Dialogue et persuasion ou insulte et intimidation ?

Publié le par Henri LOURDOU

« Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte. (…) Des milliers de voix, jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations. Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. (…)

Il n’y a pas de vie sans persuasion. Et l’histoire d’aujourd’hui ne connaît que l’intimidation. Les hommes vivent et ne peuvent vivre que sur l’idée qu’ils ont quelque chose en commun où ils peuvent toujours se retrouver. Mais nous avons découvert ceci : il y a des hommes qu’on ne persuade pas. Il était et il est impossible à une victime des camps de concentration d’expliquer à ceux qui l’avilissent qu’ils ne doivent pas le faire. C’est que ces derniers ne représentent plus des hommes mais une idée, portée à la température de la plus inflexible des volontés. Celui qui veut dominer est sourd. »

Albert CAMUS, « Le témoin de la liberté », (allocution prononcée à Pleyel en novembre 1948, à un meeting international d’écrivains, et publiée par La Gauche, le 20 décembre 1948) in « Actuelles », Folio essais n°305, p 208-9.

 

De l’actualité de ces réflexions, témoigne, toutes proportions gardées, l’extrait de tract suivant distribué par le NPA lors du meeting de lancement de la campagne d’Europe écologie à Toulouse le 8 avril 2009 :

« Comment prétendre à un projet de société écologique cohérent quand on rassemble au sein d’un même rassemblement José Bové, ex-militant antilibéral de terrain, et Daniel Cohn-Bendit, politicien libéral revendiqué, farouche partisan de la « concurrence libre et non faussée », qui a d’ailleurs géré la ville de Francfort dans une majorité municipale CDU (équivalent allemand de l’UMP) ? »

 

Bel exemple de polémique et de non-dialogue basé sur l’insulte, l’intimidation, l’amalgame et la calomnie.

Le procédé repose d’abord sur une opposition artificielle entre un « bon » José Bové « militant antilibéral de terrain » et un « méchant » Daniel Cohn-Bendit « politicien libéral ». Comme si José Bové n’avait rien d’un « politicien » et comme si Cohn-Bendit était une créature hors-sol ! Comme si tout se résumait à une seule interprétation du mot « libéralisme » : l’ultralibéralisme économique. Et le libéralisme politique (respect des libertés individuelles et de la séparation des pouvoirs) ? Or c’est bien ce dernier, et lui seul, que revendiquent Cohn-Bendit et ceux qui le soutiennent. Mais qu'en pensent nos camarades du NPA ?

Ensuite une double calomnie basée sur l’amalgame de tradition lénino-trotsko-stalinienne : où Cohn-Bendit a-t-il revendiqué « farouchement » (sic) la « concurrence libre et non faussée » sinon dans les fantasmes de l’extrême-gauche ? Enfin, cerise sur le gâteau, l’accusation d’avoir « géré la ville de Francfort dans une majorité municipale CDU ».

Voici la réponse anticipée de l’intéressé : « à Francfort de 1989 à 1994 (…) le maire SPD (équivalent allemand du PS) de la ville m’a confié la responsabilité de l’Office des affaires multiculturelles qui visait à organiser les capacités d’accueil et d’intégration des populations migrantes. L’idée de cet office est venue au sein de l’équipe Verts/Sociaux-démocrates pendant la campagne municipale de 1989 (…). A l’époque, la droite menait une campagne intense contre la présence permanente des immigrés dans la société allemande. Contrairement à aujourd’hui, ceux-ci ne pouvaient que très difficilement acquérir la nationalité. Face à la droite, nous considérions que l’immigration n’était pas un phénomène passager, mais une réalité durable ; que les immigrés étaient destinés à rester et qu’il fallait organiser leur présence. Lorsque la droite est revenue au pouvoir dans la ville, la nouvelle maire CDU a refusé de supprimer, comme certains le demandaient, cet Office des affaires multiculturelles : c’était devenu un des symboles de Francfort. » Daniel COHN-BENDIT « Que faire ? », p 106-7, Hachette, mars 2009.

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