Le cas Cohn-Bendit (1)

Publié le par Henri LOURDOU

« Libéral-libertaire » : aux sources d’une appellation controversée


On le sait bien : l ‘appellation « libéral » a pris une connotation négative dans la Gauche française.

De la même façon qu’une « pensée unique » basée sur le « tout-marché » et le refus des régulations collectives s’est imposée dans les années 80 ; une « contre-pensée unique » s’est mise en place entre décembre 95 et l’été 2003 : celle d’une sacralisation de l’Etat comme seul garde-fou à la toute-puissance du marché. Dans cette façon de penser, tout refus du « Tout-Etat » est considéré comme une allégeance au « Tout-marché » et stigmatisé sous l’appellation jugée infamante de « libéral ».

Or tout cela est profondément relatif à une conjoncture et des enjeux datés.

Il s’agit de relooker une idéologie communiste discréditée par l’effondrement du modèle soviétique en ne la définissant qu’en « contre » : se dire « antilibéral » suffirait à garantir une crédibilité de Gauche. Par là-même il s’agit de délégitimer ceux qui, à Gauche, ont depuis longtemps instruit le procès du bolchévisme de la façon la plus radicale : les héritiers de la tradition libertaire porteurs d’une méfiance vis-à-vis du principe autoritaire qui nourrit l’étatisme.


J’ai redécouvert un autre usage du mot « libéral » en relisant l’excellente analyse de Mai 68 faite à chaud par Edgar Morin, qui fut le professeur, et plus tard le maître à penser, de Daniel Cohn-Bendit.

Dans « La Brèche », il écrit notamment, à propos de ce qu’il baptise « la Commune étudiante » : « C’est dans la retombée que cette Commune fait apparaître sa carence originaire : il y a très peu de libéralisme dans son libertarisme. Elle voit trop et croît trop que le libéralisme est bourgeois. Elle ne peut comprendre le besoin des profondeurs, fondamentalement libéral, qui monte des régimes dits communistes. » (op. cit., éditions Complexe, 1988, p 30) Et un peu plus loin : « Même chez les anarchistes, répétons-le, le sens libertaire ne s’accompagne pas vraiment de ce sens libéral que donne l’expérience de la vraie dictature, ni de cette lucidité à distinguer les mots des choses que donne l’expérience du communisme d’appareil, ni de cette critique vraiment radicale qui ose critiquer le marxisme, et qui est le trait du réveil intellectuel des pays de l’Est ». (p 31-2)

Ces mots ont été écrits en 1968 : ils ont montré par la suite leur pertinence. La critique du marxisme comme idéologie religieuse de Salut et comme matrice du totalitarisme a été depuis menée au-delà du petit cercle d’Edgar Morin et ses amis de « Socialisme ou barbarie ». C’est le sens qu’il appartient de donner à l’apparition de l’expression « libéral-libertaire », inventée par Serge July au début des années 80, et reprise par Daniel Cohn-Bendit pour s’auto-définir : il s’agissait bien d’affirmer l’importance des libertés dites « formelles » dans le vocabulaire marxiste, et de refuser les dérives sectaires et violentes des avant-gardes auto-proclamées.

Par un chassé-croisé dont l’Histoire est coutumière, c’est au moment-même ou le mot « libéral » a changé de sens , pour devenir synonyme de partisan du « Tout-marché », que Cohn-Bendit est venu faire campagne en France, en 1999, en arborant cette étiquette de « libéral-libertaire ». Son refus de l’étatisme qui se traduit par le refus des monopoles économiques d’Etat, comme celui d’EDF, a été immédiatement traduit comme une allégeance au « tout-marché ». Faut-il rappeler la riche tradition du coopérativisme et de l’économie sociale comme alternatives à l’étatisation ? Par exemple, la fin du monopole d’EDF s’est traduite par la création de la coopérative « Enercoop » qui ne vend que de l’électricité d’origine renouvelable.

C’est bien cela être « libéral-libertaire », et non se prosterner devant toutes les directives européennes sacralisant la libre concurrence de façon dogmatique.

C’est aussi refuser toute forme de pensée unique …fût-elle « antilibérale » !

Publié dans Verts et EELV

Commenter cet article