Partage des richesses, RTT et retraites en 2008 : qu'en penser ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

PARTAGE DES RICHESSES, RTT et RETRAITES :

du nouveau pour faire repartir la Gauche ?


Je pensais avoir cerné le problème en remettant en cause les réponses simplistes de l’extrême-gauche sur la dégradation du partage des richesses entre Capital et Travail (les fameux 10% de la Valeur Ajoutée qui seraient passés en 30 ans du second au premier).

Et puis voilà qu’au détour d’un article du « Monde »(journal pas spécialement gauchiste) sur le bilan des « délocalisations » (samedi 22-12, pp 26-27), je vois surgir un graphique sur la part des salaires (salaires+cotisations) dans le PIB en France de 1976 à 2004 : celle-ci passe de près de 78% à 66% ! (source Insee)

Cela me rappelle que j’ai vu récemment un même graphique tiré du dernier ouvrage juste paru de Pierre Larrouturou (« Le livre noir du libéralisme », Le Rocher, oct 2007, préface de Michel Rocard, 18€).

Voilà qui remet en cause mes certitudes acquises après quelques recherches, corroborées pourtant par un économiste de gauche réputé : il n’y a pas de Trésor caché qui permettrait de redresser un partage inéquitable du gâteau en résolvant automatiquement tous les déficits sociaux.

(NB le PIB est la « somme des Valeurs Ajoutées » à l’intérieur d’un pays, actuellement la seule façon reconnue de mesurer les richesses produites, bien qu’elle soit éminemment criticable, notamment d’un point de vue écologique, puisqu’elle additionne tout ce qui donne matière à une dépense monétaire considérée « a priori » comme contre-partie d’un gain, une « valeur ajoutée »).

Que faut-il en penser ? Quelles conclusions politiques en tirer ? Je me suis d’abord procuré le livre en question. Et je l’ai lu…


PARTAGE DES RICHESSES : que faut-il en penser ?


Le graphique reproduit dans « Le Monde » se trouve tel quel à la p 52 du livre ; il s’y ajoute seulement une source plus précise : Eric Heyer, OFCE, in « L’état de la France », La Découverte, juin 2007. Chacun pourra donc s’y reporter.

Pourquoi ce chiffre est-il différent de ce que j’avais trouvé précédemment concernant le « partage de la Valeur Ajoutée » ?

Un article récent de Denis Clerc (« Alternatives économiques » de janvier 2008, p64 à 67 : « Actionnaires contre entreprises ») reprend ces chiffres. Je le cite :  « Alors qu'en 1982, année symbole de la dégradation des comptes des entreprises, le problème résidait dans le niveau de la masse salariale, qui absorbait alors 74% de la valeur ajoutée , contre 66% actuellement, le problème réside aujourd'hui dans le niveau des dividendes, qui excède largement les capacités de profit des entreprises. »(p65)

Un encadré (même page) explique comment on passe « De la valeur ajoutée au profit des entreprises ». Il ne porte pas sur l'ensemble du PIB, qui regroupe secteur marchand et non-marchand, mais sur les seules sociétés non financières du secteur marchand, autrement dit l'ensemble des entreprises non individuelles, à l'exception des sociétés d'assurance, banques et organismes de crédit. Soit 50% de la valeur ajoutée brute du pays (c'est-à -dire en gros 50% du PIB).

Il en ressort que la rémunération du capital et les salaires ne sont pas les seuls éléments à prendre en compte : il faut également y inclure les « amortissements », les « impôts sur les bénéfices », et la « formation nette de capital fixe ». Au final la part distribuée aux actionnaires (les dividendes au sens large, incluant stock-options, jetons de présence aux CA...) aurait dû représenter 51,8 Mds d'€. En réalité elle a été de 76,1 Mds d'€, et c'est l'objet de l'article : les actionnaires sont en train de dépouiller les entreprises.

Ainsi pour 2006, si la valeur ajoutée brute est de 863,4 Mds d'€, il faut y soustraire 136,3 Mds d'€ d'amortissements, 42,5 Mds d'€ d'impôt sur les bénéfices, avant d'évaluer la part respective du Travail et du Capital.

En sorte que cette part respective n'a en fait que peu bougé sur le long terme :

« A la fin des années 50, comme au début des années 70, environ 70% de la valeur ajoutée des sociétés allait au travail et 30% au capital. Aujourd'hui nous en sommes à 68% et 32%. » (p67)

La conclusion est claire : si le capitalisme s’est excessivement financiarisé, au point que les actionnaires dépouillent littéralement les entreprises par les dividendes qu’ils exigent, il n’y a pas de Trésor caché qui nous dispenserait de rechercher des ressources nouvelles pour financer retraites et protection sociale, dont le coût augmente de façon exponentielle.

Néanmoins la pertinence relative du catastrophique constat global mis en avant par P.Larrouturou semble justifiée par différents constats partiels :

12% des salariés touchent un salaire inférieur au Smic en 2006 et 17% sont au Smic (contre 8% en 93), les salaires des autres augmentent moins vite que l’inflation, laquelle est minorée par l’indice Insee du coût de la vie (un indice d’ailleurs en cours de redéfinition). Le niveau du chômage reste lui toujours aussi élevé.

Ce constat se retrouve dans les autres pays ; selon le FMI, cité par « Les Echos » du 23 mai 2007, « au cours des 2 dernières décennies, il y a eu un déclin continu de la part du revenu qui va au travail. La baisse est très massive et atteint 10% en Europe et au Japon ».

Aux Etats-Unis : « La part des salaires dans le revenu national atteint son plus bas niveau depuis 1929 » . (« Les Echos », 9 octobre 2006).

« Dans tous les pays occidentaux, le chômage et la précarité touchent entre 30 et 40% des salariés ». (op cit, p 62).

En contrepartie, les bénéfices des entreprises française du CAC 40 ont augmenté de 55% en 2004, et en 2006 ils ont doublé par rapport à 2004 (op cit p 64-5). Il ne s’agit là, rappelons-le, que des plus grosses sociétés cotées en Bourse. Il n’en reste pas moins que les inégalités augmentent, malgré une pause entre 1997 et 2002, après avoir régulièrement diminué depuis 1945.


La portée de ces constats est aussi crédibilisée par le positionnement idéologique de Larrouturou : loin d’être un extrèmiste, il se situe clairement dans la filiation d’un Mendès-France et d’un Rocard, celle d’une social-démocratie capable de se ressourcer face à l’évolution du monde.

Ce qui est amplement confirmé par le contenu de ses propositions pour faire face à l’offensive néo-libérale.


RTT et retraites : une autre façon de voir


Pierre Larrouturou s’est fait connaître dans les années 90 comme l’apôtre de la « semaine de 4 jours ». Il a puisé dans les nombreuses rencontres, notamment avec des chefs d’entreprise, pour promouvoir son point de vue, un riche capital de réflexion et d’expérience.

Cela l’a conduit à approfondir et élargir sa réflexion.

Son analyse me semble à la fois valide et porteuse de sens pour refonder la pensée de Gauche, d’autant plus qu’elle s’appuie sur une prise en compte de l’urgence écologique.

Résumons-la.

Pour lui, la mise en œuvre des politiques néo-libérales ne peut s’appuyer que sur une montée de l’endettement des ménages et des Etats, laquelle ne peut conduire à terme qu’à une dangereuse crise financière comparable à celle de 1929. Et comme en 1929, le coup partira des USA, dont la dette totale (publique+privée) a explosé depuis 1980, passant de 120% à 220% du PIB (p 14). La Chine, dont les USA sont le premier client, en serait la première victime. La source de tout étant la montée des inégalités de revenus.

Comment y faire face ?

En prenant tout d’abord en compte une particularité française régulièrement oubliée par les « déclinistes » : notre pays est le 3e pays du monde pour sa productivité (juste derrière la Norvège et les USA) et le 1er pour l’augmentation de cette productivité depuis 25 ans.

Il en découle des suppressions d’emplois supérieures que dans les autres pays… à moins que l’on procède à une réduction massive du temps de travail. L’enquête du « Monde » du 22-12-07 le confirme : les délocalisations ne jouent que marginalement sur les suppressions d’emplois par rapport aux restructurations internes.

Au fond, l’équation est simple : de 74 à 2004 l’économie française a créé 76% de richesse monétaire en plus avec 10% de temps de travail en moins ; dans le même temps la population active disponible a augmenté de 23% ; comme le temps de travail légal entre-temps a très peu baissé, il en découle logiquement un chômage de masse structurel, à peine compensé par le recours croissant au temps partiel forcé.


Par ailleurs, durant ces 30 ans, l’espérance de vie a augmenté de 5 ans et l’arrivée des jeunes sur le marché du travail a été retardée en moyenne de 3 ans.


Le « partage sauvage » du travail qui s’est opéré donne :

19 M de personnes à temps plein

4 M à temps partiel

4 M au chômage


Ce qui ne fait qu’accentuer le problème de financement des retraites, en raison de la stagnation relative des salaires induite et donc des recettes issues des cotisations.


Pour redresser doublement la situation, Larouturrou propose ce « New deal » social :


-une réduction massive du temps de travail (semaine de 4 jours et 4 années sabbatiques dans la carrière) avec garantie des salaires jusqu’à 1500€ et clause de créations d’emplois pour les exonérations de charges


-contre un allongement de la durée de cotisations à 42 annuités.


Je vous passe les détails ; tout est à lire dans ce livre chaleureux ; et notamment le bilan sans concession et de première main de la « non-rénovation » du PS par François Hollande. A retenir tout particulièrement l’analyse qui est faite du fiasco du référendum de 2005 sur le TCE : un refus du débat de fond qui aboutit à une cassure inquiétante alimentant l’émergence d’un nouveau radicalisme à fort potentiel nationaliste. Le refus de s’affronter aux difficultés d’un engagement européen ne fait que décrédibiliser la classe politique et l’Europe comme projet.

On ne peut que souhaiter « bon vent » à l’auteur qui entend visiblement prendre toute sa place dans le débat interne à ce parti sous l’étiquette « www. nouvellegauche.fr »

Un « rocardien » comme on les aimait, et comme on les a vus peu à peu disparaître dans le « trou noir » de la rue de Solférino.

Henri LOURDOU, le 12-05-08.

Commenter cet article