L’émancipation : un travail intellectuel

Publié le par Henri LOURDOU

A propos de « Le Ressentiment dans l’histoire » de Marc FERRO, Odile Jacob poches n°211, 224 p, oct 2008 .

 

Sous-titré « Comprendre notre temps », ce petit livre d’un historien vénérable et très productif, focalise l’attention sur un point inhabituel et pourtant fondamental. La question du ressentiment y est introduite par les références données en ouverture aux philosophes qui l’ont abordée : Frédéric NIETZSCHE et Max SCHELER.

 

Il se trouve que j’ai été fortement touché par le livre du second, « L’homme du ressentiment » (1913), réédité en dans la collection de poche « Idées » en 1971 ; je peux même affirmer qu’il a contribué de façon déterminante à m’écarter d’une certaine conception de la politique.

Ce que j’en ai retenu :

Dans « La généalogie de la morale », le ressentiment est associé par Nietzsche à la « transmutation des valeurs » liée à l’émergence du christianisme qu’il assimile à « la morale des esclaves ». En valorisant la faiblesse comme une force, le christianisme aurait inversé les valeurs naturelles en étouffant la vitalité et la joie de vivre associées au libre déploiement des potentialités de chacun.

Max Scheler, philosophe chrétien et disciple de Nietzsche, reprend le procès en ressentiment en s’appuyant sur les valeurs chrétiennes pour les séparer de leurs scories « ressentimentales » opposées à la vie.

Cette réflexion m’a longuement fait réfléchir moi-même sur l’ambiguïté de tous les processus d’émancipation.

Le ressentiment résulte en effet de la dimension d’auto-dévalorisation introduite chez tout opprimé. Ce que Nietzsche a baptisé « haine de soi ». Quand l’opprimé veut se libérer deux chemins distincts s’offrent à lui (en réalité ils ne sont pas perçus comme distincts, d’où l’importance pour nous de les distinguer).

Le chemin du ressentiment

Le premier chemin est de s’attaquer aux maîtres en dévalorisant ce qui constitue leur maîtrise : ils dominent par l’argent, on va donc mépriser l’argent ; ils dominent par la force, on va donc mépriser la force ; ils dominent par l’intellect, on va donc mépriser l’intelligence ; ils dominent par la culture, la politesse, les bonnes manières, la beauté, on va donc mépriser tout cela.

On voit bien que, ce faisant, on mélange des choses inégalement estimables, et donc méprisables.

Il y a donc, bien évidemment, un tri à faire dans les différentes qualités qui définissent la situation de dominant. En première approximation : celles qui relèvent de la nature (la force et l’instinct de domination), et celles qui relèvent de la culture (tout ce qui met l’instinct à distance).

Parallèlement, l’opprimé va valoriser tout ce qui constitue sa propre identité d’opprimé : la pauvreté, la faiblesse, le manque de culture. Et cela donne, pour parler de références historiques réelles, l’opposition entre science et culture bourgeoises et science et culture prolétariennes, mise en exergue par une certaine tradition communiste portée à son acmé par le maoïsme.

Le véritable « culte du peuple » portée par cette tradition politique (très bien reçue par certains milieux chrétiens) repose sur le misérabilisme et la « culture du malheur » d’une part, la diabolisation de la bourgeoisie et de tout ce qui s’y rattache d’autre part.

Cela débouche sur une forme d’intransigeance à fort contenu moral. Certains militants d’extrême-gauche sont de véritables « curés rouges », toujours à l’affût de la souillure morale que porte le moindre contact avec l’Ennemi.

Mais le rigorisme moral apparent recouvre en réalité une forme de mépris du peuple, car il l’empêche d’accéder à une réelle émancipation.

Le chemin de l’émancipation

C’est cette émancipation réelle qui est au contraire au bout du second chemin.

Celui-ci consiste à s’approprier le meilleur de la culture dominante tout en se dépouillant de ses attributs et de son identité d’opprimé.

C’est un travail sur soi difficile et contraignant. Car il va à l’encontre des réflexes spontanés du « premier chemin ».

Les meilleurs exemples de ce second chemin sont pour moi les militants du syndicalisme révolutionnaire comme Pierre Monatte. Toute leur vie ils ont cherché à s’informer et se cultiver par eux-mêmes, et ils ont poussé leurs frères de classe, les ouvriers, à le faire. Cette question de la culture à s’approprier est aujourd’hui portée par les militants de la CFDT les plus exigeants : j’ai toujours été frappé par leur insistance sur l’aspect d’émancipation des travailleurs que doit revêtir l’action syndicale. Il n’est pas un hasard qu’elle ait historiquement convergé avec l’action d’un Pierre Mendès-France, et qu’elle rejoigne aujourd’hui les préoccupations écologistes…assimilées par les « misérabilistes » à un luxe de bobos, voire à un complot de la bourgeoisie.

Le ressentiment aujourd’hui

Pointer ce qui, dans les comportements politiques, relève du ressentiment est un indicateur pertinent des chances d’émancipation des opprimés qu’ils portent.

Chaque fois que sont dévalorisés l’argent, la culture et l’intelligence, il faut être attentif à ce que cela implique, surtout si ces dévalorisations sont associées à ceux qui détiennent le pouvoir.

Inversement, la sacralisation de la misère et de l’ignorance doit aussi éveiller notre méfiance. La solidarité avec les pauvres et les exclus ne doit pas les enfermer dans leur identité de pauvres ou d’exclus. En témoigne par exemple le paternalisme charitable qui les prend en charge sans les pousser à assumer leurs responsabilités.

Mais aussi le discours de pur ressentiment qui exalte l’affrontement final avec la bourgeoisie comme condition suffisante à l’émancipation. Et sa déclinaison a minima : la « grève générale interprofessionnelle reconductible ».

Non que cette dernière perspective soit à exclure, mais elle doit être replacée dans son contexte et ses limites : ceux d’un affrontement limité sur des revendications précises et avec une sortie par la négociation.

C’est à ses surenchères extrémistes que l’on reconnaît souvent le ressentiment. Car il cultive l’échec, et au fond ne vit que par lui. Et si jamais le succès arrive, comme par exemple la victoire du « non » au référendum de 2005, il faut aussitôt le ruiner en multipliant les occasions de division, de façon à pouvoir reprendre l’antienne du malheur persistant.

A l’inverse, les partisans de l’émancipation véritable ont à cœur d’unir tout ce qui peut être uni, sur la base d’objectifs précis…et pour gagner sur ces objectifs. Et donc à choisir leurs combats en conséquence.

Analyse critique des valeurs et sens de la révolte

Il ne faudrait pas pour autant sombrer dans le minimalisme et l’accompagnement qu’on a pu reprocher, à juste raison, à la social-démocratie ou à la CFDT dans la période récente. 

Ce dernier travers repose sur l’adhésion a-critique aux valeurs domiantes.

Il n’est pas vrai en effet que la culture se réduise à celle donnée en exemple par les institutions officielles : il existe des cultures dominées dont la réhabilitation s’impose.

De la même façon, et c’est un point central, la conception dominante du développement doit être radicalement mise en cause. De ce point de vue, le concept de « développement durable » doit être rigoureusement interrogé dans ses applications. Car son acceptation officielle recouvre les pires marchandises de contrebande. Et il ne suffit pas de lui opposer celui de « décroissance » pour être quitte. Car ce dernier est tout aussi polysémique et ambigu et prête à toutes sortes de malentendus.

 

Il faut donc procéder à une analyse critique des valeurs dominantes, qui permette de faire le tri entre ce qui est universel et ce qui recouvre la défense d’intérêts particuliers.

L’émancipation est bien un travail. Et d’abord un travail intellectuel. Le ressentiment est au contraire le refus de ce travail et le plus sûr moyen de se confiner dans la situation d'opprimé.

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