KOSOVO 1999 : chronique d'un désabonnement

Publié le par Henri LOURDOU

Printemps 99 POLITIS, l’OTAN, Cohn-Bendit et le Kosovo :

CHRONIQUE D’UNE RUPTURE

 

Thouars le 2-4-99.

Cher Bernard LANGLOIS,

Je t’envie d’avoir (apparemment) de si belles certitudes sur les erreurs des autres, mais je dois bien constater que, comme d’autres censeurs féroces de l’OTAN et de ses dirigeants, tu ne nous dis pas comment il aurait fallu négocier avec Milosevic.

Bien beau de dire qu’il n’aurait pas fallu jouer la menace, mais quelle était l’alternative face à un dirigeant qui a passé son temps, depuis des années, à manier le double discours vis-à-vis de l’opinion et des dirigeants occidentaux ?

Je suis bien d’accord que les frappes aériennes ne sont pas la panacée, mais là aussi je ne vois pas où se situe l’alternative, sinon de laisser faire l’entreprise d’expulsion massive des Kosovars, dont tout montre qu’elle était déjà planifiée.Je ne peux prendre une seconde au sérieux le texte intitulé “Arrêt des bombardements, autodétermination” que tu as cru bon de signer (“Le Monde”,31-3) : il suppose en effet un minimum de bonne foi de l’interlocuteur Milosevic qui ne repose sur aucune réalité constatée.

 

Là est le véritable désastre d’une certaine pensée “de gauche”, qui suscite dans ce même n° du “Monde” la réaction indignée de Romain Goupil (que je partage) : ce refus de la réalité relève d’abord de l’idéologie la plus manichéenne (l’Otan c’est le Mal); mais surtout de la même pensée magique que celle des adeptes de la “guerre presse-bouton” : au nom d’une absence de résultats positifs immédiats, vous refusez d’inscrire une action dans le temps. La question n’est plus aujourd’hui fallait-il ou non déclencher les frappes aériennes, mais comment aller jusqu’au bout de la confrontation armée pour mettre Milosevic et ses milices racistes hors d’état de nuire ? Car là est la condition préalable à toute discussion : je ne vois pas d’autre chemin pour établir une paix qui ne repose pas sur l’oppression.

Je n’ai pas de réponse à cette question : encore faut-il accepter de se la poser, quelque mal que cela fasse à nos préjugés de pacifistes bien-pensants .

Bien à toi et bon courage .

 

Le 8-4-99.

Bonjour,

Il paraît que le débat est ouvert. J’ai parfois à vous lire un peu de mal à y croire : je ne pensais pas par exemple, en résumant la position de certains sous la formule “l’Otan c’est le Mal” être si près de la vérité. Malheureusement, Denis Sieffert vient confirmer cette vision religieuse de la politique, qu’on croyait abolie avec feu le communisme, dans sa chronique : les effets malheureux des frappes aériennes (dont on peut discuter) seraient “un rémanent aveu de ce que fondamentalement (elle : l’Otan) est”. A partir de là effectivement, le débat qu’il semblait appeler de ses voeux n’a plus de raison d’être et Mamère et Cohn-Bendit sont d’infâmes traîtres (qui ne méritent pas la corde pour les pendre ? On n’en est pas encore là, mais on le sent venir).

Vieil abonné de Politis, je me permets de vous demander de bien vouloir me compter au nombre des “traîtres” : je veux bien partager avec eux ce poteau d’infamie. Car je me refuse à faire chorus avec l’hypocrisie rampante qui consiste à ne taper que sur l’Otan en prétendant soutenir les Kosovars. On attend toujours en effet la proposition alternative à l’intervention militaire susceptible d’être appliquée efficacement et rapidement. Et (c’est vrai, Bernard Langlois, “à chacun son métier”) en attendant, je ne peux que manifester mon soutien , même critique, à cette Otan honnie, qui n’est, faut-il le rappeler, que le bras armé d’une alliance d’Etats souverains, dont les décisions sont prises collectivement et non sous la dictée de Clinton. Cela laisse tout de même un espace à toutes les opinions publiques pour exiger de leur gouvernement respectif d’être conséquent dans ses engagements.

Thouars, le 22-5-99.

“La démocratie est une réunion d’intérêts particuliers, une recherche diligente du compromis, un carrefour de passions, d’émotions, de haines et d’espoirs; c’est une éternelle imperfection, un mélange de vices, de vertus et de combines. C’est pourquoi ceux qui aspirent à un Etat moral et à une société parfaitement juste ne l’aiment pas. Pourtant, seule la démocratie, du fait de sa capacité à se remettre en question, est en mesure de corriger ses propres erreurs. Rouges ou noires, les dictatures détruisent les capacités créatrices de l’homme, anéantissent le plaisir de vivre et finissent par tuer la vie elle-même.” (Adam MICHNIK,”Une grenouille d’Europe centrale”, in “Numéro unique”p123).

Edgar MORIN diagnostiquait au début des années 80 l’entrée dans une période de “basses eaux mythologiques”. L’effondrement des régimes communistes a semblé 10 ans plus tard lui donner raison. Avec eux, c’est toute la tradition “religieuse” du mouvement ouvrier qui s’est trouvé apparemment atteinte avec ses idéologies de “Salut”, son intolérance et son cléricalisme laïque. On entrait enfin dans la sécularisation de l’action politique : ce qu’Adam Michnik, dissident historique, appelle, dans le texte cité plus haut , “la démocratie grise”.

Or voici que ressurgissent, avec la guerre du Kosovo, des attitudes que l’on croyait révolues : les anathèmes fusent chez nos intellectuels et, pour la première fois depuis longtemps, à lire le courrier des lecteurs de quelques journaux (“Le Monde” et “Politis” par exemple, pour ceux que je lis) il semble qu’ils soient suivis.

La radicalisation des positions est en marche, et avec elle ce que j’appellerai le “syndrome de la ligne juste” : où y a-t-il encore place pour le débat quand les uns et les autres commencent par se traiter de “néo-munichois” ou de “va-t-en guerre”? Pierre BOURDIEU a bien raison d’appeler à échapper aux “logiques passionnelles”, mais n’est-il pas déjà trop tard ?

C’est d’autant plus dommageable que le sujet, par sa complexité, appelle un vrai débat, et, sans doute, une prise de position nuancée.

Il me semblait que tel avait été le cas des Verts français, et celui du leader de leur liste aux européennes, Daniel COHN-BENDIT. Peut-être est-ce parce que j’ai pris la peine de les lire ou de les écouter, comme j’ai pris la peine de lire les différentes tribunes publiées par “Le Monde”, quel que soit le point de vue de leur auteur.

Faut-il que nous soyons tombés bien bas dans le préjugé militant pour entendre traiter Cohn-Bendit de “va-t-en guerre”!

Je vois pour ma part se réveiller à cette occasion des réflexes néo-bolchéviks dont les porteurs ont semble-t-il bien vite oublié le bilan (pas si globalement négatif que ça ?) de 70 ans de “socialisme réel”(comme on disait à l’époque de feu Brejnev). Que ces avant-gardes éclairées, pour qui seul le libéralisme est l’ennemi, nous préparent un avenir pas si radieux que cela, voilà qui personnellement m’inquiète tout autant que la suprématie US et la faiblesse de l’Union Européenne, car “on a déjà donné”. Intuition pour intuition, si Pierre BOURDIEU a celle qu’ “il y a un lien entre le mouvement vers le néo-libéralisme généralisé et ces guerres locales” (et je rends grâce ici à sa prudence scientifique : intuition ne vaut pas preuve), j’aurais quant à moi celle qu’il y a un lien entre radicalisation des opinions et montée de l’intolérance. Qu’en pensez-vous ?

Le 29-5-99.

Cher Bernard Langlois,

 

J’étais jusqu’à présent dubitatif, je suis maintenant franchement inquiet devant la position de “Politis” sur le Kosovo. A lire votre courrier des lecteurs, il semble que vous soyez en phase avec la majorité de votre lectorat : est-ce la raison du manque de nuance de vos analyses ? J’ai personnellement pris la décision de m’abonner lors de l’affaire dite du voile islamique de Creil : vous aviez alors pris courageusement une position à contre-courant du “conformisme de gauche”. Je constate qu’aujourd’hui vous vous y êtes ralliés : hors de l’anti-américanisme et de l’anti-”libéralisme” point de salut !

Il est tout de même un peu fort de te voir donner en référence le point de vue et la personne d’Alexandre Zinoviev, que tu nous présentes comme une des figures emblématiques de la dissidence en Union soviétique ! Défaillance de la mémoire ? Je veux le croire, plutôt que de penser à une mémoire sélective. Zinoviev est ce dissident qui a passé son temps à cracher sur les autres dissidents en critiquant leur vain militantisme et leurs bonnes intentions libérales et démocratiques, au nom d’une conception de l’homme qui se veut purement déterministe. Au surplus, je récuse par principe le recours à l’argument d’autorité : aurait-il été un dissident exemplaire, ce qu’il ne fut pas, son article du “Monde” est un catalogue de procès d’intentions qui ne repose sur rien d’autre que le présupposé que l’Amérique c’est le Mal. Il n’y a pas un seul fait pour étayer l’accusation.

Quant au mot “libéralisme”, il semble qu’il sous-entende chez les journalistes de “Politis” un réflexe pavlovien : quand Cohn-Bendit est accusé de promouvoir “un certain libéralisme”, pas besoin d’explication, la messe est dite. Excusez-moi, mais j’ai du mal à supporter ces pratiques curetonnes que l’on connaissait chez les staliniens, mais que je ne m’attendais pas à trouver chez vous. Tout l’article d’ailleurs est plein de ces sous-entendus fielleux : on suggère sans le dire tout le mal qu’il faut penser de l’abominable rouquin. Et après cela, on peut s’offrir le luxe d’offrir une “Tribune” à la page d’à côté aux porte-paroles des “Verts”. Je trouve ça lamentable d’hypocrisie.

Que tous les bolchéviks sur le retour ne supportent pas Cohn-Bendit, je le conçois aisément; que vous vous ralliez à eux en liquidant tout le bilan de 70 ans de totalitarisme que le mouvement de Mai 68 avait initié, je ne l’admets pas. Quant à moi, mon engagement contre les méfaits du libéralisme économique restera cohérent avec le libéralisme politique que je revendique comme un cadre indispensable : voilà le “certain libéralisme” que je partage avec Cohn-Bendit.

Le 25-6-99.

“Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites”. Je viens de recevoir le dernier n° de “Politis”. Je lis avec intérêt l’éditorial de B.Langlois : il y cite avec mesure le livre d’Edwy Plenel que je viens de lire, et avec lequel je suis totalement d’accord. Lui ne l’est pas, et c’est son droit. Puis je tombe sur l’article “Retour sur la chronologie d’un crime”, et là je me frotte les yeux : ai-je bien lu que les massacres d’Albanais au Kosovo sont imputables à l’intervention de l’OTAN ? Oui ! POURSUIVONS LA LOGIQUE DE CETTE AFFIRMATION : le génocide hitlérien est imputable à la déclaration de guerre des Alliés, cela a d’ailleurs été écrit par d’autres. Je ne pensais pas être abonné à un journal négationniste ! Mais voilà où mène l’aveuglement idéologique : plutôt que de reconnaître s’être trompé (et après tout, je n’étais pas sûr de mon choix en faveur de l’intervention de l’OTAN) on préfère écrire l’Histoire en fonction de ses préjugés ! J’ose encore espérer qu’il existe quelque conscience libre à “Politis” pour admettre que les massacres étaient déjà inscrits dans la logique nationaliste serbe indépendamment de l’intervention de l’OTAN (vous avez déjà oublié la Bosnie et tout ce qui a précédé ce fatidique 24 mars; relisez-donc Plenel et re-visionnez le magistral travail de Brian Lapping sur les débuts de cette terrible histoire, sans parler du livre de Jean Hatzfeld dont un ami me confiait récemment que c’est ce qui l’avait fait basculer en faveur d’une intervention!). Faute de quoi, je devrai admettre, quoi qu’il m’en coûte, que je n’ai plus rien à voir avec vous.

30-6-99

Chère Françoise Galland,

 

Puisqu’il semble que ma dernière lettre ait choqué votre sensibilité, je vous prie donc d’accepter au préalable mes excuses. (Elle m’écrivait de façon très sèche : « Je ne travaille pas dans un journal négationniste ») Pour autant, je pense n’avoir pas mal lu notre journal. Je suis heureux d’apprendre que votre rédaction est partagée sur la question du Kosovo : peut-être eût-il été bon que tous les lecteurs en fussent informés... Et là se situe sans doute notre vraie divergence : vous me parlez de “débat”, que faut-il entendre par là ? Je n’appelle pas “débat” la juxtaposition de points de vue divergents : ce que “Politis” a fait et je lui en donne acte volontiers. La façon dont cela s’est fait appelle cependant une critique : il est clair, quoi que vous en disiez, que “Politis” n’a pas tenu la balance égale entre les points de vue, d’où l’énervement de ceux qui comme moi ne se reconnaissent pas dans le point de vue majoritairement exprimé. Mais là n’est pas l’essentiel à mes yeux. L’essentiel est dans ce qu’on appelle “débat”.

J’appelle “débat” la confrontation argumentée des points de vue, permettant à ceux qui débattent d’évoluer dans le cours de la discussion en éprouvant la solidité de leurs arguments et donc en remettant en cause certaines de leurs certitudes de départ. De ce point de vue, j’attends toujours un vrai débat sur la question de la guerre du Kosovo : ce débat n’a eu lieu à ma connaissance dans aucun organe de presse.

En ce qui concerne l’article que j’ai critiqué (et aussi l’édito de Langlois, dont je n’avais pas lu le début, qui reprend le même argument), je suis bien évidemment prêt à admettre que la façon dont l’intervention de l’Otan s’est déclenchée a accéléré le déchaînement de la violence anti-albanaise au Kosovo : qui peut le nier ? Ce que je n’admets pas, c’est d’utiliser cet argument pour dire ou suggérer qu’il ne fallait pas intervenir. De ce point de vue, il faut être clair : Alain Badiou, dans “Le Monde”, a eu l’honnêteté de dire expressément qu’il ne fallait rien faire. Est-ce votre point de vue ? Sinon, que fallait-il faire (là-dessus on tombera facilement d’accord) et surtout comment fallait-il le faire (et c’est là que le débat devient intéressant)? C’est donc sur ce débat que j’attends “Politis”, d’autant que l’affaire n’est pas close et qu’il y aura d’autres positions à prendre sur le sujet.

J’espère que vous admettrez , pour finir , que mes impatiences vis-à-vis de notre journal sont à la mesure de mes attentes, et que vous aurez à coeur d’y répondre.

PS : En l’absence de toute réponse je n’ai plus renouvelé mon abonnement à « Politis »…

 

annexe : 
 

Réponse à Georges MOUSTAKI (“Le Monde” du 3-6-99)

Mon cher Georges,

Ma première prise de conscience politique, je l’ai eue en septembre 68, j’avais 14 ans, en regardant à la télévision un reportage sur le congrès international anarchiste de Carrare : de jeunes contestataires, emmenés par Dany Cohn-Bendit, venaient y secouer de vieux militants enfermés dans leurs dogmes. Ma première manifestation, je l’ai faite le 9 mai 1971 sur le plateau du Larzac pour contester la décision d’extension du camp militaire .

Aujourd’hui, je suis adhérent et militant des “Verts” et j’ai soutenu, et je soutiens encore les prises de position de Dany Cohn-Bendit sur le Kosovo. Je n’ai rien, pas plus que lui, d’un “va-t-en guerre”. Je ne crois pas que la guerre soit écologique : celle-ci pas plus qu’une autre. Mais je suis persuadé qu’il était encore moins écologique de laisser massacrer et déporter les Kosovars : c’est là le léger oubli que je reproche aux gens qui, comme toi, refusent de choisir le moindre mal au nom d’un Bien absolu. Vos bonnes intentions ne font que paver la route de l’enfer de ces déportés. Je préfère un monde supportable à un monde idéal, et c’est pour cela que je suis passé, comme Dany Cohn-Bendit, de la Révolution au réformisme.

Faisant cela, je crois être resté fidèle, comme lui, (et tu ne pourras pas pour cela me reprocher le goût du pouvoir ou de la célébrité), à ce qui a guidé mes premiers engagements. Je crois et j’espère ne pas être le seul.

 

Publié dans Europe

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