Avant le congrès confédéral CFDT de 1998 à Lille

Publié le par Henri LOURDOU

LE CONTEXTE IDEOLOGIQUE

La situation actuelle est caractérisée par une disparition des repères traditionnels de l’action collective : crise de la politique et crise du syndicalisme manifestent le désarroi né de la faillite des idéologies traditionnelles du progrès et des utopies qui leur étaient associées.

Le symbole le plus spectaculaire de ce champ de ruines est l’effondrement du modèle communiste dans toutes ses variantes. Mais la crise va au-delà : ce sont toutes les organisations associées à l’histoire du mouvement ouvrier qui sont touchées.

La recomposition du paysage syndical depuis quelques années est à envisager dans ce contexte.

Ce qui a fait définitivement faillite, c’est l’idéologie révolutionnaire incarnée depuis 1917 par le mouvement communiste. Inutile de revenir ici sur le bilan globalement négatif des révolutions de ce siècle : seul les esprits de mauvaise foi peuvent encore chipoter là-dessus en ergotant sur la non-pertinence du parallèle entre stalinisme et nazisme.

L’étonnant est que de tels esprits soient si nombreux : car, loin de revaloriser le courant réformiste, longtemps taxé de “collaboration de classe” au nom de la future révolution prolétarienne, ce bilan n’empêche pas l’émergence d’un pôle politique et syndical protestataire(constitué autour des organisations trotskystes et de la nébuleuse syndicalo-associative Sud,FSU,AC!,DAL,CNT...)qui fait de la radicalité un nouvel idéal...sans perspective claire en l’absence d’utopie de rechange au modèle communiste défunt.

La CFDT s’en est clairement démarquée en décembre 95 au nom d’un réformisme affiché et revendiqué.

DECEMBRE 95 : UN TOURNANT ?

On assiste depuis cette date à une véritable “mythification” du “mouvement de Décembre”. Celui-ci aurait constitué, selon Pierre BOURDIEU et ses disciples (constitués depuis cette date en association sous le nom de “Raisons d’agir”, après avoir lancé des “états généraux du mouvement social”) le point de départ d’une “internationale de la résistance au néolibéralisme et à toutes les formes de conservatisme”(“Pour une gauche de gauche”, Le Monde du 8-4-98).

Malgré qu’ils en aient, les idéologues du nouveau pôle protestataire prennent leurs désirs pour des réalités. Nous qui étions dans ce mouvement sur des bases non conservatrices (pour une réforme de la protection sociale et notamment des retraites basée sur la négociation et l’équité), nous avons clairement vu que les préoccupations de bien de ses acteurs relevaient de la défense conservatrice d’un statu quo difficile à qualifier d’équitable !

Il n’y a pas plus de ”pureté”dans le mouvement social que de Mal absolu dans les élites politico-syndicales ou médiatiques que ces nouveaux censeurs ont choisi de diaboliser(et réciproquement !).

Si “tournant” il y a eu en décembre 95, il ne peut se lire avec les lunettes du “bon mouvement social” opposé à la “méchante Nicole Notat”...ni l’inverse !

 

 

Le vrai tournant de décembre 95 est ailleurs.Il est dans l’apparition de nouveaux types de conflits sociaux : des conflits globaux à enjeux complexes, enjeux malheureusement souvent masqués par le simplisme de la médiatisation à outrance.

Malgré les apparences, l’enjeu n’était pas seulement , en décembre 95, de marquer une défiance de principe par rapport à Alain JUPPE, mais bien de mettre sur la table:

-Les conditions d’une mutation réussie de la SNCF pour garantir son caractère de service public dans le cadre européen;

-Les moyens de sauver l’assurance-maladie et les retraites par répartition.

C’est l’absence de volonté de négocier de part et d’autre (du côté de Juppé, mais aussi du côté de FO et de la CGT ou la FSU)qui a généré et radicalisé le conflit.

Les résultats de ce “mouvement” sont à regarder de près :

*La réunion d’un “sommet social” sur l’emploi à la demande de la CFDT qui ne débouche sur rien de concret;

*La mise en place effective mais difficile quant à ses aspects les plus positifs du “plan Juppé” sur l’assurance-maladie;

*Le renoncement très provisoire à toute réforme de la SNCF;

*L’enterrement tout aussi provisoire du dossier des retraites.

Autrement dit, c’est sur les points où la discussion publique s’imposait le plus (SNCF, retraites) que le débat s’est éteint ...faute de débatteurs!

 

POUR UN REFORMISME DE MASSE

L’enjeu majeur aujourd’hui est d’occuper les ruines fumantes du mythe révolutionnaire : et il y a 3 candidats à cette place.

Le 1er est le populisme lepéniste, appuyé sur la dénonciation des élites “mondialistes et corrompues”, il cultive le sentiment d’abandon d’une partie du peuple touchée par le chômage et l’insécurité.

Le 2e est le populisme protestataire “de gauche”, théorisé par Bourdieu, appuyé sur la dénonciation de la “pensée unique” et de “l’Europe des banquiers”, il cultive la peur du changement de nombreux agents des services publics en offrant à leur conservatisme l’alibi d’un soutien (plus souvent verbal qu’effectif) aux luttes des “sans”(sans logement, sans emploi, sans papiers).

Le 3e est le réformisme progressiste.

La CFDT y occupe une place centrale par sa recherche constante et tenace de la négociation comme mode de relations sociales permettant de dépasser les conflits d’intérêt par des compromis dynamisants. Une telle démarche s’appuie sur une analyse non mythifiée des enjeux : sur la protection sociale, il s’agit de retrouver l’essentiel (la solidarité) face au risque de faillite financière qui renforcerait en l’officialisant un système déjà à 2 vitesses (élément toujours oublié par les défenseurs du statu quo).

Cependant, il serait inutilement sectaire de ne pas voir que la CGT peut y prendre une place tout aussi importante si, malgré son retard dans ce domaine, elle accomplit la même mutation que ses organisations-soeurs en Italie ou en Espagne en adoptant une orientation clairement réformiste.

 

 

Elle pourrait même y prendre la 1re place car une telle démarche doit aussi pour gagner en crédibilité ne pas se cantonner à des discussions au sommet entre responsables éclairés : elle doit s’appuyer sur la révolte collective des salariés face aux injustices en occupant sans relâche le terrain des mobilisations de toutes les victimes de l’exclusion.

Et c’est ici que l’orientation confédérale actuelle a péché : en abandonnant délibérément les luttes des “sans” aux organisations du pôle protestataire, elle leur a donné le monopole de la parole légitime sur ces luttes. De ce point de vue, l’attitude des porte-paroles confédéraux en décembre 95 puis en janvier 98 (mouvement des chômeurs) a été particulièrement contre-productive, car elle a nourri l’image d’une CFDT qui s’opposerait à la sauvegarde des services publics et aux exclus, même si par ailleurs elle y a gagné une image de modération et de modernisme : ces prises de position sont donc pour nous ambigües. Et elles ne pouvaient que l’être à partir du moment où elles ne s’appuyaient pas sur une participation à des mouvements dont l’instrumentalisation par le pôle protestataire n’était en rien une fatalité a priori car ils s’appuyaient sur un mécontentement légitime.

Notre position est donc, on l’a compris, non pas de rompre avec l’orientation stratégique actuelle de la CFDT, mais de lui donner la crédibilité qui lui manque encore en portant une parole clairement réformiste sur le terrain des luttes.Il s’agit, selon le programme suggéré par J.Julliard “d’élargir le cercle de la raison aux confins de la démocratie elle-même au lieu d’en limiter l’accès à des élites convaincues de leur supériorité”(La faute aux élites, p230).

Tel est pour nous le vrai débat, le seul intéressant, du congrès de Lille : comment articuler orientation réformiste et réoccupation du terrain des luttes des victimes de l’exclusion, actuellement monopolisé par le pôle protestataire ?

Henri LOURDOU, le 13-8-98.

Publié dans syndicalisme

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