Rassembler à gauche : oui, mais comment ?

Publié le par Henri LOURDOU

Rassembler à Gauche, oui mais comment ?


 


         1) Une situation de crise politique


            L'heure est grave : quand on en est réduit à se féliciter que la côte du chef de l'Etat remonte à 28% d'opinions favorables (début août  2005), il y a du souci à se faire pour le respect des institutions.


            Il est vrai qu'on ne peut confondre la démocratie avec la dictature de l'opinion. Mais cela supposerait que ceux qui nous gouvernent aient un dessein clair et s'y tiennent. Quand la politique du gouvernement se réduit à épouser le sens du vent dans l'improvisation la plus manifeste, cela ne fait qu'alimenter les peurs et les surenchères dans toutes les directions.


            Crise au sommet donc.


            Mais à cela s'ajoute la crise de l'opposition démocratique. L'alternative qui devrait fonder l'alternance, n'est guère en meilleur état que le camp majoritaire.


            La Gauche est plus divisée que jamais entre un camp "radical", composé de l'extrême-gauche et de ceux qui, au PS et chez les Verts, ont pour elle les yeux de Chimène, et un camp réformiste où se retrouvent (pour l'instant ?) la majorité du PS et une bonne partie des Verts (majoritaire ? On le saura à la prochaine AG).


            La campagne pour le référendum sur le TCE a mis au jour une fracture qui se creuse en fait depuis les débuts de la "Gauche plurielle" en 1995. Son acte inaugural fut le mouvement de décembre 95 : la CFDT fut le lieu originel de la fracture et longtemps son seul théâtre de débat.


            Avec le "oui" donné au plan Juppé de réforme de l'Assurance Maladie apparaissait au grand jour une nouvelle réalité (encore contestée dans la Gauche "radicale") : pour garantir à tous des droits sociaux décents, il faut à présent rogner sur les droits de certains (cotisation maladie sur les pensions de retraite, CSG, CRDS, contrôle médicalisé des dépenses). Et déjà se profile le futur débat sur les retraites avec la remise en cause avortée des 37,5 annuités dans la Fonction Publique et les régimes spéciaux comme celui des cheminots. La direction CFDT est alors accusée de trahison. Ce soupçon s'est malheureusement alimenté de la dérive gestionnaire de la CFDT, notamment à l'Unedic. Lié à cela, l'absence officielle de cette organisation des mouvements de chômeurs, comme des nouveaux mouvements contestataires qui émergent comme Attac...alors que de nombreux militants CFDT y sont investis à titre individuel ! Cette absence va livrer ces mouvements pieds et poings liés aux vieilles sectes léninistes ou anarchistes, et en particulier au PCF qui trouve là un terrain de réactivation pour sa vieille culture activiste et protestataire...et provoquer peu à peu le retrait des militants réformistes, marginalisés, de ces mouvements.


            Ainsi, l'altermondialisme émerge comme une idée neuve alors qu'il est déjà prisonnier des vieux réflexes protestataires de la culture d'extrême-gauche. Le PS en particulier s'avère idéologiquement incapable d'y peser, et son passage au gouvernement de 1997 à 2002 ne fait que renforcer au contraire le soupçon de sa collusion avec l'ordre existant.


            La catastrophe électorale du 21 avril 2002 naît de ce soupçon : fort de son bilan, Lionel Jospin n'a pas cru nécessaire de forcer le trait sur son engagement anticapitaliste. Or là est le point nodal qui travaille les représentations collectives à Gauche depuis 1981 : faut-il ou non faire son deuil de la "rupture anticapitaliste"? Et quel est en conséquence, et si tel est le cas, le paradigme qui peut définir aujourd'hui la Gauche ?


            2) Qu'est-ce qu'être de Gauche aujourd'hui ?


 


            a) Le tabou du réformisme peut-il être levé ?


            Tout se passe comme si l'aggiornamento idéologique du PS, réalisé officiellement depuis ...1990 (Congrès de Rennes), ne s'était pas réellement imposé.


            En 1988 encore "François Mitterrand, à qui un de ses illustres interlocuteurs parlait de "social-démocratie" s'était paraît-il fâché : "Pas ce mot : je suis socialiste." (Edito de "l'Express" du 9-12-88).


            La chute du Mur de Berlin (novembre 89), puis les révolutions quasi-pacifiques d'Europe de l'Est et la disparition de l'URSS ont d'abord provoqué la stupeur dans le mouvement communiste.


            Puis, très rapidement, ce sont les difficultés de la transition au capitalisme qui occupent le devant de la scène au détriment du bilan et  de l'état des lieux au sortir du communisme.


            La parution, en 1997, du "Livre noir du communisme", une somme sérieuse faite par des historiens sérieux, donne lieu à un tir de barrage idéologique non exempt de relents "jdanoviens" (pressions et menaces sur les auteurs appelés à se désolidariser de la préface qui ne fait  pourtant que synthétiser les différentes contributions). L'argument principal est que le capitalisme aurait fait bien plus de victimes que le communisme...ce qui reste à prouver (à moins d'amalgamer capitalisme et colonialisme, ce qui est largement contestable).


            En tout cas, ce genre de polémique a un résultat clair : elle dispense de faire un examen sérieux de la pertinence de la rupture anticapitaliste.


            b) Une ambigüité inévitable ?


            L'espèce de "nouvelle Union de la Gauche" qui s'est esquissé autour du "Non au TCE" est traversée par une ambigüité fondamentale. Laurent Fabius en est la plus parfaite illustration. Dans le texte préparatoire au congrès extraordinaire du PS de novembre qu'il signe ("Le Monde" des 7et 8-8-05), il oppose un "réformisme d'accompagnement, voire même de résignation, face au libéralisme et à ses dégâts" à un "réformisme de transformation", mais il peine visiblement à définir en quoi consisterait cette "transformation", en-dehors du message très clientélistement ciblé qu'"EDF doit demeurer une entreprise totalement publique" (où est ici la "transformation" ? On pensait que c'était le cas depuis 1946, avec le résultat hautement discutable du choix du "tout nucléaire" au détriment des énergies renouvelables...sans recours possible pour les citoyens en désaccord avec ce choix).


            De toute évidence, tout reste à définir du "pacte de législature et de changement" qui permettrait, selon lui, "le rassemblement à gauche" avec "toutes les forces de progrès".


            Faut-il y inclure la LCR, dont JL Mélenchon assure, dans sa propre contribution, qu'elle n'est plus fermée "à la discussion en vue de l'action gouvernementale" et dont il prétend que son programme est "moins radical que ne l'était celui de François Mitterrand en 1981" ?


Visiblement, JL Mélenchon a oublié ce qu'il est advenu de ce "programme radical"...ou alors il s'est rallié à la thèse trotskyste des "directions traîtres" (à moins que ce ne soit qu'une réminiscence de son propre passé trotskyste ?).


            Peu auparavant, MG Buffet, lors du Conseil National du PCF des 10-12 juin, avait proposé d'élaborer un programme de gouvernement "rompant avec le libéralisme" dans les "collectifs du non" en ouvrant ainsi la porte aux militants socialistes et Verts. C'est la réactivation du "pôle de radicalité" à constituer face au PS afin de ramener celui-ci dans l'orbite de la "rupture".


            Mais en quoi celle-ci peut-elle consister ? On y reviendra. Mais d'abord, revenons sur le but d'une politique de Gauche.


            c) Le but : en quoi consiste la justice sociale aujourd'hui ?


            Que ce soit en termes d'emploi, de conditions de travail, de salaire ou de protection sociale, bien des salariés souffrent déjà d'une régression sociale qui a touché les uns plus que les autres. Il s'agit des salariés du secteur privé dans les PME et TPE, d'abord dans l'industrie pour les suppressions d'emploi, mais surtout dans les services pour les conditions de travail et le salaire. Tous sont touchés pour la protection sociale : absence de complémentaire santé, réforme des retraites de 1993, en partie seulement compensée par celle de 2003, hausse des cotisations et baisse des prestations chômage.


            Cela a d'abord nourri une forme de ressentiment contre les salariés plus protégés des grandes entreprises et surtout du secteur public. Puis une forme de solidarité compensatoire lorsque ceux-ci se sont vu attaqués à leur tour dans leurs avantages : la réforme des retraites de 2003 a été le point de départ d'une forme de réunification (encore très virtuelle) du salariat avec la dépression revendicative des salariés du public, tentés par la désyndicalisation, et le réveil de ceux du privé qui retrouvent goût à l'action collective et à la contestation. Dès lors que les privilèges des uns sont remis en cause, il semble que le ressentiment s'efface pour ouvrir à la conscience d'une menace commune.


            Cette conscience est manifestée par le comportement électoral du 29 mai : par rapport à Maastricht en 1992, ce sont les salariés du public du milieu de la hiérarchie qui ont lâché le "oui" pour le "non" et ainsi rejoint ceux du privé (mais pas les enseignants,  si l’on en croit « Le Monde de l’Education » de septembre qui remarque que contrairement aux autres salariés du public, ils ont voté « oui » à 62% alors que ceux-ci votaient « non » à 62%, p18).


           


            Reste cependant à lui donner un contenu moins destructeur et auto-punitif que le vote du 29 mai. Si le fameux éditorial de Serge July dans "Libération" le 30 mai, intitulé "Masochisme", a fortement choqué voire indigné les partisans du "non", le recul de 2 mois de crise européenne qui ont vu successivement s'évanouir le fameux "plan B", échouer les négociations sur les orientations budgétaires de l'Union pour 2007-2013 et remis en cause l'existence-même de l'euro, devrait amener à réfléchir plus d'un partisan du "non".


            Car cette conscience reste largement mystifiée : elle reposait sur l'idée que la défense des protections de la fonction publique et des grandes entreprises était la condition d'une reconquête de celles des autres salariés. Or, telle la ligne Maginot en 1940, ces "protections" ont été rapidement contournées. Faut-il rappeler, comme le fait Laurent Mauduit dans "Le Monde" du 7-4-05, que, "de 1983 à 2003, le nombre des salariés en intérim est passé de 113 000 à 361 000 (+316%); celui des salariés en CDD de 263 000 à 1 624 000 (+517%); celui des emplois aidés de 375 000 à 503 000 (+34%); et celui des salariés en sous-emploi (temps partiel, etc.) de 148 000 à 1 186 000 (+701%)(...) alors que dans le même temps le nombre des emplois statutaires (CDI ou emplois publics) ne passait que de 16 804 000 à 18 847 000 (+12%)" ?


            Cela montre que si la grande majorité des emplois reste "protégée", les créations nettes deviennent majoritairement "précaires" : 2 775 000 contre 2 043 000, et ceci sans compter la progression du nombre de sans emplois... Alors, de deux choses l'une : ou bien on en reste à la logique de la "forteresse assiégée" qui est actuellement celle des syndicats ou de ce qu'il en reste, ou bien l'on remet en cause la "ligne Maginot" des statuts et protections pour passer à la guerre de mouvement, c'est-à-dire à la fois l'adaptation des anciens statuts et protections et l'organisation des nouveaux précaires pour la définition de nouveaux droits à vocation universelle adaptés aux conditions nouvelles de l'économie et de la société : ce que certains ont appelé, depuis 10 ans déjà, "redéfinir le contrat social" (JP Fitoussi et P Rosanvallon "Le nouvel âge des inégalités", Le Seuil, 1996).


            Cela passe par la définition plus claire de la "menace" et donc des objectifs. On en revient donc par là à la question de la "rupture".


            d) Lecture du monde et programme de transformation


            Le point commun à tous les tenants de la "rupture" est une lecture du monde hexagonaliste : il s'agirait de préserver le "modèle social français" d'un "libéralisme" venu  de l'extérieur par l'intermédiaire de traîtres méprisant le peuple français. La thématique du complot, associé à la trahison, est omniprésente dans leurs propos. A cela s'ajoute une grande agressivité, qui traduit un sentiment de peur. C'est pourquoi, mal gré qu'en aient certains, internationalistes convaincus, toute cette rhétorique ne peut déboucher que sur un nationalisme xénophobe massif et plus ou moins sous-jacent selon le degré de "political correctness" qu'on lui attribuera.


            Comment les tenants de la nouvelle "union des gauches" chère à JL Mélenchon vont-ils gérer cela ? Et pour quel "programme de transformation" ? Va-t-il s'agir d'élever des barrières protectionnistes aux frontières de la France ? Et s'il s'agit de construire un programme européen, avec quels partenaires, et sur quelles bases ?


            On soupçonne immédiatement le double langage de type mollétiste : radicalisme dans l'opposition, pragmatisme au gouvernement. N'est-ce pas d'ailleurs tout le passif du mitterrandisme, puis du jospinisme, d'avoir promis plus qu'il ne pouvait tenir ? Et de ne s'être que très modérément expliqué sur l'évolution et l'état du monde ?


            e) Rompre avec ...l'ambigüité et le double langage !


            Cette autre "rupture" suppose d'offrir aux électeurs une autre lecture du monde que celle d'une France menacée par l'extérieur. Il s'agit de valoriser tous les aspects positifs d'une mondialisation qui n'est pas univoquement un processus de démantèlement de nos acquis sociaux et de destruction de l'environnement, mais aussi l'acte de naissance d'une société civile mondiale qui demande une ouverture culturelle aux autres et une vraie solidarité internationale.


            Civiliser la mondialisation implique de raisonner au niveau mondial et non plus hexagonal. De découvrir et comparer les autres modèles sociaux au nôtre sans en faire ni des repoussoirs, ni des modèles. Reconnaître l'existence des autres peuples et leurs droits égaux au nôtre à une existence convenable impose un auto-examen sur ce qui est compatible dans nos modes de vie avec une mondialisation équitable. Et ici on retrouve l'écologie politique (la vraie, pas celle passée au "mixer" du marxisme révolutionnaire). On retrouve aussi l'exigence des négociations et des compromis qui sont l'essence du réformisme démocratique.


            f) Le marché : un cadre à aménager


            Le chiffon rouge agité en permanence du "marché où la concurrence est libre et non faussée" n'est qu'un paravent commode à l'incapacité de la Gauche radicale à opposer un cadre économique alternatif au marché. Celui-ci n'est pas le remède automatique à tous les maux du monde, mais il constitue, moyennant quelques correctifs et adjuvants, le meilleur cadre possible à une mondialisation démocratique et profitable à tous.


            Répéter que toute réforme partielle est impossible dans le cadre de ce système, sans être capable de proposer un système alternatif, et a fortiori une stratégie pour le mettre en place, c'est jouer le jeu du statu quo, c'est renforcer la misère au lieu de la faire reculer, c'est laisser la planète se détériorer au lieu de la restaurer.


            Au lieu donc de s'abandonner à la surenchère anticapitaliste, ne vaut-il pas mieux définir des objectifs concrets de transformation possibles et immédiatement réalisables ? C'est à cette aune en tout cas que je jugerai les projets politiques qui nous seront proposés pour 2007. Car eux seuls sont porteurs de vraies avancées.


            L'heure n'est pas aux concessions de façade à la néo-radicalité, mais, plus que jamais, au "parler vrai", car les citoyens ne supporteront pas une fois de plus les promesses non tenues. C'est donc dire que le rassemblement à Gauche ne va pas pouvoir se faire sans une rude bataille idéologique, qui risque d'être longue : elle suppose au départ une identification claire des 2 camps en présence. Le temps du "réformisme honteux" est passé; celui de la critique radicale du "radicalisme" est venu. Ce n'est que par cette confrontation ouverte et sans faux-fuyants que les électeurs pourront arbitrer entre 2 façons d'être de Gauche et fournir ainsi les bases de la réunification des Gauches.


 


            Annexe : réformisme ou radicalité, test comparatif.


             


            "Le Monde" du 8-6-05 a interrogé séparément José BOVE et Nicolas HULOT en leur posant les mêmes questions. La comparaison des réponses me semble très instructive sur ce qui sépare le réformisme de la radicalité.


 


Vous êtes engagé dans les débats environnementaux. La situation écologique de la planète appelle-t-elle un changement de système économique ?


José Bové : Il n'y a pas d'autre choix, parce que la planète et l'espèce humaine sont menacées dans leur survie. Le système économique dans lequel nous vivons nécessiterait trois ou quatre planètes si tous les humains adoptaient le mode de vie européen, sept planètes si c'était le modèle des Etats-Unis. De plus, 80% des ressources de la planète sont utilisées par moins de 20% des habitants. Donc le système ne peut pas être étendu à toute la planète. Il ne permettra pas aux générations futures de vivre sur Terre.


Nicolas Hulot : La situation appelle un changement radical, pour une raison simple, dont on continue à faire totalement abstraction, c(est qu'on vit dans un monde clos et que, depuis le début des années 1980, on demande plus à la planète qu'elle ne peut nous donner. Ce constat impose que nous changions radicalement de logique, sans quoi nous irons dans une impasse. De surcroît, si les pays qui sortent la tête de l'eau adoptent le même mode de consommation que le nôtre, le phénomène va s'amplifier et s'accélérer. C'est à nous de montrer l'exemple.


Remarques : l'analyse est apparemment identique, et pourtant une différence majeure apparaît : pour José Bové la responsabilité de la situation est reporté sur un système qui semble extérieur à nos choix individuels, et le remède également ("il n'y a pas d'autre choix" : on avait déjà entendu cette formule dans une autre bouche, celle de Margaret Thatcher et son fameux "TINA" ("There Is No Alternative"), avec le même sentiment d'incarner la seule Vérité possible) : après avoir fort justement rappelé que notre mode de vie n'est pas généralisable, JB n'en tire aucune conclusion pratique.  A l'opposé, Nicolas Hulot utilise abondamment le "nous" et laisse un espace au choix : la situation reste ouverte, et la suite dépend de nous, plus précisément de nous Occidentaux, qui devons changer notre mode de vie.


 


Ce changement est-il possible tout en réduisant le chômage ?


José Bové : Dans le système actuel, le progrès technologique se traduit par des pertes d'emplois. La solution trouvée pour compenser cette perte est d'élargir sans cesse la sphère des activités "marchandisées". En réalité, il faut passer par un partage du travail et par une réduction importante du temps de travail, jusqu'à 32 heures par semaine.


Nicolas Hulot : On est dans une société où la quasi-totalité des biens de consommation sont éphémères. Si demain on utilise au maximum ce que l'on produit, on va créer des sociétés de retraitement et surtout de maintenance qui créeront beaucoup d'emplois. De plus il y a besoin de beaucoup de travail pour adapter nos économies : par exemple, si on veut exploiter le gisement d'économies d'énergie dans le bâtiment. Il y a plein d'autres domaines où l'environnement va créer des emplois.


Remarques : là JB fait de la mauvaise théorie économique : il n'y a aucun lien mécanique entre les pertes d'emplois dues aux progrès technologiques, (qui sont comme chacun sait compensés par la création de nouveaux types d'emplois, c'est ce qu'Alfred Sauvy a baptisé "déversement") et l'extension des activités "marchandisées" car les uns comme l'autre relèvent de choix politiques et idéologiques.. La solution des 32 heures, pour juste qu'elle soit, pose de nombreux problèmes de faisabilité, comme on l'a déjà vu pour les 35h, et ne répond pas spécifiquement au problème posé. La réponse de NH reste, elle, dans le sujet et semble immédiatement praticable, moyennant une volonté individuelle et collective de la mettre en place.


 


Le développement durable est-il la solution ou faut-il chercher la décroissance ?


José Bové : Le terme de développement durable est un terme piégé, parce qu'il sert à perpétuer le modèle productiviste. On doit mener une remise en cause du modèle économique et technique, et réfléchir sur ce qu'implique la décroissance , sur ce qu'implique le partage des richesses, et sur la relocalisation de l'économie. Aujourd'hui on ne peut pas parler de développement sur l'ensemble de la planète si on ne relocalise pas l'économie et si on n'arrête pas la croissance des transferts économiques d'une région du monde à l'autre.


Nicolas Hulot : Si le développement durable signifie une croissance quantitative des flux énergétiques et des flux de matière, ce n'est pas la solution. Mais je ne crois pas que la décroissance économique puisse se faire sans un chaos social. Par contre, je crois qu'il faut aller vers la décroissance des flux énergétiques et des flux de matières, parce que si la croissance économique signifie une augmentation parallèle des flux de matières ou énergétiques, on va dans le mur. Mais on peut opérer un découplage entre croissance économique et croissance des flux matériels. En recourant à plusieurs outils, dont le premier est la fiscalité écologique et énergétique, taxant les biens et services selon leur impact écologique et énergétique. Quand on aura une telle fiscalité harmonisée à l'échelle européenne, la croissance économique s'accompagnera d'une décroissance   ou, en tout cas, aura moins d'impact sur les ressources. L'idée n'est pas d'aller vers une société de privation, mais vers une société de modération.


Remarques : encore une fois, JB se cantonne à l'idéologie et aux déclarations d'intention ("il faut réfléchir" : certes, mais pourquoi pas agir ? Et pourquoi éviter de parler de fiscalité  et de ce qu'implique concrètement pour nous le "partage des richesses" et la "relocalisation de l'économie"?). Et encore une fois NH fait preuve de bon sens et de pragmatisme...et se rappelle par exemple que l'Europe existe, alors que JB semble l'avoir oublié .


Pour moi, le test est concluant : là où le radical se contente d'une incrimination du "système" et n'avance aucune solution concrète basée sur la mobilisation et la responsabilité des individus, le réformiste met en avant des pistes immédiatement praticables tant au niveau individuel que collectif en indiquant clairement où et comment peser pour amorcer des transformations.


 


Henri LOURDOU, le 10 août 2005.


 


POST SCRIPTUM :


Un élément d'analyse qui éclaire très fortement le vote du 29 mai et l'état actuel de l'opinion publique et de sa formation en France.


 


"Les nouveaux imposteurs" de Antoine VIKTINE (Editions La Martinière, mars 2005, 240 p, 12 €) est le livre d'un journaliste documentariste, qui a travaillé notamment pour Arte. Son point de départ est les 2 documentaires qu'il a coréalisé à propos de la théorie délirante sur le 11 septembre 2001 de Thierry Meyssan, qui a donné le best seller "L'effroyable imposture".


 


Résumons-en les points saillants. Tout d'abord la montée en puissance d'une pensée "conspirationniste" cherchant à simplifier l'analyse du monde actuel par la recherche d'un responsable unique à tous les malheurs de la planète. Ce responsable universel est tendanciellement le "complexe américano-sioniste", ce qui offre un terrain de convergence objectif à l'extrême-droite, à l'extrême-gauche et à l'islamisme radical. Cette vision simplificatrice et paranoïaque du monde s'alimente de tout une accumulation de rumeurs et de complots imaginaires censés expliquer toute une série d'événements. La propagation des rumeurs est favorisée par l'émergence d'Internet et le fonctionnement de certains médias (et Antoine Viktine donne des exemples datés et circonstanciés de certains dérapages déontologiques dont un certain Thierry Ardisson ne sort pas grandi...). Le résultat est bien, comme on peut le constater aujourd'hui, la pénétration en profondeur d'une nouvelle vulgate extrêmiste qui menace les fondements-même de la démocratie. Il y a urgence à en prendre conscience et à combattre cette nouvelle "défaite de la pensée", qui, comme dans les années 30, peut prendre des visages apparemment opposés mais étrangement ressemblants…                   


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