Construire le sens de sa vie

Publié le par Henri LOURDOU

 

Gérard MENDEL : "Construire le sens de sa vie" (La Découverte, 2004, 204 p, 15 Euros).

Au moment-même où ce livre arrive chez les libraires, on apprend la disparition de l'auteur qui signe ainsi ce qui apparaîtra comme le point d'orgue d'une oeuvre considérable, sans doute l'une des plus fécondes pour la pensée sociale et politique du siècle qui s'ouvre.

Ce livre est le 3e volet d'un tryptique qui résume les résultats de l'entreprise commencée en 1968 avec "La révolte contre le Père". Après la crise de l'autorité ("Une histoire de l'autorité", La Découverte, 2002), puis celle de la politique qui en découle, et les pistes qu'il suggère pour "construire la démocratie participative" ("Pourquoi la démocratie est en panne", La Découverte, 2003), Mendel aborde la crise existentielle de l'individu contemporain, délié des rets de l'autorité traditionnelle, mais encore incapable souvent de "Construire le sens de sa vie".

Pour cela, il passe en revue avec rigueur quelques pensées majeures significatives de "l'esprit du temps". Et il évite toute aggressivité inutile, contrairement aux moeurs habituelles de la tribu intellectuelle (laquelle l'avait anathémisé lorsqu'il s'était intrépidement attaqué à Lacan et Foucault dans "La révolte..." : voir notamment la bête et méchante allusion de Gilles Deleuze au début de son "Foucault", Ed de Minuit, 1986, p11).

La perte de sens de la vie chez les modernes a été en effet traitée d'abord par les philosophes : au premier chef, Kant et Nietzsche, créateurs tous deux d'une forte tradition de pensée. Ceux-ci et d'autres (Habermas, Rawls, Jonas...) parmi lesquels, de plus en plus, des sociologues (tel Max Weber) ont en commun de fonctionner sur la base d'un "universalisme abstrait" qui ouvre sur une impasse : leur "système moral" quel qu'il soit, repose toujours sur un postulat relevant en dernière analyse de la croyance.

Face à de telles entreprises, Mendel oppose la nécessité d'une anthropologie générale qui balise au préalable le terrain des "valeurs". Celui-ci a été longtemps structuré par la domination masculine qui avait généré un système sexué des valeurs : on était ainsi passé du sexe (biologique) au genre (culturellement défini). Cette domination remise en cause, c'est toute la chaîne de transmission d'un comportement social prédéterminé qui est brisée : la fameuse "crise de l'autorité" est ouverte. L'individu, libéré des rôles imposés, devient disponible à toutes les aventures. Mais la société n'en continue pas moins d'exister... et de peser sur les destins individuels.

Sur quoi dès lors bâtir le "sens de la vie" ? D'abord, propose Mendel, sur une première valeur universelle : l' "objectivation du réel", autrement dit la démarche consistant à saisir la réalité dans sa complexité par l'usage d'une "rationalité élargie", laquelle débouche sur les valeurs démocratiques en tant qu'application de cette rationalité aux problèmes sociaux.

Celle-ci pour se développer doit s'opposer à une autre valeur universelle : le "psychofamilialisme", lequel, appliqué au social, donne l'autorité et sa conception hiérarchique, aujourd'hui battus en brèche par l'essor de l' "objectivation du réel" et les valeurs démocratiques qui l'accompagnent. Pour autant, bien qu'atteinte dans son rôle social, la base psycho-affective de l'autorité n'en continue pas moins d'exister en tant que phénomène psychique individuel : c'est la base objective des offensives réactionnaires (au sens strict de retour en arrière) auxquelles on assiste depuis quelques années, singulièrement dans le champ de l'éducation. Mais ces offensives sont vouées à l'échec, comme en témoigne l'ambivalence-même de leurs mises en scène les plus médiatiques, tel le récent "pensionnat de Chavagnes".

Cependant le jeu se complique de la puissance croissante d'une 3e valeur , la valeur-argent

portée par la dynamique du capitalisme qui valorise une forme de "rationalité restreinte". Résultat : "Là où l'autorité recule, ce n'est plus tant, comme autrefois, la démocratie qui avance, mais le plus souvent le règne de l'argent qui s'étend" (p 166).


C'est cette prégnance de la "rationalité restreinte" qui explique le recours aux techniques de "développement personnel" dans le cadre d'une vision étroitement individualiste de laquelle Mendel, psychanalyste de formation et de pratique, n'exonère pas la psychanalyse. Et ceci malgré les mises en garde de certains esprits lucides comme Winnicott contre la fabrication de "faux moi".

Autre symptôme de fausse sortie de la crise identitaire de l'individu contemporain : l'essor politique du populisme, forme psychofamilialiste de la politique valorisant un leader charismatique s'appuyant sur des réactions racistes ou xénophobes.

Mais aussi, le "processus de victimisation" proliférant que l'on peut observer dans la vie sociale et politique : il tend à absolutiser un tort ou une injustice ressentis en radicalisant l'opposition entre le sujet et tous ceux qui, à tort ou à raison, ne rentrent pas dans son jeu. C'est le champ ouvert au manichéisme le plus sommaire. On s'éloigne ainsi à vive allure de l'"objectivation du réel" pour revenir à un monde "enchanté" propice à toutes les "solutions" magiques : la victimisation est bien fille, comme l'autorité, du "psychofamilialisme". Elle s'appuie sur l'affectif et sur la déréalisation du monde.

Ces fausses sorties ne se présentent que parce que les conditions d'un épanouissement des individus, réunies à bien des égards, ne sont pas entièrement prises en compte par la société et ses élites.

Il manque en effet à nos sociétés les dispositifs d'apprentissage et de mise en oeuvre du pouvoir collectif là où il est praticable : dans les institutions de base (école, entreprise, associations, syndicats, partis, lieux de vie...) . C 'est par cet apprentissage et par cette pratique permettant aux individus de "voir le bout de leurs actes" que la personnalité psychosociale pourrait s'épanouir. Ainsi sortirait-on du malaise ambiant : encore faut-il s'en donner les moyens.

Et c’est ici que le propos de Mendel atteint ses limites : la réflexion qu’il nous propose, rigoureuse, claire, et appuyée sur une expérience « clinique » de plus de 30 ans d’interventions collectives dans les institutions, tout autant que sur une vaste culture, se heurte à une double résistance.

Tout d’abord celle de ceux qui monopolisent les pouvoirs institutionnels. Car ils ne voient pas, ou en tout cas ne prennent pas suffisamment en compte, tout l’intérêt qu’il y aurait à écouter les gens de la base lorsqu’il s’agit de leur acte de travail ou de leur vie quotidienne.

Mais aussi, tout paradoxal que cela paraisse, celle des gens de la base eux-mêmes, pour qui la réappropriation de leur « actepouvoir » (un concept mendélien) se heurte à leur propre sentiment de culpabilité d’origine psycho-familiale, lequel favorise de nombreuses conduites d’échec, dont la plus classique est la radicalisation jusqu’auboutiste, dont l’idéologie révolutionnaire fournit la justification rationnelle.

De ce dernier point de vue, le déclin du courant révolutionnaire dans le mouvement social en France constitue un progrès indéniable dans la possibilité d’avancer enfin vers des formes de démocratie participative efficaces et gratifiantes. Reste pour les possédants du pouvoir institutionnel à se saisir de cette opportunité. Et pour les gens de la base à la revendiquer plus fort.

Henri LOURDOU 

(Article paru dans le bulletin de l’Apece « La démocratie dans l’école »n°54, de décembre 2004- spécial « Gérard Mendel »).

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