Face au déclin de la démocratie

Publié le par Henri LOURDOU

Face au déclin de la démocratie

 

Aujourd'hui 20 juin 2021 à 13h22, heure où je commence à écrire ces lignes, j'ai le sentiment d'assister à une étape de plus dans le déclin de la démocratie.

La participation aux élections départementales et régionales dont nous vivons le 1er tour s'annonce comme aussi catastrophique que celle des municipales de juin dernier : sans doute autour de 30%.

Les signes annonciateurs n'ont pas manqué, bien que les candidats (dont je suis pour les départementales, dans une liste d'union des gauches et des écologistes) aient jusqu'au bout donné de leur temps et de leur personne pour inverser la tendance.

Faut-il considérer, comme le disait ce matin un président de bureau de vote par boutade, que c'est parce qu'il n'y avait que de "mauvais candidats" ?

Le large éventail des candidatures, tant en termes d'orientation politique que de profils personnels, va contre cette hypothèse.

Le mal à l'évidence est plus profond et vient de loin.

 

Une baisse tendancielle et continue de la participation ?

 

C'est ce qu'on observe pour toutes les élections locales (municipales, départementales et régionales) et pour les élections législatives. Pour les européennes, la tendance à la baisse a été enfin inversée en 2019. Pour les présidentielles, voici ce que j'écrivais en 2018 :

Pour comprendre les mouvements profonds de l'opinion, on n'analyse jamais assez les résultats des élections.

C'est ainsi qu'en recyclant de vieux n° du "Monde", je tombe sur un article du 7 mai 2017 (n° daté 7 et 8 mai) intitulé "L'abstention, paramètre-clé du second tour".

Le plus intéressant, à mes yeux, est l'infographie qui l'accompagne, recensant les taux d'abstention et de blancs et nuls dans les différentes élections présidentielles depuis 1965 (institution de cette élection au suffrage universel direct).

Il m'a donc suffi de la compléter avec ces deux taux pour le 2d tour de l'élection de 2017, pour avoir une série complète.

La voici :

Année

1965

1969

1974

1981

1988

1995

2002

2007

2012

2017

1er tour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

% d'abs

15,2

22,4

15,8

18,9

18,6

21,6

28,4

16,2

20,5

22,2

% b - n

1

1,3

0,9

1,6

2

2,8

3,4

1,4

1,9

2,6

2d tour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

% d'abs

15,7

31,1

12,7

14,1

15,9

20,3

20,3

16

19,6

25,4

% b - n

2,7

6,4

1,3

2,9

3,6

6

5,4

4,2

5,8

11,5

total

18,4

37,5

14

17

19,5

26,3

25,7

20,2

25,4

36,9

 

Bien entendu, cette série ne dessine pas une évolution linéaire et simple à interpréter. Pour comprendre ces chiffres, il faut passer par les prismes du contexte, de l'offre politique et de la mémoire des scrutins précédents.

 

Elle n'en offre pas moins une image intéressante du "ressenti citoyen" et de la satisfaction/insatisfaction démocratique.

 

Ainsi, le total des abstentions et bulletins blancs ou nuls nous indique le degré d'adhésion des électeurs-trices aux choix offerts à leur suffrage.

 

De ce point de vue on peut déjà distinguer les moments où cette satisfaction fut maximale (1965, 1974, et, un peu moins cependant, du moins au 1er tour, 1981) et ceux où elle fut minimale (le 1er tour de 2002, où cependant le nombre de candidat fut maximal : il y en avait sans doute trop, d'où l'accident démocratique du 2d tour Chirac/Le Pen, et, surtout, les 2d tours de 1969 et de 2017).

 

Ces différences notables dans la participation positive doivent être expliquées.

En 1965, la nouveauté du scrutin, et son apparente simplicité (un seul choix national sur un homme -à l'époque, bien que ce fût théoriquement possible, aucune femme candidate) entraînent un engouement général. Ce qui facilite aussi la participation est le faible nombre des candidats, et la forte lisibilité des principaux (De Gaulle, un candidat unique de la Gauche, un candidat centriste et un candidat d'extrême-droite...qui dépasse, on l'a oublié, les 5%).

Or, dès 1969, cette "satisfaction démocratique" semble s'évanouir au 2d tour. La raison en est, bien sûr, l'absence de la Gauche, avec un duel Gaulliste/Centriste (Pompidou/Poher), en raison de la division de la Gauche au 1er tour avec 4 candidats différents.

Par contre, en 1974, retour du candidat unique de la Gauche oblige, le 2d tour réplique celui de 1965 et renforce un cycle initié en 1972 avec la signature du Programme Commun de Gouvernement entre les trois principaux partis : PCF, PS et MRG. Cette dynamique, contrariée en 1980 par l'impossible actualisation de ce programme et la rupture de l'union qui s'ensuit, se poursuit cependant dans les urnes en 1981, avec l'affirmation hégémonique du PS de F.Mitterrand qui va se prolonger, avec des hauts et des bas, et beaucoup de non-débat sur les choix gouvernementaux imposés d'en haut par le Président, jusqu'en 2012. L'impossibilité de perpétuer ce fonctionnement "jupitérien" et l'absence d'un mode de fonctionnement alternatif, basé sur des compromis négociés démocratiquement dans des instances collectives accréditées, ouvre la crise du parti "attrape-tout" que fut le PS, et donc une nouvelle ère d'insatisfaction démocratique, qui se lit bien en 2017.

Il est tout de même remarquable qu'avec une situation comparable à 2002, avec une candidate d'extrême-droite au 2d tour, le taux cumulé des abstentions et blancs ou nuls atteigne le total de 36,9% des électeurs inscrits. Un chiffre qui n'a été atteint qu'en 1969, dans un contexte où l'extrême-droite avait quasiment disparu du paysage électoral.

Cette évolution peut être interprétée de deux manières.

 

D'une part la banalisation de l'extrême-droite, validée notamment par le positionnement ambigu du candidat LFI et de son mouvement : rappelons que ses sympathisants, consultés par l'Internet se sont prononcés pour 1/3 en faveur de l'abstention, pour 1/3 en faveur du vote nul, et pour 1/3 seulement en faveur d'un vote pour le candidat opposé à celle de l'extrême-droite...après que leur candidat, dès le soir du scrutin, ait annoncé qu'il ne donnerait aucune consigne de vote.

 

Mais d'autre part, un désinvestissement de la fonction présidentielle comme instance de pouvoir absolu quasi-magique. Ce désenchantement de la fonction présidentielle est indubitablement un progrès démocratique. Mais ce progrès suppose un investissement des formes collégiales et collectives d'exercice du pouvoir, qui passe par un intérêt nouveau pour les partis, instances constitutionnelles d'animation de la vie politique (article 4 de la Constitution, introduit contre les convictions personnelles de De Gaulle : "Les partis et groupement politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie.") Cet article a été, depuis 1958, complété ainsi : "Ils contribuent à la mise en oeuvre du principe énoncé au second alinéa de l'article 1er* dans les conditions déterminées par la loi.

La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation."

(*La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales.)

 

Faire vivre la démocratie suppose donc de sortir du présidentialisme, et de concevoir un parti comme autre chose qu'un outil de sélection ou un club de fans d'un-e présidentiable.

 

Au-delà de la maladie présidentialiste de la démocratie

 

Bien entendu nous n'avons pas (encore) réussi, à l'heure où j'écris, à sortir du présidentialisme qui pourrit la vie des partis depuis 1965, principalement à gauche.

Mais la nature du mal démocratique me semble résider aussi ailleurs.

Il n'est pas sans importance à mes yeux de constater les ravages sans précédent du complotisme. Hier encore j'entendais, abasourdi, un sympathisant de la cause de l'accueil des migrants me soutenir mordicus que le résultat des présidentielles de 2017 avait été truqué : selon lui, le vrai résultat avait été Marine Le Pen en tête, suivie de Jean-Luc Mélenchon... (Petit rappel : en réalité, Mélenchon est arrivé en 4e position derrière Macron, Le Pen et Fillon...).

Dans ces conditions, à quoi bon continuer à voter en effet ?

Cette remarque s'ajoute aux nombreux autres propos "aquoibonistes" entendus durant cette campagne : "tous les mêmes", "ça sert à rien", "de toute façon rien ne va changer", etc...

Ce véritable désespoir démocratique ne débouche sur aucune perspective et s'auto-entretient : si en effet on vote de moins en moins, rien ne va changer, car ceux qui continuent à voter sont majoritairement ceux qui font (encore) confiance aux élus en place...

Comment sortir de cette insoluble contradiction ?

 

La fausse réponse de l'action directe

 

Je vois grossir un courant, très minoritaire, mais essentiellement recruté dans les rangs de la gauche, qui mise sur l'action directe pour "remplacer" les élections.

Il a en France d'illustres ancêtres : le courant anarchiste et syndicaliste révolutionnaire des années 1895-1914, puis le courant gauchiste de 1968-1981 auquel j'ai moi-même participé.

Mais l'histoire-même de ces courants nous en montre les limites.

S'ils ont en effet mis au jour et promu des problèmes sociaux ou sociétaux auxquels les institutions et les élus en place ne prêtaient pas suffisamment d'attention, ce n'est que lorsque ces élus et ces institutions ont pris en compte ces problèmes qu'ils ont commencé à recevoir des réponses.

Mutatis mutandis, c'est toujours le cas aujourd'hui avec ces deux courants majeurs que sont le féminisme et la cause écologique, et ceux qu'il faut continuer à faire grandir : l'anticolonialisme et la cause des migrants exilés. J'y ajouterais même celui de la critique du tout-numérique.

Cela suppose d'éviter les pièges du complotisme et du "tout ou rien", souvent liés. Et de sortir, encore une fois, de celui du présidentialisme qui atomise la gauche et dégrade la qualité du débat.

Continuons d'enfoncer notre clou !

Publié dans Histoire, politique

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