qui fonde la représentation collective qu'ont les Français du fonctionnement social; puis, dans un second temps, de mettre en évidence les contradictions et les impasses que cela génère par rapport à l'état actuel du monde.
L'intérêt de cette démarche est de dégager la nécessaire distinction à faire entre ce qui est effectivement devenu obsolète dans nos habitudes, nos pratiques et nos institutions et ce qui relève d'une "vision beaucoup plus permanente" dont il serait vain de prétendre s'affranchir, et sur laquelle il faudrait plutôt "s'appuyer pour réaliser les transformations qui s'imposent" (p 15).
On voit bien tout l'intérêt (et la difficulté) de ce livre : c'est qu'il remet en perspective nos oppositions politico-idéolgiques habituelles franco-françaises. Il invite donc à certaines remises en cause, et peut contribuer peut-être à dépasser certaines impasses ou blocages dans lesquels nous sommes englués.
Et en effet, d'Iribarne met en relation de façon me semble-t-il très convaincante la passion française pour l'égalité avec la persistance des valeurs d'Ancien Régime. Notre société française, dans son fonctionnement quotidien et le plus souvent inconscient, garde, comparée à ses homologues anglo-saxonnes ou nord-européennes, une obsession du rang et des valeurs cléricales de désintéressement et de savoir pur, ainsi que des valeurs nobles d'honneur et d'indépendance personnelle.
Ces valeurs s'opposent à celles, anglo-saxonnes, du contrat et du marché, ou à celles, germaniques et scandinaves, de la communauté sociale.
Elles donnent donc une particularité souvent méconnue à notre conception collective de l'égalité : celle-ci ne se conçoit qu'en référence à ces valeurs-là. Etre égal c'est être noble, donc indépendant et respecté dans son rang, et c'est aussi échapper à tout ce qui est bas, dégradant ou impur : tout ce qui est matériel en particulier.
Mais voilà : être noble c'est aussi se distinguer. D'où la contradiction permanente qui travaille la société française depuis la Révolution : la recherche d'une égalité qui ne supprime pas les distinctions de rang. D'où le fameux corporatisme à la française et le succès de l'élitisme scolaire républicain qui permet de dépasser d'une certaine façon la contradiction.
Ce modèle social a relativement bien fonctionné dans le cadre des "30 glorieuses" (1945-75), car la construction de statuts différenciés ne s'opposait pas alors à la logique de marché. La stratification sociale implicite pouvait intégrer tout le monde "à sa juste place" dans le cadre d'un quasi-consensus social.
Or, à partir du moment où la concurrence s'est intensifiée, la logique du marché a pris plus d'importance et les "politiques sociales implicites" des entreprises n'ont plus leur place. Dès lors les valeurs propres à la société française amènent à stigmatiser avec plus de force qu'ailleurs le déclassement des travailleurs non-qualifiés ou non-rentables dans ce qu'on appelle ici avec mépris des "petits boulots".
Dès lors s'est aussi mise en place l'opposition que nous connaissons maintenant depuis plus de 20 ans entre les tenants de la "mondialisation heureuse" qui somment les Français de s'adapter à l'état du monde moyennant quelques correctifs sociaux, et les adeptes du "social-nationalisme" qui mettent en avant le modèle social français comme antidote à cette mondialisation ultralibérale.
D'Iribarne renvoie, à juste raison, les 2 camps dos à dos. Aux "sociaux-libéraux" il reproche de ne pas prendre en compte la force des valeurs spécifiques de la société française dans ce qu'elles ont de positif : le refus d'une instrumentalisation des individus par le marché (p175). Aux "altermondialistes" il renvoie leur absence de modèle économique alternatif à l'économie de marché (p 181).
Entre ces 2 impasses se situe le chemin : celui d'une rénovation du modèle social français qui tienne compte à la fois de sa spécificité, des valeurs de nos voisins et partenaires de l'Union européenne, et de la mondialisation dans le cadre d'une économie de marché à laquelle il faut trouver de nouveaux instruments de régulation de niveau mondial.
Deux exemples illustrant la crise française et les moyens d'en sortir sont développés : celui du système éducatif, et celui de l'intégration des immigrés. Dans ces 2 cas apparaît tout le poids de "l'étrangeté française".

Pour l'Ecole, notre particularisme est de combiner un haut degré d'exigence d'égalité formelle, qui se traduit par l'élitisme de nos programmes scolaires, et une forte hiérarchisation des filières, dont le symbole est le dualisme bien connu enseignement général/enseignement technolgique et professionnel, et celui, à un autre niveau, entre Grandes Ecoles et Université.
Cela conduit à ce que de bons auteurs (François Dubet et Marie Duru-Bellat) ont baptisé "l'hypocrisie scolaire" : les inégalités réelles prospèrent à l'ombre de l'égalité formelle. Mais, plus que cela, l'évolution récente a radicalisé la demande d'égalité adressée à l'Ecole sans supprimer l'attrait général pour les filières d'excellence.
Gérer cette contradiction est donc la grande affaire que les postures trop idéologiques ne sauraient traiter. Il est vain en effet d'espérer un regard social subitement transformé sur la hiérarchie des filières ou des établissements, ou la suppression des classes prépa et des Grandes Ecoles.
Il est par contre loisible d'inventer des parcours scolaires non ségrégatifs, ou de revendiquer un traitement budgétaire plus équitable entre Grandes Ecoles et Universités par exemple.
Cette approche plus pragmatique devrait permettre aux tenants de la rénovation du système éducatif de rebondir face aux blocages persistants générés par l'opposition "pédagos"/"républicains" qui s'est installée depuis 20 ans.

En ce qui concerne l'intégration des immigrés, la France ne limite pas, comme le font les anglo-saxons, l'intégration à la participation politique, mais l'étend à l'adoption du mode de vie et des valeurs sociales et culturelles.
Or cette intégration élargie rencontre de plus en plus de difficultés, comme en témoignent les émeutes des banlieues de l'automne 2005.
L'auteur récuse, encore une fois à bon escient, la vision réductrice d'une certaine Gauche, qui a limité le problème à la question du chômage. Il y a bien une question culturelle d'adoption des valeurs, des us et des coutumes du pays d'accueil; question dont la réponse passe par un renouveau du rôle social de l'Ecole.
Celle-ci apparaît bien comme un carrefour des contradictions qui minent le modèle social français. A ce titre, elle mérite bien des efforts qui garantissent sa rénovation intelligente : cette tâche est à la fois plus urgente et plus délicate que jamais.

En conclusion, l'auteur pointe trois attitudes collectives des Français face aux difficultés présentes.

-Tout d'abord la morgue, et le ressentiment qu'elle entretient : représentatif de cela est l'attitude respective de la plupart des porte-paroles du "oui" et du "non" lors du dernier référendum sur le TCE. Alors que les premiers fustigent avec hauteur le "populisme" des seconds, ceux-ci cultivent le ressentiment populaire contre les "élites" qui trahissent le peuple.
Inutile de préciser davantage à quel point cette double attitude est stérile.

-Vient ensuite la futilité : comment ne pas la reconnaître dans le culte du "look" et la course aux jeux divers qui envahissent tout, ainsi que dans les divers "comiques d'imitation" qui prolifèrent ? C'est aussi le signe d'une impuissance revendiquée.

-Enfin, il reste l'honneur : faire son devoir sans chercher son intérêt. Ce dernier registre, tendanciellement dévalorisé par le précédent, qui ne voit cyniquement dans la société que l'affrontement des gros naïfs et des petits malins, est pourtant celui qui est seul porteur d'avenir.
Réinvestir le terrain de l'honneur c'est refuser à la fois la fausse opposition entre les élites et le peuple, et le culte cynique des petits calculs d'intérêt. C'est aussi faire le pari de l'intelligence pour réformer efficacement et équitablement la société française en répondant aux défis de ce temps. Ce livre en tout cas nous y engage.

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