mai 68 et après : mon témoignage

Publié le par Henri LOURDOU

  Contribution pour  http://itineraires-militants-68.fr/ 

68 et après : mon témoignage

Henri LOURDOU, né le 30 mai 1954 à Mende (Lozère), études secondaires au lycée

Foch de Rodez de 1964 (6
e) à 1971(Tale), classe prépa (lettres sup-option philo) au

 lycée Fermat de Toulouse en 1971-2, fac d’Histoire au Mirail (Duel puis licence) de

1972 à 1976, service militaire à Ruelle, près d’Angoulême en 1976-7, chômage et
intérim en 1977-9, reprise des études en 1979 : maîtrise, DEA puis doctorat de 3
e

cycle sur le syndicalisme contemporain à Toulouse et en Midi-Pyrénées ; concours

d’entrée dans l’enseignement en 1984 (PEG de LEP), puis Capes d’Histoire-géo en

1987. Prof en Poitou-Charentes (collège puis lycée) de 1988 à 2002 ; prof à Tarbes

(collège) depuis 2002.


Comment je suis entré en politique


Mon premier souvenir politique (j’avais 11 ans) : la campagne télévisée pour les

présidentielles de 65. J’avais donné la préférence à Mitterrand parce qu’il était le seul à

ne pas nous avoir infligé son CV : j’y avais vu une marque de modestie de bon aloi…


En Mai 68 j’étais un sceptique radical : tout cela me paraissait bien vain. J’étais resté à

la maison tout le temps des événements.


A cette époque je me sentais étranger à tout ce qui m’entourait, voire insécurisé par le

rapport aux autres. Mon seul refuge était la lecture. Et c’est par les livres que je me suis

réconcilié avec le monde. Il faut dire que j’avais quelque raison de lui en vouloir : la mort

subite et prématurée de mon père lorsque j’avais 7 ans m’a longtemps enfermé dans un

complexe d’infériorité mâtiné de ressentiment.


Mon intérêt à la politique est né sans doute de cela : c’est surtout mon manque

d’assurance face au monde qui m’a poussé à chercher à le comprendre, plus que mon

ressentiment ne m’a poussé à le détruire. C’est ainsi que j’ai pu, de mon point de vue,

basculer du bon côté : le réformisme plutôt que la protestation.


Cette passion de comprendre le monde ne m’a jamais quitté : elle vient

fondamentalement du fait que personne ne m’a jamais tendu les clés pour ouvrir la

porte, j’ai donc dû trouver moi-même comment faire pour voir ce qu’il y avait derrière.


Comment je me suis formé


J’ai été marqué essentiellement par la lecture. Adolescent, mon (maigre) argent de

poche passait quasi-entièrement dans les livres et les journaux. Mais avant-même de

 dépenser de l’argent, j’avais commencé par écluser toutes les ressources gratuites de

 lecture dont je disposais.


Le déclic fut, je m’en souviens, un reportage télé sur un congrès anarchiste à Carrare,

 où Cohn-Bendit et ses copains étaient venus semer la contestation parmi les vieux

anar. C’était fin 68. C’est là que j’ai découvert à la fois Cohn-Bendit et l’anarchisme. Ce

fut pour moi une double révélation.


J’ai donc cherché tout ce que j’ai pu à la Bibliothèque Municipale, ma principale source

pendant longtemps. Et je suis tombé, ô miracle, sur « le » livre signé Cohn-Bendit, « Le

gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme ». En matière d’anarchisme

par contre, fort peu de choses, si ce n’est, si je me souviens bien, un « philosophe

d’aujourd’hui » (collection de poche de P.Seghers) sur Bakounine. Mais, grâce à la

lecture de Cohn-Bendit, j’ai en partie réparé cette lacune en commandant notamment

« La révolution inconnue » de Voline, dès sa réédition. Puis j’ai continué ma quête en

lisant tout ce que je trouvais sur mai 68 (y compris Raymond Aron…) ; je ne comprenais

pas tout ce que je lisais bien sûr : j’ai même lu « l’homme unidimensionnel » de

 Marcuse à 16 ans et sans la culture nécessaire !


Je dois distinguer dans le lot « La brèche » de Morin, Lefort et Coudray. Edgar Morin fut

 et reste un de mes auteurs préférés : j’ai alors dévoré tout ce que j’ai trouvé de lui, de

 « L’homme et la mort » à son « Journal de Californie ».


Dans la foulée j’ai cherché les périodiques cités par le « Cohn-Bendit » : « Socialisme

ou barbarie », « Rouge et noir », « Les cahiers de mai ». Interrogée, la buraliste n’a pu
me désigner que le 3
e, mais je découvris en même temps les périodiques rangés dans

le même rayon : « rouge », « lutte ouvrière », « l’Humanité rouge », puis plus tard « l’Idiot

International ». Je les ai tous « essayés » : mais je ne suis resté un lecteur régulier que

des « cahiers » et de « l’Idiot » (c’est là que j’ai découvert le féminisme), auxquels je

joindrai rapidement « l’hebdo Hara-Kiri »(qui devint après novembre 70 « Charlie

 hebdo »). C’est là que j’ai découvert l’écologie en lisant Fournier. Mention spéciale

 pour « Actuel », où je lus l’interview qui me fascina de l’animateur des Kabouters

hollandais, Roel Van Duyn : on y trouvait une stratégie politique non-violente que l’on

pourrait baptiser alter-constructive ; une des racines de mon réformisme.


Mon besoin de comprendre le monde n’en était pas pour autant comblé : certes, j’étais

 un libertaire convaincu, mais la plupart des groupes gauchistes ne l’étaient pas. La

mode était au marxisme, et même au léninisme. Contradiction que j’essayai de

dépasser en cherchant un marxisme non léniniste. Mais mon appétit allait au-delà de

cela : j’avais aussi découvert , à travers Marcuse, la psychanalyse. Là aussi cependant

 je m’inscrivis à contre-courant : la lecture de « La révolte contre le père » et «La crise

 de générations » de Gérard MENDEL m’ouvrit d’autres perspectives que le lacanisme

à la mode dans les milieux gauchistes. Je suis resté fidèle à Mendel, dont je me

considère comme un disciple. C’est un de mes engagements les plus discrets mais les

plus constants (Voir les plus de 50 n° du bulletin trimestriel « La démocratie dans

 l’école » de 1991 à 2005, et le livre éponyme de Claire Rueff-Escoubès à La

Découverte, ainsi que l’action persévérante de Françoise Inizan-Vrinat, Conseillère

d’Orientation Psychologue, pour promouvoir le Dispositif d’Expression Collective des

Elèves. Voir plus largement le site « sociopsychanalyse.com ». Je reste persuadé,

 malgré ce qu’il faut appeler l’échec de cette entreprise, que le déficit de socialisation

est l’un des principaux défauts du système éducatif français ; c’est l’une des raisons qui

font que je me retrouve totalement dans les positions des Verts sur l’éducation).


Mais j’avais pleinement conscience de mon inculture : j’ai commencé à essayer de

combler ce déficit par la lecture régulière du « Monde » au foyer du lycée, et

particulièrement de son supplément hebdomadaire du vendredi « Le Monde des

Livres ». Aujourd’hui encore, je ressens une excitation particulière à la lecture de ce

supplément : celle de découvrir quelque chose de nouveau et d’intéressant.


C’est ainsi que j’ai découvert une publication alors fort peu à la mode : les « cahiers

 Spartacus ». Ce fut par la recension d’un petit opuscule de souvenirs de l’écrivain

prolétarien Henry Poulaille intitulé « Mon ami Calandri », il s’agissait de sa rencontre,

 encore enfant, vers 1900, avec un militant anarchiste. Je commandais la brochure par

la poste et un nouvel horizon de découvertes s’offrit à moi. Les « cahiers Spartacus »

étaient une publication créée dans les années 30 par un jeune intellectuel

révolutionnaire, René Lefeuvre. Ils disparurent dans les années 50, époque de la

glaciation stalinienne, pour renaître après 68. René Lefeuvre se réclamait du courant

marxiste révolutionnaire anti-léniniste en se référant notamment à Rosa Luxemburg. Les

 lots de publications anciennes qu’il soldait pour relancer son titre furent ma première

formation sur l’Histoire du mouvement ouvrier. J’y découvris une dénonciation sans

concession des turpitudes du stalinisme, notamment lors de la guerre d’Espagne. J’y

découvris surtout les coordonnées d’une autre publication dont j’avais découvert

l’existence dans les « Actuelles » de Camus. Interrogé sur l’inexistence d’un courant

révolutionnaire ouvrier alternatif au stalinisme, celui-ci citait Pierre Monatte et sa revue

« La révolution prolétarienne ».


Cette « revue syndicaliste révolutionnaire fondée par Pierre Monatte en 1925 » existait

toujours. Je m’y abonnai. Sa lecture mensuelle de 1971 à 1975 m’a sans doute prémuni

contre les excès du sectarisme et de l’intolérance : je dois en particulier saluer la

mémoire de celui de ses chroniqueurs le plus « à droite » selon le point de vue de

l’époque, Roger Hagnauer dont le bon sens venait tempérer régulièrement les

emballements pro-chinois de Robert Louzon.


Car le paradoxe de ces années-là fut le suivant : le grand dynamisme militant qui

animait une partie de la jeunesse s’accompagnait d’une forme de délire idéologique

avant-gardiste qui pouvait pervertir à tout moment les causes que nous défendions.

Relativiser la pertinence de nos engagements était et reste le seul moyen d’en garantir

la pérennité et l’efficacité.


C’est dans « La Révolution prolétarienne » que j’ai lu cette lettre d’un vieux syndicaliste

révolutionnaire intitulée « Les revendications et la révolution : les choses qu’il ne faut

pas dire ». Il y mettait en cause un jeune gauchiste de son usine qui défendait le

principe du « pieux mensonge révolutionnaire » pour mobiliser les masses. Son

apologie de la vérité est restée pour moi un principe constant.


Mes engagements et leur pertinence


La grande affaire militante de ces années-là fut pour moi la lutte du Larzac.


Il se trouve que j’y avais mes racines familiales, mais des racines en voie d’extinction.

 Plus aucun Lourdou n’habitait le Larzac : mon grand-père, Louis Lourdou, l’avait quitté

 pour s’établir en Lozère. Seule sa sœur y avait fait souche en gardant l’auberge

familiale (mon arrière-grand-père était cordonnier-aubergiste) à l’Hospitalet du Larzac.

 Son fils, mon parrain, en avait fait le dernier bar-tabac du village.


C’est par le biais de mes nouveaux amis du « Pavé » que j’ai eu connaissance et que

j’ai participé à la première manifestation contre le projet d’extension du camp militaire,

le 6 mai 1971. L’appel avait été lancé par le MDPL (Mouvement pour le Désarmement

, la Paix et la Liberté, lié au PSU), et tous les gauchistes de la région s’y étaient ralliés :

 il y avait là des maos de la « Cause du Peuple » venus de Toulouse, des occitanistes

du COEA venus de Montpellier…


Après un défilé dans Millau, nous étions montés à La Cavalerie : là, à l’entrée du camp,

un conciliabule avait commencé pour savoir ce qu’on allait faire. Certains redoutaient

une démonstration violente, d’autres l’espéraient. Moi j’étais allé déjeuner chez mon

parrain, où j’avais trouvé un accueil chaleureux mais sceptique : « Qu’est-ce qu’ils

croient faire ? »


Mais revenons au « Pavé ». C’était le groupe gauchiste local de Rodez, animé alors par

2 personnages charismatiques qui ont connu des destins contradictoires. René Duran,

pour qui j’ai toujours gardé un grand attachement, était un ouvrier-bohème autodidacte,

 très porté sur l’action culturelle et attaché à son enracinement local. Jean-Louis Chauzy

était un étudiant en Sciences Economiques qui préférait militer à Rodez qu’à Toulouse,

 où il était pourtant membre du bureau de l’Unef, sans être pour autant encarté au PSU

 qui la dirigeait alors. Le Pavé diffusait les « cahiers de mai » quand, au printemps

1970, je fis sa connaissance par un tract affiché clandestinement dans un couloir du

lycée annonçant une réunion à la salle paroissiale de mon quartier.


Je demandai la permission à ma mère d’aller à une « réunion de jeunes » à l’Eglise :

elle me l’accorda sans problème, tant elle était contente de me voir enfin sortir, « au lieu

de rester toujours enfermé avec mes livres ».


La réunion portait sur les problèmes de la paysannerie : un film était annoncé, il

s’agissait de l’intervention de Bernard Lambert lors d’un meeting tenu récemment à

 Rodez sur « les paysans dans la lutte des classes ». Le film ne fut pas projeté (je

compris dans la seconde partie de la soirée que c’était en raison de la présence d’un

 RG : c’était un film amateur non déclaré, donc risquant d’entraîner des problèmes…).

Nous n’étions pas très nombreux : une vingtaine ?


Par la suite, mes relations avec le « Pavé » furent fluctuantes : j’hésitai d’abord un peu à

frayer avec un groupe qui s’avéra rapidement de tendance maoïste, malgré la grande

tolérance idéologique qui y régnait et le bon accueil que je reçus. De fait l’esprit était

 plus libertaire que « marxiste-léniniste ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, sur

proposition de René Duran, il se lia à la rentrée 1970 avec le groupe « Vive La

Révolution » de Nanterre, animé par Roland Castro. Et nous diffusâmes ce journal dont

 le contenu m’émerveillait : « Tout ! » (« Ce que nous voulons : Tout ! »). L’éditorial du n°

1 m’enchanta : je le lus et le relus en soulignant les passages importants. En particulier

les passages polémiques contre les « Nouveaux partisans » de la « Cause du


Peuple », accusés de « substitutisme » : cette critique de leur avant-gardisme militariste

 avait tout mon accord. Mon spontanéisme et mon populisme libertaires y trouvaient leur

comptant. Et, plus que cela mon refus de la fascination pour la violence.


C’est sans doute ce qui explique, plus que mes racines familiales, mon investissement

de longue durée dans la lutte du Larzac. Dès la rentrée 1971, je créais avec quelques

 condisciples un comité Larzac au lycée Fermat, puis je participai régulièrement aux

activités du comité Larzac de Toulouse de 1972 à 1981 (avec une interruption pendant

mon service militaire en 1976-7). Il y avait dans ce mouvement une conjonction

inhabituelle qui me changeait un peu des ambiances sectaires du mouvement étudiant.


J’avais adhéré à Lutte Occitane, prolongement du COEA , dont le groupe toulousain
 

avat passé un partenariat avec le nouveau groupe GOP, issu du secteur étudiant du PSU.

Nous partagions un local au 5 rue des Jacobins. Réunions quasi-quotidiennes et ronéo

 

dans la cuisine, et un électrophone qui passait en boucle es 45 tours de Dominique Grange

 

et de Marti.


Et c’était aussi le moyen de garder un lien avec Rodez. Quand je rejoignis la GOP

(Gauche Ouvrière et Paysanne) à l’été 74, ce fut pour la préparation du rassemblement

du Larzac le plus important de toute cette lutte. Ce fut pour moi un été de grande

découverte : j’y fis la connaissance de tous les grands dirigeants de ce groupuscule de

400 militants, …Notre ami, proche de l’ex-Pavé (qui avait disparu en même

temps que VLR pour se fondre dans le mouvement social) Pierre Vuarin, ingénieur

agronome en fin de formation qui avait prolongé son stage de fin d’étude en restant sur

place dans l’Aveyron, où il enchaînait les vacations et les petits boulots, faisait la liaison

avec le comité Larzac de Rodez. C’est avec lui que nous créâmes un éphémère

« Nouveau Journal de l’Aveyron » (3 n° parus durant l’année 1975) dont j’étais le

« directeur de publication » en titre, mais dont il était la vraie cheville ouvrière.

 

René Duran s’était replié sur l’action culturelle occitaniste non conventionnelle en créant

un fanzine personnel « Esclaïre » ; Jean-Louis Chauzy était devenu le nouveau

permanent de l’UD-CFDT et commençait une carrière qui devait le mener à la

présidence du CESR de Midi-Pyrénées en passant par le secrétariat régional de la

CFDT .


Mon action militante dans ces années-là fut un engagement total. Nous croyions, en tout

 cas moi je croyais, à l’imminence de la Révolution. Cette croyance délirante est

inséparable de l’énergie déployée alors.


Ma fascination pour le mouvement néo-communautaire trouva à s’investir a minima

dans le semi-communautarisme que nous instaurâmes à quelques uns


des années 75 à 79 dans l’extrême-gauche étudiante toulousaine.


Je dirais aujourd’hui que cet engagement a eu 2 versants contrastés, dont l’un avait

 pour moi un caractère plutôt positif et l’autre nettement négatif. Avec le recul je persiste

sur le jugement et même je le renforce.


Commençons par le négatif.


Il s’agit du mouvement étudiant. Quand j’entrai en fac, le « mouvement étudiant » s’était

scindé en plusieurs courants qui se combattaient avec acharnement. D’un côté l’Unef,

abandonnée par le PSU, avait été reprise par 2 tendances qui avaient scissionné : la

tendance PCF, dite « Unef Renouveau », et la tendance trotskyste lambertiste de l’AJS-

OCI, qui avait gardé le sigle Unef. De l’autre, les « révolutionnaires authentiques »

avaient constitué des « Comités de Lutte », rapidement noyautés par la Ligue

Communiste qui les avait fédérés en une « Union nationale » ; les autres

révolutionnaires avaient donc constitué les CAR (Comités d’Action Révolutionnaire), où

se retrouvaient les étudiants du PSU, ceux de « Révolution ! » ( scission de « gauche »

de la Ligue ) et les quelques maos qui restaient. Bien sûr j’allais aux réunions du CAR

où je dus endurer les sermons des militants idéologiquement aguerris : je me rappelle

particulièrement de Patrick Lumeau nous rappelant que nous devions clairement

réaffirmer sans cesse notre triple orientation : « anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-

réformiste » pour nous démarquer des Comités de Lutte. Tout cela me passait un peu

au-dessus de la tête je dois l’avouer.


Ces guéguerres incessantes entre groupuscules faisaient pourtant notre quotidien et

culminaient lors des mouvements printaniers contre les projets (toujours néfastes) du

gouvernement concernant la jeunesse.


Ainsi lors du mouvement du printemps 73 contre la création du DEUG et la loi Debré

supprimant les sursis au service militaire.


Les AG quotidiennes du « mouvement » donnaient lieu à des prises de paroles

homériques où le jeu consistait d’abord à empêcher autant que possible l’expression

 des 2 Unef (réviso et social-traître), puis à disputer à la Ligue le leadership du

mouvement au nom de « la gauche du mouvement » (nous donc). Il s’agissait à chaque

fois de gagner un vote sur une initiative emblématique : pour nous il s’agissait de

radicaliser en poussant (sans le dire) à l’affrontement. La logique de surenchère qui

préside à ce genre d’AG nous favorisait. Et au bout de 3 années (printemps 76), la

« gauche du mouvement » eut enfin son heure de gloire avec sa « manif-cogne » et sa

prise d’otage (le recteur retenu tout un après-midi au restau-U du Mirail). C’est à ce

moment que, résiliant mon sursis, je partis au service militaire. Ma contribution à la lutte

fut de canaliser et tenir au courant de ce qui se passait, au moyen du mégaphone de la

GOP, les manifestants entraînés pour certains à leur corps défendant dans cette manif-

cogne d’avril 76…


Et pourtant j’avais été moi aussi soumis à la fascination de la violence.

.

Cette fascination de la violence, étroitement liée aux surenchères entre groupuscules,

avait un côté machiste et tribal qui m’en a finalement écarté.


Je ne repense pas sans une certaine honte au seul cocktail molotov que j’aie jamais

lancé, lors d’une manifestation armée contre un meeting du Comité de Défense de

l’Armée au printemps 75. J’avais (nous avions ?) la peur aux tripes, mais nous

marchions soutenus par l’esprit de bande et une forme de fierté de corps (« les maos »,

réputés meilleurs cogneurs que les trotsk’…) et j’ai lancé ma bouteille en direction d’un

cordon de gardes mobiles casqués, avec sans doute des pères de famille comme

j’allais le devenir, au risque d’en brûler sévèrement un. Heureusement j’ai lancé

beaucoup trop court.


Et terminons par le positif


Je reste par contre fier de mon engagement pour les paysans du Larzac pour

 différentes raisons.


D’abord parce que ce fut une lutte victorieuse : l’extension du camp militaire ne s’est

pas faite et les paysans n’ont pas été chassés de leur terre.


Ensuite parce que cette lutte a généré un véritable mouvement social à l’échelle du

 Larzac et au-delà. Que ce mouvement fut pluraliste jusqu’au bout en faisant coexister

des gens aux idées différentes qui ont fini par s’influencer mutuellement.


Je veux parler ici de la non-violence et de la désobéissance civile : j’ai renvoyé mon

 livret militaire en solidarité avec les paysans du Larzac en 1980, ce qui m’a valu le seul

procès de ma vie…en juillet 1981(la sentence ne fut même pas prononcé, car nous

faisions partie des amnistiés du 14 juillet). J’ai donc travaillé avec des militants non-

violents, moi qui croyais tout d’abord à la nécessité de la révolution par les armes ! Et je

suis devenu non-violent : je crois aujourd’hui que toute action violente porte en elle des

effets négatifs qui contrebalancent plus que largement ses effets supposés positifs…y

compris dans les situations-limites où la violence reste la seule solution possible. C’est

pourquoi je reste toujours vigilant face à certaines formes d’action : ainsi le mouvement

des Faucheurs Volontaires d’OGM m’a toujours paru flirter avec une dynamique

dangereuse, aujourd‘hui fort heureusement et habilement évitée par le lancement du

mouvement des Semeurs volontaires, que je salue.


Autre aspect positif de cette lutte : elle a fait la démonstration de la nécessité de

s’inscrire dans les institutions. C’est la victoire électorale du réformiste honni Mitterrand,

celui-là même que nous avions dû protéger contre certains gauchistes lors du

 rassemblement de 1974, qui a permis le débouché positif d’une lutte qui commençait à

s’essouffler. C’est le souvenir de cela qui a retenu à mon avis José Bové de verser

totalement dans le protestataire. Je pense que nous aurons l’occasion de travailler

 politiquement avec lui et certains de ses amis, dans un autre cadre que celui, contre-

productif, des « comités unitaires anti-libéraux ». Si j’ai eu une attitude que certains ont

dû juger sectaire à leur égard en 2007, c’est par souci de cohérence et de clarté

politique.


Enfin, et c’est un satisfecit personnel, ce fut pour moi un engagement constant jusqu’au

bout, et malgré la démobilisation ambiante. Je me souviens du dernier meeting Larzac

 à Toulouse en novembre 80 au 22 allées de Barcelone : j’avais pratiquement tout

organisé tout seul avec l’aide de 2 ou 3 personnes…et nous avions péniblement réussi

 à remplir la salle.


Je passe sur tout un tas d’autres engagements, car j’ai conscience de m’être largement

étalé. Je mentionne donc juste :


le Comité Information Portugal (1975-78)


Une mention spéciale pour Serge Fournier, qui nous a quitté prématurément (assassiné

 m’a-t-on dit dans le parking souterrain de l’immeuble du Mirail où il habitait). Formateur

 au Crept (la boîte de formation continue de la CFDT Midi-Pyrénées), il avait été ouvrier

 à la Thomson de Bagneux. Il m’a appris la sérigraphie et quelques épisodes de son

action à la Thomson. Il avait créé l’Apep (Association Populaire d’Education

Permanente) pour faire du soutien scolaire et organiser des sorties avec les jeunes du

quartier : j’aimerais bien savoir ce qu’il en est advenu.


Solidarité avec Solidarnosc (1982-84)


Et bien sûr la CFDT, où j’ai adhéré en décembre 1981, suite au coup de force de

Jaruzelski en Pologne, et dont je suis toujours adhérent et militant. J’ai fait un bilan de

cet engagement syndical dans un article polémique de la revue « Mouvements » en

2001, grâce à la compréhension et l’ouverture d’esprit de Gilbert Wassermann, dont je

 salue la mémoire. Opposant à Nicole Notat en décembre 95, je fus l’un des co-

fondateurs d’AC ! dans les Deux-Sèvres, mais je ne rejoignis pas l’opposition

« officielle » de « Tous ensemble » et je quittai AC ! en 1998 quand la Conf’ entendit

 enfin les critiques de la base sur sa gestion de l’Unedic et qu’AC ! se fut transformé en

instrument de dénigrement systématique de la CFDT. J’ai gardé cette orientation de

 soutien critique à la majorité confédérale lors de l’épisode des « retraites » de 2003 :

 j’ai alors activement participé aux débats et propositions pour démocratiser davantage

 le fonctionnement confédéral. Car sur le fond, je soutiens toujours le contenu du

compromis de 2003 et la nécessité d’un positionnement prenant en compte l’ensemble

 des paramètres du problème…et pas un seul, comme l’extrême-gauche.


Aujourd’hui


Au total que reste-t-il de tout cela ? Ce que j’y avais mis au départ : la volonté de

comprendre la société dans laquelle je vis ; la révolte contre l’injustice et l’hypocrisie ; le

souci de construire plus que celui de détruire ; la fraternité avec des gens avec qui j’ai

partagé ces combats, au-delà de nos désaccords ponctuels.


J’y ajouterais aujourd’hui : la tolérance et la défense de toutes les libertés, la méfiance

 envers les dérives totalitaires et le romantisme illusoire de la rupture. Mais aussi une

 certaine pratique militante basée sur l’usage rigoureux du compte-rendu et l’attention à

 la bonne circulation de l’information (je dois cela notamment à Jacques Maubuisson,

ex-militant GOP du groupe de Perpignan) ; le souci du débat et de l’exigence

intellectuelle.


C’est pour toutes ces raisons, et quelques autres, que je suis, depuis 1990, adhérent

des Verts.


Je suis aujourd’hui un écologiste réformiste, social-démocrate, pro-européen et

mondialiste (inscrit au  « registre international des Citoyens du monde » depuis 1971).

Et c’est l’occasion pour finir de parler d’Attac et de l’altermondialisme

.

Quand Attac s’est créé, j’ai poussé mon syndicat, le Sgen-CFDT des Deux-Sèvres, à y

adhérer. A la première (et seule) réunion d’Attac où j’ai participé, à Thouars, la majorité

 des participants étaient des adhérents CFDT … Et puis j’ai vite constaté qu’Attac était

devenu la structure d’accueil de tous les « orphelins de l’extrême-gauche » qui étaient

avant tout des nostalgiques et des revanchards plus que des prospecteurs et des

inventeurs du monde de demain. Je mentionnerai en particulier le courant, longtemps

majoritaire à Attac, de ce qu’il faut appeler les « social-nationalistes » qui viennent de

créer, autour de Jacques Nikonoff, le M’PEP, nouveau parti qui s’apprête à lancer pour

les européennes de 2009 une campagne populiste sur le thème « Sortons de l’UE ». Si

le fossé à Gauche entre partisans du « oui » et du « non » au TCE doit être comblé, ce

 ne peut être au prix de la moindre concession à ce courant. C’est pourquoi j’ai participé

à la création de « Sauvons l’Europe » : même si le côté boy-scout de certains de ses

animateurs m’énerve un peu, c’est de ce côté que je penche.

 

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