Retraites 2003 : la CFDT et le néo-gauchisme

Publié le par Henri LOURDOU

 

Note de lecture : Michel HUSSON

"Les casseurs de l'Etat social"

(La Découverte, 120 pages, 6,40 euros)

(ou "Comment casser du réformiste" ?)

La conjoncture est porteuse pour le "radicalisme" (nouveau nom du "gauchisme" des années 70). C'est donc avec cette étiquette "radicale" que Michel HUSSON , présenté comme "économiste, membre du Conseil scientifique d'Attac et de la Fondation Copernic" ( et, de toute évidence, bien qu'il ne le dise jamais, sympathisant ou militant de la LCR) vient nous expliquer pourquoi et comment, comme il le dit en conclusion de son petit livre (p 115), on ne peut réellement mobiliser les salariés que sur ces bases-là.

Car, et c'est ici que notre bonne volonté est déjà bien sollicitée, si Michel HUSSON admet bien qu'on puisse ne pas être "radical", il passe son livre à nous démontrer que l'offensive néo-libérale est si cohérente, systématique et acharnée dans la démolition de toutes les garanties collectives des salariés que seuls les "radicaux" sont des adversaires assez cohérents, systématiques et acharnés pour y résister. Les tenants d'autres positions dans le mouvement ouvrier sont donc, au mieux des alliés peu fiables, au pire des traîtres potentiels prêts à passer à l'ennemi à la moindre occasion.

C'est déjà dire que le Bureau National de la CFDT a rendu un fier service aux tenants du "radicalisme" par sa prise de position du 16 mai dernier. On y reviendra.

Mais revenons à Michel HUSSON. Pédagogue, il distingue pour nous 4 positions à propos de la réforme des retraites :

-La position "libérale" : celle du gouvernement Raffarin et du patronat où "toute hausse de cotisation est récusée, et ce sont donc le taux de remplacement et l'âge de la retraite qui doivent servir de variables d'ajustement".

-La position "réformiste" ou de compromis qui "consiste à proposer un scénario où la part salariale est stabilisée à son niveau actuel, le taux de cotisation venant régler le partage de cette masse salariale entre actifs et retraités"

-La position "réformatrice" qui vise à "proposer de mobiliser de nouvelles sources de financement qui visent à compléter ou moduler le calcul des cotisations"

-La position "radicale" qui affirme que "les retraites peuvent et doivent être financées par (...) un déplacement du partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés" (pp27-28).

Et il affirme aussitôt, en guise de bilan du mouvement de mai-juin 2003, que "si un bloc "anti-réforme" ne s'est pas pleinement constitué, c'est essentiellement parce que les "réformistes" (entendons : la CFDT, qui pourtant pourrait se ranger plutôt dans le camp des "réformateurs" si l'on admet que l'appel à la CSG, qui concerne tous les types de revenu constitue une nouvelle source de financement) n'ont pas poussé leur logique jusqu'au bout et ont en pratique refusé de s'opposer à la position libérale"(p28).

Doit-on comprendre que le résultat du compromis négocié par la CFDT se limite à une baisse du taux de remplacement des retraites et à un retard de l'âge de départ ? Que deviennent dans ce schéma les avancées obtenues (baisse de la décote de 10 à 5% pour le régime général, taux de remplacement de 85% au lieu des 70% programmés par la réforme Balladur pour le Smic, meilleure prise en compte des temps partiels, etc...), et surtout les clauses de revoyure concernant l'ensemble des paramètres (durée de cotisation, montant des pensions, et surtout financement), clauses rendues obligatoires par le non-financement de 50% des mesures actées par ce compromis ? Les jeux ne sont pas faits : l'avenir des retraites va en fait se jouer en 2005 et en 2008.

Ce défaitisme de Michel Husson est incompréhensible si l'on oublie que le but du livre est, tout autant que de dénoncer les projets de la Droite et du patronat, de "casser du réformiste". Il faut donc démontrer qu'ils ont bel et bien capitulé en rase campagne devant les "libéraux".

Et c'est ce que tentent de démontrer les pages précédentes du livre (p23 à25). Elles sont significatives aussi de la méthode adoptée : tordre les faits dans le sens des positions de l'auteur.

Démonstration :

Pour prouver que la seule bonne solution au financement des retraites se trouve dans un "déplacement du partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés", il suffit de démontrer que ce déplacement est possible et n'a rien d'exagéré.

Pour cela, notre auteur nous produit un magnifique graphique (p25) montrant que la part salariale dans le PIB (valeur ajoutée marchande + rémunérations du secteur non marchand : je me réfère à la définition donnée par D.Clerc dans "Déchiffrer l'économie", 1990, p23)) diminue, non seulement depuis le début des années 80, où elle avait atteint une hauteur historiquement exceptionnelle, mais aussi depuis les années 60 et 70.

Car là est en effet le coeur du débat : si la part des salariés n'a jamais été aussi basse depuis 40 ans dans les richesses produites, et si elle continue de baisser, il y a bien matière à redresser le partage.

Mais voilà : tout le monde n'est pas d'accord sur ce diagnostic. En particulier les économistes "réformistes". Gérard Cornilleau par exemple s'obstine, dans ce magazine douteux qu'est "Alternatives Economiques" (n°216 de juillet-août 2003, p16) à prétendre que cette part salariale "se situe en 2000 au même niveau qu'en 1970". Le professeur Husson nous démontre aisément qu'il a tort : "notre expert oublie que l'emploi est salarié à 92% en 2000 alors qu'il ne l'était qu'à 79% en 1970. Pour comparer la part des salaires, il faut corriger ces données brutes pour tenir compte de cette différence"(p24).

La cause est entendue ? Nullement, car les chiffres cités par Cornilleau se retrouvent dans un article du même magazine de novembre ("Alternatives Economiques" n°219, p70) où nous pouvons lire (ce qui n'était pas explicité dans l'article de Cornilleau) : "A partir de 1997, une certaine incertitude pèse sur les données. En effet (et c'est moi qui souligne) la série corrigée de la salarisation croissante s'arrête en 1996. Les données postérieures, non corrigées, ont été approximativement redressées par nos soins." Ces données brutes corrigées donc (contrairement à ce que prétendait le professeur Husson), donnent un taux de 61% en 2000 et de 61,8% en 2002, contre 64% en 1970, mais 61% en 1967 et 60,1% en 1960.

On est loin des chiffres apocalyptiques de Husson : une baisse de 6 à 7 points depuis les années 60.

Plus important que cela, il convient d'observer que la base de calcul ici n'est pas le PIB mais la valeur ajoutée marchande des entreprises non financières non agricoles. Qu'est-ce que cela change direz-vous ? Hé bien tout simplement que l'ajout des rémunérations non marchandes dans la base de calcul (pour arriver au PIB) tire le % vers le bas quand le secteur non marchand pèse plus lourd dans le PIB. Autrement dit, le professeur Husson nous démontre que le poids croissant de l'Etat (=le secteur non marchand) pèse sur la part des salariés : bel exemple d'anti-libéralisme inconséquent ?

(En fait, un économiste me fait remarquer que mon argument ne tient pas pour 2 raisons : 1) Les rémunérations en question sont à la fois dans le numérateurs (les salaires) et dans le dénominateur (le PIB) ; 2) Il y a aussi d'autres choses dans le PIB que la VA marchande et la VA non marchande ci-dessus définies…je passe sur les détails techniques.

Il n'en reste pas moins, ajoute-t-il, que les chiffres Hussoniens, largement repris et colportés au sein et au-delà de la fondation Copernic,( où règne, semble-t-il une forme de « contre-pensée unique » assez paralysante) sont bien exagérés : la part des salaires dans la Valeur Ajoutée n'a pas «  reculé de 10 points en 20 ans » comme on peut encore le lire dans les textes préparatoires à l'AG nationale des Verts (fiche H1 sur les retraites) mais se situe aujourd'hui au même niveau pratiquement qu'en 1970 : surtout si l'on raisonne en terme de Valeur Ajoutée nette et non de Valeur Ajoutée brute. Que la pression du capital sur le travail existe est une chose, qu'elle nous offre la marge de manœuvre providentielle qui éviterait d'avoir à se poser la moindre question sur le financement de la protection sociale en est une autre –note du 22-11-03).

Soyons sérieux : que conclure et que faire quand on est un militant syndical de base qui n'a pour souci que de trouver le moyen d'assurer plus de justice sociale ?

Rappeler simplement que le meilleur rapport de forces est obtenu quand les partenaires syndicaux ne passent pas le plus clair de leur temps à se taper les uns sur les autres.

Que donc, refonder l'unité intersyndicale, mise à mal, nous ne l'oublions pas, par l'attitude de la direction CFDT le 15 mai 2003, est la priorité du moment.

Que cette unité ne pourra se faire sur les bases bien sujettes à caution, comme on vient de le voir , des "radicaux", mais sur un compromis "réformiste", voire "réformateur" qui n'a rien d'irréalisable.

Que des échéances s'offrent à nous pour cela concernant les retraites en 2005 et 2008.

Et que cela suppose d'avoir remis notre direction confédérale CFDT dans le droit chemin... et d'abord sur le dossier immédiat de l'Assurance Maladie. Plus de cavalier seul, mais la construction patiente et obstinée d'un front intersyndical uni, avec les Mutuelles de santé qui sont nos alliés naturels pour commencer.


Henri LOURDOU, le 10-11-03.

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