L'Ecole et la famille

Publié le par Henri LOURDOU

 

« CIVILISER LE SCHEMA PSYCHO-FAMILIAL »

(G.Mendel,  « Une histoire de l’autorité », p273)

Sur le sujet du rôle de la famille et de la société par rapport à la petite enfance, des voix discordantes se font entendre. Elles manifestent ce trouble des consciences dont le récent petit livre de Daniel Lindenberg (« Le rappel à l’ordre », Seuil, 2002) vient de rendre compte en s’attirant de virulentes réactions (voir par exemple « L’Express », qui se fait, sous la houlette de D.Jeambar, le porte-parole quasi officiel des « nouveaux réactionnaires »).

Trois livres récents sur le sujet ont retenu mon attention. Le premier (chronologiquement) est l’œuvre d’un démographe, Louis ROUSSEL (« L’enfance oubliée », O.Jacob, 2001). Il exprime sur l’évolution actuelle de la famille une inquiétude qui se veut rationnelle et distanciée par une réflexion anthropologique nourrie à la pensée de Claude LEVI-STRAUSS.

Le deuxième, signé par une psychologue wallonienne, Liliane LURCAT (« La manipulation des enfants », Le Rocher, 2002) relève de la littérature apocalyptique et prophétique, bien que fondé, en principe, sur une approche scientifique. Enfin, le troisième est l’œuvre d’une historienne de la psychanalyse d’obédience lacanienne, Elisabeth ROUDINESCO (« La famille en désordre », Fayard, 2002), qui fait montre, parmi les 3, du seul point de vue optimiste, sans pour autant masquer les différences de points de vue et en relativisant son propre positionnement.

Ces 3 livres couvrent significativement, me semble-t-il, l’éventail des différentes attitudes face à l’évolution actuelle de la famille et de l’éducation : l’exécration indignée(L.Lurçat), l’inquiétude polie(L.Roussel) et l’optimisme mesuré(E.Roudinesco).

Par ailleurs, et au-delà de la tonalité d’ensemble de leur propos, ils apportent des éclairages complémentaires . L.Lurçat a effectivement étudié les effets de la télévision sur le petit enfant ainsi que les modalités de mise en place des premières étapes de la vie intellectuelle. L.Roussel rend compte de façon intelligente bien que critique des théories du sociologue F de SINGLY sur les nouvelles relations parents-enfants dans la famille française. E.Roudinesco, enfin, offre un panorama mis en perspective de l’évolution de la famille et des débats récents qui l’ont accompagnée.

Que retenir de leur lecture ?

Tout d’abord, c’est l’évidence, que la famille a changé. Sur ce sujet, cependant, la plus muette est L.Lurçat : à la lire, on a le sentiment que la famille a tout simplement disparu. Entre une télévision entièrement au service du Grand Capital, qui commandite les publicitaires manipulateurs, et une Ecole détruite par des réformateurs irresponsables, on ne voit nulle part apparaître dans son livre les parents qui confient leur progéniture à l’une et à l’autre. Cette disparition des parents est pour le moins problématique. Car elle ne correspond tout simplement pas à la réalité la plus commune et témoigne pour le moins d’un mépris du peuple assez sidérant lorsqu’elle se contente d’affirmer que les parents de milieu populaire n’ont aucun moyen de s’opposer au rouleau compresseur que représenteraient la télévision et l’Ecole.

L.Roussel, lui, reconnaît l’existence et le rôle des parents, mais c’est pour critiquer le modèle aujourd’hui dominant, théorisé par F.de Singly, du parent-partenaire(copain, grand frère ou grande sœur) dont le rôle se limiterait à faciliter, sur le mode de la négociation paisible, le développement des potentialités de l’enfant. Comme si le passage à l’âge adulte pouvait se faire sans rupture et sans conflits.

Ce modèle, qui devrait tout à Mai 68, empêcherait les enfants de grandir et entraînerait une régression générale de la société dans une forme d’immaturité collective porteuse potentiellement de barbarie. Le propos n’est pas entièrement explicite, mais on comprend, à lire L.Roussel, que la montée de la violence aurait à voir avec cette socialisation déficiente, où les adultes ne s’opposeraient plus aux désirs spontanés des enfants.

En cela, il rejoint le propos de L.Lurçat sur le rôle de la télévision formatée par les publicitaires : le monde proposé à l’enfant est un monde sans limites, profondément anxiogène, où la seule réponse apaisante est la consommation sans fin et toujours renouvelée. Un monde où l’autre n’existe pas, entièrement égocentré. Un monde où la réalité se plie aux désirs et à l’imaginaire de l’enfant.

Qui ne voit des traces de cela chez les enfants fortement exposés à ces 2 travers que sont la fréquentation précoce et assidue des programmes de télévision et des parents fortement démissionnaires ? Mais qui ne voit aussi que ces 2 travers sont aujourd’hui socialement dévalorisés et, partant, de plus en plus minoritaires ?

La pression sociale va clairement dans le sens d’une responsabilisation croissante des parents : des parents de plus en plus demandeurs d’aide pour jouer un rôle qui apparaît à bien des égards écrasant. Et cette aide, de plus en plus, leur est fournie comme en témoigne par exemple l’apparition des médiateurs familiaux, après les succès éditoriaux de tous les ouvrages sur l’art d’élever ses enfants (quel parent de moins de 60 ans n’a pas débuté sa carrière par la lecture de L.Pernoud et ses (nombreux) épigones ?). Au surplus, nos modernes Cassandres, le nez sur les média, oublient les formes de sociabilité élémentaires et leur rôle décisif : tous ces conseils stéréotypés (et pas toujours bien inspirés, quand on pense par exemple au succès d’un idéologue machiste comme A.Naouri) sont passés à la moulinette des multiples conversations entre parents qui constituent un moyen spontané de relativiser les angoisses et de résoudre les problèmes quotidiens du métier de parent en mettant en commun le vécu.

Dans la plupart des cas, on peut raisonnablement penser que l’élevage des enfants français par leur famille se situe aujourd’hui à égale distance du laxisme généralisé que certains déplorent et de l’impossible restauration de la famille patriarcale disparue. Si le consumérisme ambiant exerce sa pression, là comme ailleurs, le Grand Capital n’a pas tout envahi. Si la négociation s’est bien emparé des rapports adultes/enfants, elle n’est pas omniprésente. Le sentiment, le coup de gueule, et tout ce qui va avec, sont toujours là. Les crises et les ruptures n’ont pas disparu : on essaye seulement de les gérer de façon plus intelligente et moins dévastatrice. La « civilisation du schéma psycho-familial » est donc bien en marche.

C’est ce que suggère à sa façon E.Roudinesco lorsqu’elle dégonfle certains fantasmes apparus lors des discussions autour du Pacs. Ainsi qu’elle le conclut fort justement : la famille en tant que cellule de base de la société n’a jamais été autant plébiscitée. Elle est seulement en voie de redéfinition : non pas en partant d’une illusoire table rase, comme certaines utopies des années 60-70 l’auraient voulu, mais bel et bien en partageant l’expérience des générations passées à la lumière des aspirations et des problèmes du présent. Cette réinvention pragmatique dégage certaine tendances : la place et le rôle des parents sont décisifs dans les premières années. Une disponibilité faite d’attention et de fermeté bien comprise permet aux uns et aux autres de baliser tout le parcours ultérieur. Le dialogue parents-enfants peut alors se mettre en place à toutes les étapes de crise de croissance en alliant amour-protection et prise d’autonomie adaptée à chaque âge. Il n’y a pas de recette ni de garantie : seulement un don d’amour spontané et un devoir d’intelligence.

Faut-il donc conclure que les voix de plus en plus nombreuses et écoutées qui s’élèvent en faveur de la « restauration de l’autorité » ne s’appuient que sur des peurs fantasmatiques ? On n’ira pas jusque là. Le respect de la vérité oblige à reconnaître la montée d’une violence de plus en plus précoce. Ce phénomène inédit signe bien la « crise de générations » analysée depuis plus de 30 ans par G.Mendel. Seulement, le problème n’est pas dans la question : il est dans la réponse. A cultiver l’idée d’un possible retour en arrière (« restaurer l’autorité » affiche le ministre délégué à l’Education, X.Darcos), on s’expose à de cruelles désillusions. Ce goût pour les ruptures et les solutions radicales propre aux intellectuels français s’exerce à tous les niveaux. On sent comme un parfum de mobilisation de ce monde-là autour de ce vieux schéma. Et comme le disait feu J.Prévert : « Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes ».

Henri LOURDOU, le 25-12-02.

(Article paru dans le bulletin de l’Apece « La démocratie dans l’école », n°47 de mars 2003 : le paragraphe final a été rajouté ensuite).

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