Les risques psychologiques du changement

Publié le par Henri LOURDOU

 

Les risques psychologiques du changement

(extraits del’entretien de Gérard MENDEL avec la revue « Autogestions », n°22, 1986, éd Privat, pp 3 à 16).


(…)« Le problème est de savoir ce qui se passe quand on veut toucher aux formes de pouvoir habituelles autoritaires, hiérarchiques, délégatives. A ce propos j’évoque l’existence de deux murs. D’abord celui de la culpabilité que nous connaissons le mieux. C’est le problème de l’autorité : chaque fois que l’on affronte l’autorité extérieure, il se produit des résonnances avec l’autorité intérieure, celle des parents intériorisés. Inconsciemment, toute expérience d’une nouvelle forme de pouvoir heurte le socle de la personnalité de chacun qui est fait des identifications aux parents. Cette culpabilité se nourrit de la peur inconsciente, complètement inactuelle chez l’adulte mais qui n’en reste pas moins forte, de perdre l’appui et la protection des parents. (…) Cela se traduit, soit par un sentiment d’angoisse collective, soit par des fantasmes dépressifs ou par une agitation un peu hypocondriaque, soit par des inquiétudes non fondées sur les conséquences de ce qui a été dit, ou bien par des fuites en avant autopunitives. (…)

Le deuxième mur, celui du narcissisme blessé, a mis plus de temps à nous apparaître. (…) Il désigne le fait qu’un praticien de l’autogestion est perpétuellement insatisfait des tentatives de changement qu’il souhaite opérer, car elles ne lui paraissent jamais aller assez loin ou assez vite, tout étant forcément très lent en ce domaine. (…) Caricaturalement, cette attitude s’exprimerait dans la formule « l’autogestion, c’est changer la société toute entière ou bien ça n’en vaut pas la peine. » Ou bien : « comment prétendre modifier un certain nombre de fonctionnements si la société n’est pas préalablement changée ». C’est la conception pure et dure du tout ou rien. (…)

Pour expliquer ce phénomène, plusieurs hypothèses sont possibles. D’abord l’explication par le narcissisme blessé : « nous les révolutionnaires, s’expriment certains, tous comptes faits, on changerait si peu de choses, on aurait voué notre vie à des choses si dérisoires, c‘est inacceptable », etc. C’est l’hypothèse la plus séduisante mais aussi la plus superficielle. J’attacherais plus d’importance à celle-ci : lorsque vous sortez d’une norme, de limites bien précises, et que vous n’avez pas pour remplacer les organisations existantes régies par cette norme, quelque chose d’autre à proposer qui soit suffisamment précis, rodé, c’est-à-dire un fonctionnement alternatif « clés en main », vous vous retrouvez dans une zone psychologique très particulière, fort inquiétante. Vous êtes dans le domaine du flou, de l’inconnu, de l’illimité, du « sans repères », ce qui a des résonnances très profondes avec les zones les plus archaïques de la personnalité. C’est là une situation très angoissante et le refus de bricoler dans cette zone mal définie pourrait bien être une manière de réagir à cette angoisse. (…)

L’autogestion ce n’est pas, pour moi tout au moins, passer du limité à l’illimité-c’est-à-dire du réel au rêve- mais trouver d’autre limites, plus satisfaisantes, qu’il faudra assumer, quitte ensuite à les déplacer encore. Car il y a des limites de la condition humaine, des limites de l’individu, de la société, des limites de tout fonctionnement. Il ne peut donc y avoir que des compromis, ce qui est souvent difficile à accepter. (…)

J’ai l’impression que toute volonté de dépassement, toute quête de l’absolu, s’accompagnent, trop souvent, d’une sous-estimation des changements déjà opérés et que c’est une manière de refuser d’assumer la culpabilité liée à ces changements. A quoi bon l’impossible, en ce cas, si le possible, quand il est possible, se voyait refusé ? »

Publié dans Mendel

Commenter cet article