Rudyard KIPLING et le désapprentissage de l'apologie guerrière

Publié le par Henri LOURDOU

Rudyard KIPLING et le désapprentissage de l'apologie guerrière
Rudyard KIPLING et le désapprentissage de l'apologie guerrière
Rudyard KIPLING et le désapprentissage de l'apologie guerrière

Ceux qui aiment la guerre (4)

Rudyard KIPLING et le désapprentissage

de l'apologie guerrière.

 

Après Joseph KESSEL, Pierre SERGENT, et André HÉBERT, voici donc un 4e écrivain qui a aimé la guerre. Mais avec une nuance de taille : KIPLING, expérience faite à travers la mort prématuré de son fils unique qu'il avait encouragé à s'engager en 1914, a dû, lui, prendre du recul par rapport à l'apologie guerrière qui fut en grande partie à l'origine de son succès d'écrivain.

 

Certes, c'est pour les deux "Livres de la Jungle" que KIPLING est aujourd'hui le plus connu. Et j'ai moi aussi, à travers notamment le scoutisme, où les "totems" puisaient largement dans l'onomastique de ces livres et dans cette idée d'une vie près de la nature, cédé à la fascination de cette histoire d'enfant élevé par des loups.

La "brève biographie" d'Alberto Manguel explique bien comment l'enfance chahutée de Kipling, entre une période de liberté totale à Bombay, où il est né, et un placement traumatisant dans une famille anglaise hyper-rigide, explique cette puissante nostalgie de l'Inde et des contes de sa nourrice.

Mais Kipling s'est d'abord fait connaître, et a eu du succès, par ses nouvelles et poèmes parus dans la presse coloniale d'Inde, où il débuta comme journaliste entre 1882 et 1888. Son premier roman, La lumière qui s'éteint, paraît en 1890 et a un immense succès.

 

La lumière qui s'éteint : une métaphore du patriarcat ?

 

Je me souvenais avoir lu ce roman vers mes 14-15 ans et en avoir été vivement impressionné. Mais je n'avais rien retenu d'autre de l'intrigue que le fait qu'il s'agissait d'un homme devenu aveugle. Et c'est sans doute cette idée de la cécité qui m'avait alors frappé.

Dans cette "exaltation de l'aventure" (le héros est un dessinateur et peintre reporter de guerre qui commence sa carrière au Soudan) telle qu'on l'a présentée aux jeunes hommes d'Occident aux XIXe et XXe siècles, et dont ce roman offre comme un condensé, je ne vois aujourd'hui rien d'autre qu'une sacralisation du trauma. Cette culture viriliste, encore défendue aujourd'hui par l'extrême-droite et une bonne partie de l'armée, est attaquée dans ses fondements par ce qu'il faut bien appeler la révolution féministe. C'est-à-dire le seul mouvement social à mes yeux qui mérite cette appellation de révolution.

Aussi n'est-il pas un hasard que cette histoire de "baroudeurs" soit lié à une vision complètement misogyne du monde. Celle-ci s'exprime par un double mouvement d'idéalisation/dévalorisation d'une femme construite comme une insupportable caricature.

Ces hommes qui ne peuvent vivre qu'entre eux ont une vision des femmes comme d'irréductibles étrangères : "Une femme peut faire partie de la vie d'un homme ?...Non cela ne se peut pas ! - Et tout assombri, il continua : - Elle prétendra vouloir s'unir complètement à lui, l'aider de son travail, alléger son fardeau... et puis elle lui écrira cinq ou six lettres par jour pour se plaindre qu'il n'aille pas perdre son temps auprès d'elle..." (p 122)

Car eux ne perdent pas leur temps : ils sont à la guerre...

Sortir de cette véritable culture de guerre est aujourd'hui à l'ordre du jour : c'est l'effondrement du patriarcat qui le rend enfin possible.

 

Une fêlure dans l'armure du guerrier : la mort de John KIPLING

Dans la biographie de MANGUEL, il est relevé la profonde rupture que constitue dans l'oeuvre de KIPLING la mort de son fils unique, à moins de 18 ans, alors qu'il s'était engagé sur les instance paternelles pour combattre les Allemands.

Miné par la maladie, il publie alors des écrits où, pour beaucoup d'entre eux, "quantité de questions restent sans réponse."(Manguel, p 117).

Il n'est cependant pas sorti de la culture de guerre dont il fut l'un des fleurons à l'âge de l'impérialisme européen triomphant. Mais il en a vivement ressenti dans sa chair les effets néfastes.

Publié dans Europe, Histoire

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