Gérald BRONNER Apocalypse cognitive

Publié le par Henri LOURDOU

Gérald BRONNER Apocalypse cognitive

Gérald BRONNER

Apocalypse cognitive

(PUF, février 2021, 386 p.)

 

Spécialiste de sociologie cognitive, il s'est fait connaître notamment en dénonçant le "précautionnisme" (voir encadré) qui empêcherait toute prise de risque, et in fine toute innovation.

Marché cognitif

Le terme a été créé par le sociologue Gérald Bronner (disciple de Raymond Boudon et de Max Weber) qui le définit ainsi :

Le marché cognitif appartient à une famille de phénomènes sociaux (à laquelle appartient aussi le marché économique) où les interactions individuelles convergent vers des formes émergentes et stables (sans être réifiées) de la vie sociale. Il s’agit d’un marché car s’y échangent ce que l’on pourrait appeler des produits cognitifs : hypothèses, croyances, connaissances, etc., qui peuvent être en état de concurrence, de monopole ou d’oligopole.

(...)

Gérald Bronner s'intéresse aux "erreurs cognitives", qui, pour être fausses, sont cependant validées socialement, et permettent d'expliquer un certain nombre de phénomènes sociaux comme la manipulation ou les rumeurs. Il étudie ainsi le "biais de confirmation", c’est-à-dire la propension cognitive que nous avons à chercher les éléments qui confirment la règle plutôt que ceux qui l'infirment ; le biais de symétrie (ayant constaté que A entraîne B, on en déduit faussement que B entraîne A) ; le biais de disponibilité (on tire une conclusion en fonction d'exemples équivalents, aisément disponibles, qu'on a à l'esprit) ; le biais de représentativité (juger un cas particulier à partir d'un cas général) ; le "précautionnisme", c’est-à-dire la volonté d’appliquer inconditionnellement, et de façon idéologique, le principe de précaution ; l’"effet Othello", manipulation des croyances à l’aide de scénarios ; la démagogie cognitive, qui "démocratise" les rumeurs ou les points de vue extrémistes ; la "croyance itérative", analogue au "concours de beauté" de Keynes (il n’y a pas besoin de croire en un point de vue, il suffit pour l'adopter de croire que les autres vont peut-être y croire, de même que dans le "concours de beauté" il ne s'agit pas de désigner la femme la plus belle, mais de deviner laquelle les participants au concours vont élire).

https://fr.wikipedia.org/wiki/March%C3%A9_cognitif

Cette prise de position obère quelque peu sa prétention à critiquer les "biais cognitifs" et autres prises de distance avec la vérité.

Pour autant, ses analyses des conditions contemporaines de l'accès à l'information n'en sont pas moins intéressantes et suggestives.

Ce dernier ouvrage peut donc constituer une mine, à défaut d'une bible, une fois séparé le métal du minerai brut, autrement dit après avoir écarté les exemples douteux et les extrapolations abusives auxquelles il se laisse parfois aller.

Ainsi son livre démarre malheureusement sur l'idée contestable d'une régulation nécessaire du "marché cognitif". Comme si l'information se prêtait aux mêmes mécanismes et aux mêmes règles que les marchandises ordinaires... Or, "réguler l'information" c'est pratiquer la censure, ce qui pose avant tout la question du "régulateur" et de son statut. Question dont la réponse n'a rien d'évident, et qui ne saurait se rabattre sur la fausse évidence du rôle à restaurer "des "gate keepers" traditionnels (journalistes, experts académiques...toute personne considérée comme légitime socialement à participer au débat public) qui exerçaient une fonction de régulation sur ce marché (cognitif)." ( p13)

Cette forme de nostalgie me semble éminemment suspecte et relève davantage du fantasme réactionnaire que d'une réelle prise en compte des nouveaux enjeux.

Or ceux-ci existent bel et bien. Et c'est ici que le propos de Bronner m'intéresse.

Il ne s'agit pas du conflit entre foi et raison, dont il nous rappelle, fort à propos, qu'il n'a rien de nouveau (pp 14-18).

 

 

Un constat saisissant : l'explosion du "temps de cerveau disponible"

 

Il commence par apporter une mise en perspective intéressante : "La situation inédite dont nous sommes les témoins est (...) celle de la rencontre de notre cerveau ancestral avec la concurrence généralisée des objets de contemplation mentale, associée à une libération inconnue jusqu'alors du temps de cerveau disponible." (p21)

Je reviendrai plus tard sur ces notions de "cerveau ancestral", de "concurrence généralisée" voire "d'objets de contemplation mentale".

Contentons-nous pour l'instant de constater que : "Aujourd'hui en France, le temps de travail représente 11% du temps éveillé sur toute une vie alors qu'il représentait 48% de ce temps en 1880." (p 31)

Et que, parallèlement, "le temps dévolu aux tâches domestiques a également beaucoup diminué" (ibid.)

Or, tout cela est permis par la mise à notre service de ce que JM Jancovici a nommé "esclaves énergétiques" : "Chaque Français bénéficierait ainsi de l'équivalent de près de 400 esclaves énergétiques tandis qu'en moyenne, chaque humain aurait l'équivalent de 200 de ces esclaves à son service !" (p 32)

Ainsi, comme jamais jusqu'à présent, notre temps de cerveau a été massivement libéré des contraintes liées à la survie.

Qu'allons-nous faire de cette liberté nouvelle ?

 

Siphonnage par les écrans

 

Ici nous rencontrons les analyses de Michel Desmurget (qui est cité parmi d'autres références) : "En 2010 déjà, l'Insee soulignait qu'en France, la moitié du temps mental disponible (c'est-à-dire, rappelons-le : le temps qui n'est consacré ni aux besoins physiologiques, ni au travail, ni aux tâches domestiques, ni au transport) était capté par les écrans. Le terme "écran" désigne indifféremment la télévision, les ordinateurs ou les téléphones.

(...) Ce siphonnage de notre attention est en cours chez les plus jeunes. En dix ans, c'est 30% supplémentaires de la disponibilité mentale des 2-4 ans qui ont été absorbés par les écrans (...) en moyenne près de 3 heures par jour (...) . Ce temps d'écran journalier atteint 4h40 à douze ans. Les adolescents ne s'arrêtent pas en si bon chemin et vont atteindre pour leurs dix-huit ans 6h40 de consommation journalière."(pp 79- 80)

Mais ce qui est pris ici, n'est pas investi là : "La lecture pâtit particulièrement de cette concurrence pour siphonner notre attention, puisque les données montrent qu'en France , le temps qui lui est consacré (y compris celle des journaux sur Internet) a diminué d'un tiers depuis 1986.

L'outil le plus pertinent pour approcher ce transfert d'attention est sans doute le smartphone." (p 81)

Et en effet, ce vecteur est en constante progression, tant en nombre qu'en temps d'utilisation. Ce qui a diverses conséquences : multitasking, indisponibilité aux proches, mise en danger sur l'espace public (symbolisée par l'apparition du terme "smombie", contraction de "smartphone" et "zombie", p 83). Mais au-delà : "ce qui est congédié avec notre smartphone sans qu'on puisse le mesurer exactement, c'est le temps de l'attente, de l'ennui et aussi de la rêverie... et donc, une partie de notre créativité." (p 85)

Mais quelles sont les causes profondes de ce constat alarmant ?

 

"Cerveau ancestral" et "avantage concurrentiel"

 

"Effet cocktail" et mécanismes de l'attention : "Notre capacité à isoler un signal et à le considérer comme un événement est (...) inimitable, y compris pour les intelligences artificielles les plus sophistiquées.

Cette capacité permet à notre espèce d'être économe en énergie mentale mais (...) en focalisant notre attention sur certains événements et en considérant les informations connexes comme du "bruit", nous nous rendons partiellement aveugles." (pp 91-2)

Cette particularité est cyniquement utilisée sur le "marché cognitif" pour mettre en avant les "produits" mobilisant l'attention spontanée.

Ainsi, grâce à l'Internet, "plus d'un tiers des vidéos regardées chaque jour dans le monde sont des produits pornographiques" (p 103), ce qui ne fait que traduire le rôle joué par la sexualité dans nos vies de mammifères supérieurs (p 99). Un second ressort d'attention spontanée est la peur, issue de nos réflexes archaïques de survie : "L'espèce humaine est (...) caractérisée par (...) la "paranoïa optimiste". Ce terme renvoie au fait que la sélection naturelle a favorisé les individus plus sensibles que les autres aux alarmes, qu'elles soient fondées ou non. (...) En d'autres termes , nous sommes les descendants des peureux." (pp 110-111) Rien d'étonnant dès lors à ce que les informations éveillant cette émotion soient plus facilement reçues que d'autres.

 

Biais cognitifs : "un cordonnier mal chaussé"

 

Ici, cependant, les exemples de fausses informations choisis par Bronner, tous relevant de la santé, de l'alimentation et des technologies nucléaire ou numérique (pp 112-115) ont la troublante particularité commune de mettre en cause les préoccupations des écologistes...et donc d'induire subliminalement que les causes qu'ils défendent sont toutes infondées... Pour un spécialiste des "biais cognitifs", cette démarche n'a rien d'innocent.

Elle utilise ce biais très connu de la "généralisation abusive", qui consiste à inférer une opinion générale d'un cas particulier.

Ou encore celui de la corrélation transformée en causalité : ainsi Bronner déduit du fait qu'on a "accusé (le lait) d'augmenter les risques de cancers ou de maladies cardio-vasculaires, ou encore de provoquer des maladies neuro-dégénératives" (p 112) que c'est cela qui serait la cause du fait que "la part des enfants de moins de cinq ans dont l'alimentation ne répond pas à leur besoin en calcium est passée de 4 à 20% en quelques années" selon une enquête du Credoc (p 112-3). Arrêtons-nous sur cet exemple.

Premièrement, la première affirmation n'est pas sourcée : qui, quand, comment a affirmé de telles choses ? Le lecteur n'est pas mis en mesure de le vérifier.

Deuxièmement, la seconde affirmation, qui est, elle, sourcée, n'est pas mise en relation avec différentes hypothèses de causalité, mais uniquement renvoyée à l'affirmation précédente.

Or la lecture de l'article cité (file:///C:/Users/Utilisateur/Downloads/CMV304.pdf) n'induit absolument pas ce lien de causalité établi par Bronner, mais met plutôt en cause la montée en puissance de la nourriture industrielle et des aliments ultra-transformés...

Quant aux apports des différents aliments en calcium, je renvoie au site de l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail ) : https://ciqual.anses.fr/#/constituants/10200/calcium-(mg-100-g)

 

Enfin autre exemple de mauvaise foi, l'accusation d'incohérence ou de contre-productivité adressée à ces "associations qui, à juste titre, se préoccupent des questions climatiques (mais qui) n'hésitent pas à demander aussi la fin du recours à l'énergie nucléaire."(p 119-120)

Car si, concède (apparemment comme on le verra) Bronner , "le débat est difficile (...) il est possible de se souvenir (on notera ici l'ironie condescendante qui affleure inconsciemment) que cette énergie – qui n'est pas sans risque, c'est entendu (la suite va montrer que ce n'est pas vraiment "entendu"...) - est l'une des plus vertueuses en matière d'émission de gaz à effet de serre. Le dernier rapport du GIEC – auquel ces associations ne manquent pas de se référer constamment- ne l'oublie pas, lui, puisque dans les quatre scénarios qu'il envisage pour limiter le réchauffement climatique, il est toujours (sic !) question d'une augmentation de la part du nucléaire dans le mix énergétique." (p 120)

Conclusion : le "débat difficile" annoncé n'a donc pas lieu d'être !

Là aussi, j'ai été obligé de rechercher un point de vue plus ouvert...fondé réellement sur le rapport du GIEC, lui (pour paraphraser Bronner) : https://www.liberation.fr/checknews/2018/10/19/le-giec-preconise-t-il-le-nucleaire-dans-son-dernier-rapport_1685660/

Il en ressort que si , effectivement, la part du nucléaire augmente dans la plupart des scénarios, ce n'est pas le cas dans tous, contrairement à ce qu'affirme crânement Bronner... qui, encore une fois fait passer son parti pris anti-écolo avant son "objectivité scientifique"... Ce qui commence à devenir lassant.

 

Et pourtant un constat exact : "l'embouteillage des craintes"

 

Il n'en demeure pas moins que le "marché de la peur" est florissant. "Ainsi l'agence Influence Communication, qui scrute quantitativement le fonctionnement des médias nord-américains, a-t-elle remarqué que l'année 2016 a été celle de la peur. En effet 40% du contenu informationnel analysé relevait de cette émotion." (p 116)

Et le président de cette agence explique le fait ainsi : "les médias traditionnels sont en train d'agir et de se comporter comme les médias sociaux le font."(ibid.)

Pourquoi ? Tout simplement pour "répondre à la demande" qui se porte spontanément vers les informations les plus anxiogènes, en raison de la "paranoïa optimiste" diagnostiquée plus haut.

Or, si "cet ajustement réciproque entre l'offre et la demande s'est toujours produit dans l'histoire des médias (...) Internet offre, plus qu'aucune autre dispositif, la possibilité massive de cet ajustement." (p 119)

Cela a, en effet pour conséquence d'induire une forte demande de solutions autoritaires.

Mais également d'entretenir une "culture du clash" qui privilégie l'affrontement à la recherche de consensus, le soupçon à la confiance, l'hypermoralisation à la tolérance.

 

Contre-tendances : retour au scientisme ou progrès de la pensée complexe ?

 

Mais comment ne pas voir que, parallèlement, se développe de façon profonde une progression de la recherche du consensus, de la confiance et de la tolérance ? De fait nos contemporains ne sont pas tous ces mineurs mentaux que Bronner examine du haut de sa science avec un paternalisme condescendant et attristé.

Tous les phénomènes négatifs qu'il monte en épingle sont, hélas, bien réels. Mais ont-ils l'importance démesurée qu'il leur attribue ?

Plus j'avance dans ce livre, plus j'ai l'impression de me trouver avec "Gérald-la-Science à la recherche des certitudes perdues".

Malgré les circonlocutions prudentes et pseudo-objectives dont il entoure ses propos, on voit de mieux en mieux où il veut nous emmener : vers la restauration de l'autorité des "vrais Savants"... bien entendu sans contrainte, mais avec la double pression morale d'une Promesse de lendemains qui chantent (grâce à la vraie Science appuyée sur les trésors mal employés de nos cerveaux libérés) et d'une catastrophe civilisationnelle imminente due à l'apocalypse cognitive des informations "non régulées"... par les vrais Savants.

Dans ce culte subliminal des vrais Savants, on ne peut voir, comme je l'avais déjà remarqué dès l'introduction, qu'un fantasme réactionnaire.

Car si "apocalypse cognitive" il y a, ce n'est pas en revenant au temps d'avant qu'on pourra y faire face, mais au contraire en promouvant cette réforme de la pensée prônée par Edgar Morin (qui ne figure pas bien sûr dans son abondante bibliographie...) qui mette en avant la complexité et cesse d'opposer sans arrêt les élites et le peuple...

Post-Scriptum du 21-7-21 : Après les manif confusionnistes contre le pass sanitaire du 17-7.

 

On a le sentiment de revivre la même ambiance qu'au début du mouvement des Gilets Jaunes.

A l'inquiétude légitime suscitée par un discours paternaliste et sécuritaire de la part du Président s'est en effet ajouté un cocktail peu ragoûtant de délires complotistes et de haine contre des élites désignées de façon très ambigüe, voire pas du tout ambigüe dans le cas de l'extrême-droite qui a massivement investie comme alors ces manifestations, au côté d'écologistes, hélas, ou de militants d'extrême-gauche.

Parallèlement, les centres de vaccination jusqu'alors désertés sont pris d'assaut, comme pour confirmer le paternalisme présidentiel : on veut bien se vacciner, mais seulement sous la contrainte !

On retrouve ici les différents aspects négatifs induits par "l"apocalypse cognitive" dénoncée par Bronner : une forte demande de solutions autoritaires, une "culture du clash" qui privilégie l'affrontement à la recherche de consensus, le soupçon à la confiance, l'hypermoralisation à la tolérance.

Plus que jamais, la nécessité d'une "démocratie cognitive" et de la pensée complexe prônée par notre centenaire préféré, Edgar Morin, s'impose.

Alors il faut répéter, comme le fait très bien le communiqué national d'EELV, que oui il faut massivement se faire vacciner pour arriver à l'immunité collective contre le virus et ses variants en minimisant les dégâts sanitaires, mais que cela ne peut et doit se faire que dans le respect de l'Etat de droit et de la responsabilité individuelle, de la dignité et des conditions d'existence de chacun.

 

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