Une Histoire de l'Autorité

Publié le par Henri LOURDOU

 

Note de lecture :

Gérard MENDEL :  « Une histoire de l’autorité », La Découverte, 2002,

286 pages, 18,50 Euro.

Voici un livre qui vient à point nommé : on n’a jamais davantage parlé d’  « autorité ». Un livre qui vient à point nommé, mais à contre-courant, car il remet en cause pour commencer la fausse évidence qui entoure ce terme d’ « autorité ».

L’auteur n’est pas un nouveau venu : il trace son sillon depuis plus de 30 ans sans dévier de sa route. Il a eu sa notoriété dans les années 70 où sa pensée semblait davantage s’inscrire dans l’air du temps…au prix de contresens symétriques à ceux qui le guettent aujourd’hui : les antiautoritaires de l’époque l’auraient bien annexé, mal gré qu’il en eût, car il a toujours récusé le faux débat entre « partisans » et « adversaires » de l’ « autorité ».

C’est une pensée exigeante et patiemment construite qui s’exprime ici : tout le contraire des canons du best seller de la pensée contemporaine.

Que nous dit-elle ? Tout d’abord que le terme « autorité » est trop polysémique pour être utilisé, comme il l’est actuellement par trop de gens, sans précaution.

Et, d’entrée, Mendel balise le terrain par une anecdote significative. A la question :  « Doit-on faire preuve d’autorité dans l’éducation des enfants et des adolescents ? », il reprend la réponse donnée par le grand psychiatre et psychanalyste Pierre Mâle au début des années 60 : « La fermeté, oui. L’autorité, non. » Et il ajoute : « A la fois, tout était dit, et tout restait à dire ».(p 18).

En effet, ce qui se cache derrière la fameuse « crise de l’autorité » est moins la démission des adultes que leur incapacité objective à reproduire un modèle de socialisation devenu impossible : celui qui impose l’obéissance absolue et sans discussion en jouant sur la peur d’abandon de l’individu.

Comment fonctionnait l’ « autorité » ? Mendel nous impose un long détour critique sur l’apport des différents théoriciens qui se sont penchés sur la petite enfance et leur mise en rapport avec quelques grandes situations ou personnages politiques historiquement et géographiquement divers. Les familiers de Mendel retrouveront des éléments déjà abordés dans ses livres précédents (en particulier son premier ouvrage « La révolte contre le Père », mais aussi « Pour décoloniser l’enfant », « La psychanalyse revisitée », « De Faust à Ubu »…).

Il ressort de tout cela qu’une course de vitesse est engagée entre la déconstruction des repères sociaux traditionnels (« l’autorité ») par la logique de marchandisation individualiste du capitalisme et la construction de nouveaux repères par la mise en œuvre d’un apprentissage démocratique de la vie sociale. Ce comblement du déficit démocratique permettrait de dépasser les nouvelles angoisses et les pathologies psychoaffectives qui se développent sur la dénudation du socle anthropologique de l’autorité traditionnelle.

C’est notamment l’Ecole qui pour Mendel devrait avoir pour fonction de répondre à la question suivante : « Comment l’individu en viendra-t-il à reconnaître, à accepter que des limites s’imposent à ses actes dans la réalité extérieure et dans la société en particulier ? Des limites qui ne lui seraient pas dictées par la force, l’endoctrinement ou la manipulation psychologique, mais qui susciteraient son adhésion intime et convaincue, étayée à la fois par l’expérience et l’argumentation raisonnée. »(p 272)

Mais il s’agit d’abord de « civiliser le schéma psycho-familial », autrement dit de redonner au soubassement anthropologique de l’autorité, les rapports entretenus avec les adultes pendant la toute petite enfance, une cohérence sociale basée sur les valeurs démocratiques et laïques : importance de la légalité et de la tolérance.

C’est sur ce point que Mendel reste finalement le plus flou, et c’est dommage car c’est le terrain aujourd’hui le plus sensible et le plus abandonné à la fois au marché et aux nostalgies réactionnaires (la télé gardienne d’enfants et l’éducation par la violence).

Sur ce qui suit (« compléter le schéma psycho-familial » et « développer la personnalité psycho-sociale ») le propos est plus explicite, en particulier sur le 2d point, et s’appuie sur un vrai capital d’expériences pratiques accumulé depuis 30 ans : en particulier le « Dispositif d’Expression Collective des Elèves » appliqué par des Conseillers d’Orientation Psychologues en France et en Belgique contre vents et marées (et en particulier contre le scepticisme de départ de nombreux enseignants, arc-boutés sur le modèle individualiste et autoritaire en perdition (pp 22-3 et pp 275-6) (1).

Au final, un ouvrage salutaire pour tous les personnels de l’Education qui ne renoncent pas à penser les conditions d’exercice de leur métier et à remettre en perspective la fameuse « crise de l’autorité ».

Henri LOURDOU

  1. On peut se renseigner auprès de la petite association qui soutient ces pratiques depuis 12 ans :

APECE 16, rue C.Desmoulins, 18 000 BOURGES.


Note de lecture parue en version légèrement allégée dans « Profession Education », mensuel national du Sgen-CFDT n° 119, août-septembre 2002.

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