Allègre : le bilan en 2000

Publié le par Henri LOURDOU

 

A propos de 2 livres sur l'Ecole :

«Toute vérité est bonne à dire»

de Claude ALLEGRE

et "La machine-école" de Philippe MEIRIEU et Stéphanie LE BARS


En septembre 2000 sortait le livre de Claude ALLEGRE «Toute vérité est bonne à dire». Lancé par un dossier du «Nouvel Observateur» comportant quelques «bonnes feuilles» (sous le titre «Les 7 plaies du mammouth»), ce livre est devenu un best seller (près de 10 semaines au palmarès des meilleures ventes) et est aujourd'hui disponible en collection de poche («Pocket» n°11 285, 344p).

La contribution de notre secrétaire-général, sollicité pour apporter sa réaction, que nous avons publiée dans «l'Echo de l'école» n°333 du 21-9-00, n'a pas été retenue dans le dossier du «Nouvel Obs», dont le «format rédactionnel» avait pour but de faire apparaître 2 camps : celui des réformateurs pro-Allègre et celui des conservateurs anti-Allègre.

Il est vrai que le positionnement du Sgen a eu du mal à se couler dans ce type d'opposition. Allègre lui-même qualifie notre rôle d'«ambigu» (p70)(comme le Snes d'ailleurs…).

Mais l'ambiguïté ne serait-elle pas plutôt chez ces 2 protagonistes ? C'est ce que démontre très clairement le livre de Philippe Meirieu, qui vient juste de paraître, directement en collection de poche (collection Folio-actuel, n°87, 264 p) : un ouvrage qui revient sur l'itinéraire personnel de Meirieu, mais surtout refait l'historique de toutes les tentatives de réformes depuis 30 ans en éclairant utilement leurs enjeux et leurs acteurs.


"L'ambiguïté" du Sgen ?


Que la personne d'Allègre n'inspire pas la sympathie est une chose: notre secrétaire-général met en avant dans sa contribution son côté autoritaire et inaccessible à la discussion. D'autres ont plutôt ressenti son hostilité particulière aux professeurs du secondaire. Et, en effet, c'est la corporation qui est clairement attaquée dans son livre de façon répétée. On y reviendra.

Mais sa politique ne se résumait pas à sa personne: faut-il rappeler que c'est à lui que nous devons la déconcentration du mouvement du 2d degré, revendiquée par le Sgen; la limitation du nombre d'heure sup' obligatoire à 1 au lieu de 2 avec revalorisation du taux de cette 1re heure, ce qui va dans le sens des revendications du Sgen; le droit au réemploi des MA en poste à son arrivée au ministère, revendiqué par le Sgen; et enfin la reprise, même partielle, des conclusions du rapport Meirieu sur «Quels savoirs enseigner dans les lycées»?

Son livre fait apparaître un réel attachement au service public (loin des procès truqués qu'on lui a faits) et à sa nécessaire rénovation pour en préserver l'avenir.

Alors? A l'extérieur du petit monde de l'Education nationale, Claude Allègre s'est gagné la réputation du ministre réformateur au franc-parler sacrifié sur l'autel du conservatisme syndical des enseignants du secondaire.

L'apparente victoire du Snes en mars 2000 est sans doute plus fragile qu'il ne semble.

Avec ce livre, C.Allègre enfonce son clou avec persévérance en faisant valoir quelques arguments dont certains risquent de faire mouche. Ainsi quand il fait remarquer que le nombre de jours de classe est passé de 220 jours par an en 1960 à 170 aujourd'hui (p42). Chiffres à vérifier: certes on a vu depuis cette date apparaître les congés de Toussaint et de février, mais d'où viennent les 30 autres jours de congés supplémentaires? On soupçonne, comme à d'autres occasions, notre procureur d'en faire un peu trop. Il rapproche ces chiffres de l'augmentation des heures de cours par jour et de l'inflation des programmes, et conclut bien évidemment que les rythmes scolaires sont organisés pour le confort des prof ' et non pour l'intérêt des élèves; ceci après avoir fait noter que «partout dans le monde, on fait la formation (continue des prof ') pendant les congés scolaires, sauf en France»(p41).

Face à un tel tir de barrage, la crédibilité de notre syndicalisme vis-à-vis de l'opinion commande de se démarquer clairement de cette image: celle d'un syndicalisme qui se bornerait à réclamer toujours plus de postes d'enseignants et toujours plus de vacances, sans se soucier de l'efficacité des moyens ainsi revendiqués et de leur utilisation.

Pour éviter tant la démagogie anti-syndicats enseignants que le corporatisme myope dont fait preuve le syndicat majoritaire, nous devons être capables de développer des propositions clairement centrées sur l'amélioration du service public d'éducation et nettement démarquées d'un conservatisme enseignant qui est réel mais suicidaire.

Telle est la place et la raison d'être du Sgen-CFDT: c'est sans ambiguïté.

(Et c'est pourquoi, par exemple, nous avons investi la question des remplacements en faisant une proposition d'observatoire académique : cf texte envoyé au recteur).


Refonder l'identité du Sgen-CFDT


Mais notre problème principal aujourd'hui, comme celui de tous les acteurs de l'Ecole, et, au-delà, de toute la société, est bien de réévaluer tout ce qui fonde notre action.

Ce qui domine le présent est une grande perplexité collective face à une situation difficile à appréhender avec les grilles de lecture du passé.

Le débat autour des réformes de Claude Allègre n'a rien clarifié, concernant l'Ecole, au contraire.

Les oppositions entre «ouverture» ou «fermeture» de l'Ecole, «autorité des maîtres» ou «droits des élèves», «savoirs» ou «savoir-être» apparaissent biaisées ou réductrices.

La fermeture de l'Ecole est une illusion, et pourtant l'Ecole doit rester une institution spécifique dotée de ses propres règles. Les droits des élèves doivent être clairs et garantis, mais ne sauraient empiéter sur l'autorité nécessaire à la fonction d'enseignant. Les savoirs sont la raison d'être de l'Ecole, mais ils ne peuvent s'approprier qu'à travers et pour un savoir-être.

L'accusation de laxisme et d'hypocrisie adressée à l'institution est souvent fondée, mais ne saurait donner lieu à la «restauration» à l'identique d'un «âge d'or» mythifié de «l'Ecole républicaine».

Alors? Comment se situer positivement dans le débat nécessaire sur l'évolution des métiers de l'Education?

«Les enjeux scolaires sont des enjeux sociaux»: cette proposition (titre d'un fameux colloque de 1985 dans lequel le Sgen joua un rôle moteur) doit être instruite de façon actualisée et non rester un slogan.

Quels sont les enjeux sociaux d'aujourd'hui autour de l'Ecole?

L'éducation libérale donnée aux nouvelles générations s'accompagne dans certains cas d'une absence totale de repères et de sens des limites , qui génère l'agressivité.

La pénétration accélérée des écrans (consoles de jeux, ordinateurs en plus de la télévision) dans l'univers quotidien des jeunes creuse un fossé nouveau entre les générations et remet en question le statut du savoir, de l'écrit et de la mémoire.

Goût de l'immédiat et permissivité créent de nouvelles difficultés à l'appropriation des savoirs que l'on peut regrouper sous l'appellation de Culture.

Or, qu'est-ce aujourd'hui qu'être «cultivé»? C'est la question à laquelle, il faut d'abord répondre.

Dans le maëlstrom des consultations et tables rondes allègriennes, cette question fondamentale a été frontalement abordée par le plus oublié et le moins commenté des rapports, celui d'Edgar MORIN (paru sous différentes formes en librairie : la première sous le titre "La tête bien faite", Seuil, mai 99,160p). Mais sa démarche, comme le rappelle Meirieu (pp66-68), a été une démarche d'intellectuel partant de sa propre réflexion, au demeurant fort intéressante, mais coupée de la consultation des acteurs de l'Ecole.

Le "rapport Meirieu" ( "Quels savoirs enseigner dans les lycées") a été, lui, au centre de toutes les controverses. C'est qu'il s'est appuyé sur une vaste consultation, sans doute trop rapide et parfois bâclée, mais qui, pour la première fois, donnait la parole aux usagers du lycée : les lycéens eux-mêmes. Les réponses qu'il apporte sont complémentaires à celles de Morin. Elles doivent continuer à nourrir, les unes et les autres, notre projet d'Ecole.


La "consultation Meirieu" : destin d'une réforme :


Il n'y avait là, comme le rappelle l'intéressé, nulle démagogie : les enjeux sociaux sur le lycée sont bien pointés par lui comme nous l'avons fait ci-dessus.

Il ne s'agissait pas de "laisser jouer les rapports de force", mais de "susciter la réflexion et la recherche de solutions collectives" (p69). "La consultation sur les lycées représentait en quelque sorte un exercice préparatoire à l'élaboration d'un projet dont je souhaitais -je l'ai dit clairement dès le début- qu'il soit ensuite réélaboré par le gouvernement et soumis au Parlement."(p76)

Or, que s'est-il passé ?


Les ambiguïtés d'Allègre :


Il faut ici le répéter clairement : la défaite finale de Claude Allègre a été provoquée par ses propres ambiguïtés. C'est ce que pointe Meirieu avec pertinence : en refusant de porter jusqu'au bout les conclusions du "colloque de Lyon", le gouvernement a choisi de remettre en selle les adversaires de tout changement, et ce notamment en préférant la voie des consultations bilatérales avec les syndicats au débat dans le cadre du Parlement (pp86-95).


Les ambiguïtés du Snes :


Sans doute l'un des meilleurs passages du livre est celui où Meirieu analyse ces ambiguïtés (pp192-9) : "Alors même qu'ils sont parfois porteurs de changements importants (...) leurs velléités de réforme se disloquent dès qu'on entre dans les travaux pratiques"(p195). "parce qu'aucune action, par définition, ne peut être entièrement prévue avant d'avoir été engagée, les "révolutionnaires-conservateurs" protestent toujours -avec raison!- contre l'insuffisance de la préparation. Cela permet de rester dans le statu quo tout en faisant bonne figure : on apparaît comme un farouche partisan du changement mais on en bloque concrètement la réalisation. Et à ce jeu-là, évidemment, on gagne à tous les coups."(p196)

Soyons clairs : le Sgen n'est pas exempt de telles ambiguïtés. Mais, contrairement au Snes, nous ne les cultivons pas. Au contraire, c'est en approfondissant nos raisons de prendre les risques d'un engagement concret dans la pratique des changements que nous refonderons notre crédibilité syndicale. C'est ce à quoi nous engage la lecture passionnante de cet ouvrage...que tout adhérent du Sgen devrait lire sans tarder!




Henri LOURDOU.

Publié dans école

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