Changer l'Ecole ? Le point en 2004

Publié le par Henri LOURDOU

 

A propos des notes de lecture du n°51 de « La démocratie dans l’école » (mars 2004)

(Considérations d'un prof)


J'ai lu moi aussi le livre de Gabriel Cohn-Bendit "Lettre ouverte à ceux qui n'aiment pas l'école", et si je n'ai pas encore lu celui de Patrice Ranjard "Les enseignants suicident la France", j'avais lu ses 2 précédents ("Les enseignants persécutés" de 1984, et "L'individualisme : un suicide culturel", qui faisait un analyse de cas sur la notion de projet d'établissement, en 1998).

J'ai aussi la particularité d'être enseignant depuis maintenant plus de 20 ans : d'abord en Lycée Professionnel, puis en collège, en lycée, et à présent à nouveau en collège.

Si je souhaite réagir au compte rendu de lecture de F.Inizan (n° 51), c'est que j'ai le sentiment d'un hiatus entre les enseignants et ceux qui les entourent. Hiatus qu'il convient d'interroger et de creuser.

Il a été souvent remarqué l'hypersensibilité des profs, très réactifs à tout propos touchant leur métier et leur fonction. Les explications avancées (défense d'un pouvoir menacé, sentiment permanent d'aggression nourri par une forme individualiste et hautement narcissique de l'exercice du métier) ne sont pas fausses. Elles n'en demeurent pas moins insatisfaisantes. Car elles font l'impasse sur la forte charge mentale qui, quoi qu'il change dans les modalités d'exercice du métier, caractérise la fonction d'enseignant.

C'est notamment l'Ecole qui pour Mendel devrait avoir pour fonction de répondre à la question suivante: «Comment l'individu en viendra-t-il à reconnaître, à accepter que des limites s'imposent à ses actes dans la réalité extérieure et dans la société en particulier? Des limites qui ne lui seraient pas dictées par la force, l'endoctrinement ou la manipulation psychologique, mais qui susciteraient son adhésion intime et convaincue, étayée à la fois par l'expérience et l'argumentation raisonnée.»("Une histoire de l'autorité", p 272)

Ce rappel de la fonction première que joue de plus en plus l'Ecole a des conséquences pratiques immédiates pour tout enseignant : il a une charge permanente de "poseur de limites" qui devient de plus en plus lourde à exercer, et dont par exemple G. Cohn-Bendit, comme j'ai pu le constater lors d'une conférence-débat récente à Tarbes, n'a visiblement pas conscience. Ceci pour la bonne raison qu'il a gardé une image des conditions d'exercice du métier qui date du début des années 80, en lycée, période à laquelle il a cessé d'exercer dans des conditions "normales". Je suis prêt à parier qu'il en est de même pour Patrice Ranjard.

Soyons concrets : pour tout enseignant lambda de France et de Navarre aujourd'hui, le problème n°1 est d'arriver à pratiquer avec un groupe d'enfants ou d'adolescents de 15 à 40 personnes pendant une séquence de 50 minutes une forme d'échange basé sur l'imposition d'un sujet d'étude commun, à partir d'un programme national dans une matière donnée... Cela fait beaucoup de contraintes à mettre en oeuvre : beaucoup de limites à poser ! Il est tout simplement miraculeux de constater que dans certains cas, cela fonctionne avec un certain degré de satisfaction générale.

Ce qui finalement m'étonne le plus dans ce métier, c'est qu'il y ait encore autant d'enfants et d'adolescents prêts à jouer ce jeu et à se lancer dans un sujet d'étude imposé avec autant d'enthousiasme !

Inversement, il faut aussi le constater, et notamment en collège, nous avons affaire à une catégorie d'élèves décrocheurs qui, pour des raisons diverses, refusent d'entrer dans ce jeu. Ce qui pose parfois de redoutables problèmes de gestion de classe. Une classe agitée aujourd'hui, ce n'est plus une classe où certains bavardent : c'est devenu la norme. C'est une classe où la parole ne circule plus par l'atteinte d'un niveau sonore qui empêche toute communication efficace : et c'est vite arrivé !

C'est cela le quotidien du prof moyen. Et c'est lourd, très lourd ... Car les solutions doivent s'improviser dans l'urgence et ne sont pas toujours de bonnes réponses aux problèmes posés.

La violence physique de la part des prof a pratiquement disparue aujourd'hui, et c'est un bien ; mais les moyens de faire respecter certaines règles minimales de vie collective ne sont pas toujours faciles à trouver : l'usage de la punition (travail supplémentaire, retenue) reste le moyen privilégié de marquer des limites quand "l'autorité naturelle" du maître n'a pas suffi, ou le rappel verbal répété de ces règles.

Le sentiment d'impuissance et de dépassement chez les prof devient de plus en plus fréquent.

Alors que, dans l'ensemble, cela continue à tourner. Il y a donc coexistence d'une forme de satisfaction professionnelle maintenue, et d'une forme de frustration ou d'usure latente qui ne trouve pas de débouché.

Voilà qui explique un peu mieux, me semble-t-il, les réactions exacerbées... Et aussi la résistance à toute forme de remise en cause radicale du métier qui ne prendrait en compte qu'un seul aspect des choses : son côté négatif.

Encore une fois, il faut admettre qu'on ne changera pas l'Ecole sans ou contre les enseignants, comme avait cru pouvoir le faire Claude Allègre.

Par ailleurs, et c'est la part de pertinence que je reconnais à Cohn-Bendit, les réformes générales ne sont pas la solution, car elles se dissolvent dans l'océan des habitudes et des pratiques contradictoires...sans parler du casse-tête des "moyens".

Le droit à l'expérimentation qu'il revendique dans le cadre d'une équipe cooptée et autonome me semble la bonne méthode. C'est sans doute dans ce registre qu'il conviendrait d'avancer...notamment pour les élèves les plus en difficulté.



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