Deux références

Publié le par Henri LOURDOU

 

Alain DESJARDIN « Une vie pour... », Ed du Petit Pavé, nov 2008, 416 p

Edgar MORIN « Mon chemin », Fayard, sept 2008, 368 p

Deux itinéraires, deux références


Deux itinéraires qui ont croisé le mien, deux personnages qui comptent, deux façons de se situer qui constituent des repères.


Alain DESJARDIN, né en 1935, est un militant d'origine ouvrière et catholique. Passé par la CFDT et le PSU, il est devenu en 1973 un des dirigeants nationaux du groupe maoïste « Pour Le Communisme », plus connu sous son nom de courant au sein du PSU : la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne). Organisateur en septembre 73 de la marche nationale sur Besançon en soutien aux ouvriers de Lip en lutte pour leur emploi, il eut alors un bref éclair de notoriété médiatique grâce à un article du « Monde » évoquant son profil « assyrien » (barbu et frisé). Nous étions tous très fiers d'appartenir à ce petit groupe (quelques centaines de militants : à l'époque on ne pouvait se contenter d'être un simple adhérent) et plus particulièrement d'avoir un leader ouvrier dans ce petit monde gauchiste peuplé essentiellement d'étudiants et d'intellectuels...y compris à la GOP.

Et spécialement au groupe de Toulouse, pure et simple émanation du secteur étudiants du PSU local.Je n'en étais pas encore membre, mais faisais alors partie du groupe « Lutte Occitane » qui avait un partenariat local avec la GOP. Je franchis le pas de Lutte Oc à la GOP à l'été 74, lors du camp de préparation du 2e rassemblement du Larzac.

Et c'est là que j'ai fait la connaissance d'Alain Desjardin. Il me confirma l'idée que je me faisais de ce groupe, lui et les intellectuels qui l'entouraient (Marc Heurgon, Alain Salmon, Daniel Costagliola, Alain Lipietz, Jean-François Ayats, Alain Cabanes, Jacques Maubuisson et quelques autres). Autrement dit : rigueur, travail et refus du verbiage inutile, avec le nécessaire climat de liberté intellectuelle (au moins apparente) et une certaine décontraction dont l'absence m'avait d'emblée éloigné des groupes « marxistes-léninistes ».

Cette capacité à faire au lieu de simplement discourir était alors pour moi un critère discriminant entre les différentes factions du gauchisme étudiant.

Et Alain DESJARDIN était, et est demeuré, un sacré « faiseur ». Son activisme, toujours tourné vers les réalisations concrètes, ne s'est jamais démenti.

Son orientation politique par contre a suivi les enjeux de l'époque. Il n'épilogue guère sur son épisode maoïste, qui fut aussi le mien, entre 1973 et 1977. Il ne dura que 4 ans, certes. Mais cet investissement dans un mythe dangereux, et rétrospectivement honteux, a été pour moi une source de réflexion approfondie au cours de laquelle j'ai revisité les livres d'Edgar MORIN, et notamment celui où il réfléchit lui-même sur son engagement au PCF entre 1941 et 1951 : « Autocritique ».

Alain DESJARDIN a rapidement fait son deuil du maoïsme en s'intallant au Larzac en 1981 comme paysan-accueillant. Il s'est ensuite investi dans une nouvelle aventure politique, que je ne rejoindrai pour ma part qu'en 1990, celle des Verts.

Je l'ai à nouveau croisé à l'été 1991 lors des rencontres-débats organisées pour le 20e anniversaire de la lutte sur le Larzac, puis lors d el'AG nationale des Verts à St Brieuc fin 91. Il me confia alors son espoir d'être élu aux prochaines élections régionales du printemps 92. Malheureusement, comme dans bien des petits départements où les écologistes n'avaient su s'unir, la liste des Verts aveyronnais qu'il conduit ne recueille que la moitié des voix écologistes : elle est même devancée par celle de Génération Ecologie. Cette occasion manquée s'ajoute à bien des élections auxquelles Alain se présente pour les Verts. Et il lui faudra attendre 2001 pour être enfin élu maire de son village, La Couvertoirade. Mais là, l'expérience tourne court au bout d'un an. Contesté par la majorité de son conseil municipal, dont 8 membres sur 11 démissionnent, Alain doit faire face à une élection partielle qui donne la victoire à ses opposants contre les candidats qu'il soutient. Il choisit, avec ses 2 co-listiers restants, de démissionner.

De cet épisode douloureux, il ne tire qu'une leçon : celle de s'être heurté à une convergence des égoïsmes et des conservatismes. Constat juste très certainement, hélas, mais un peu court pour qui veut faire avancer comme lui le bien commun et le développement durable d'un territoire.

Ici pointe une divergence entre nous, lorsqu'Alain , faisant le bilan de ses expériences électorales, écrit : « Les organisations que je représentais m'ont souvent déçu par leur non-respect des messages et engagements annoncés et par leur rapport aux lieux , aux territoires du pouvoir institutionnel » (p 387).

Ce jugement abrupt, à la lumière de sa propre expérience d'élu, traduit davantage une forme de ressentiment devant son propre échec qu'une analyse porteuse d'avancées.

La question reste posée du degré de compromis et du doigté nécessaires à la gestion d'un mandat d'élu. L'intransigeance est vite vécue comme de l'arrogance, l'intégrité trop hautement revendiquée comme une attitude de donneur de leçons. Ce bémol s'accompagne aussi de la nécessaire prise en compte des proches dans son engagement : comme le dit Gustave Massiah dans sa préface : « Se donner sans compter, sans prévoir, ce sont des engagements qui coûtent à la vie privée et qui peuvent aussi exposer ceux qui lui sont les plus proches. »

Ces travers-là tracent pour moi les limites de celui qui reste sinon un exemple du moins une référence par son obstination militante et son orientation écologiste et internationaliste.


Edgar MORIN est une référence à d'autres titres. J'ai déjà évoqué son « Autocritique ». Mais c'est aussi pour toute son oeuvre et sa vie mêlées qu'il est pour moi important.

Autant Alain DESJARDIN figure l'intransigeance, autant Edgar Morin figure le compromis. Mais non le compromis subi comme un moindre mal. Au contraire : le compromis pensé et construit comme la réponse pertinente à la complexité. Car Edgar MORIN a su faire preuve d'intransigeance quand il le fallait : en s'engageant dans la Résistance, en soutenant les révoltés hongrois de 1956, en défendant les messalistes contre le monopolisme terroriste du FLN algérien...

Sa force est d'avoir tracé son chemin sans souci de carrière, ni de conformisme intellectuel. Un chemin qui est celui de ce qu'il a baptisé « la pensée complexe ». Un chemin qui l'a mené naturellement à l'écologie et au mondialisme avant que ces deux termes n'apparaissent au coeur de l'actualité. Un chemin qui ouvre sur ce qu'il a baptisé une « politique de civilisation »; celle-là même dont nous avons de plus en plus urgemment besoin. Que ce soit sur l'éducation, ou sur une nouvelle politique de solidarité, ses vues manifestent une vision qui me semble très pertinente. Elle devrait davantage inspirer les programmes des partis...et d'abord celui des Verts.

Publié dans écologie

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