Nouvelle policière de l'été : noyade suspecte à Pouvigny

Publié le par Henri LOURDOU

 

Nouvelle policière de l'été :

Noyade suspecte à Pouvigny.

 

"Le sexagénaire avait l'air équipé pour la randonnée pédestre. On ne comprend donc pas pourquoi il a été retrouvé mort au fond de la piscine de M Alain Bredin, agriculteur à Pouvigny.

Gérard Manvussa, dont la famille est d'origine italienne, comme le montre la consonance transalpine de son patronyme, était un retraité tranquille de la Poste, venu de Séméac (Hautes-Pyrénées) pour faire du tourisme dans notre coeur de France.

Les raisons de ce qui demeure pour l'instant un accident restent donc mystérieuses."

"Hé bien, Decanard, il me semble que ce journaliste a fort bien résumé l'affaire", dit le commissaire Magret en reposant le quotidien local.

"Sauf qu'il ne s'agit pas d'un accident. Selon le rapport du légiste, quelqu'un lui a bien maintenu la tête sous l'eau pour qu'il se noie", ajouta-t-il de sa belle voix de basse, huilée par l'usage modéré mais régulier du whisky, accompagné d'un bon cigare. Ce à quoi son épouse, la belle Agnès Magret, agréait volontiers, à condition qu'il fumât dehors, sur la terrasse de leur charmant pavillon, près de l'Allier. Magret en profitait pour méditer longuement, en regardant l'eau couler, sur la contingence des choses et le passage du temps.

"En effet, patron, dit Decanard, mais nos premières investigations ne nous font guère avancer."

"Tous les détails ont leur importance dans une enquête, fit remarquer Magret. Leur utilité n'apparaît souvent qu'après coup. C'est alors qu'ils prennent tout leur sens. Qu'avez-vous donc trouvé, mon cher adjoint ?"

"La victime était divorcée depuis longtemps et vivait seule. Il n'avait aucune engagement connu, sauf, tout récemment, la signature d'une pétition contre l'implantation d'une centre d'hébergement pour migrants dans sa ville."

"Ah oui, dit Magret, j'ai lu quelque chose à ce sujet dans le journal."

"Mais tous les voisins avaient signé aussi, fit Decanard, et c'est très loin du lieu du crime."

"En effet, Decanard, il serait étonnant qu'il y ait un lien entre les deux. Mais poursuivez."

"Il faisait de la randonnée dans le coin depuis le camping de Bretonneux où il avait planté sa tente."

"Et qu'avez-vous retrouvé dans cette tente ?"

"Un topoguide des plus belles randonnées du coin, dont celle de Pouvigny, à 15 km de là, un peu de linge sale, des cartes postale de la région, vierges, une bouteille de vin -du Pouvigny-Montrabet 2011 rouge ("Belle année, fit Magret en connaisseur"); un stylo bic; des affaires de toilette; un sac de voyage; des chaussures de ville et du linge propre dans le sac. Rien de remarquable", conclut Decanard.

"Il va falloir mettre le paquet sur l'interrogatoire des témoins ou témoins potentiels", fit Magret pensif.

 

 

Le lendemain, Alain Bredin, éleveur à Pouvigny, fit l'objet du premier interrogatoire.

Compte tenu de ses obligations professionnelles, il eut lieu chez lui à la ferme de la Brédinoire.

"Monsieur Bredin, où étiez-vous à l'heure présumée du crime, entre 17 et 18h, ce vendredi 14 juillet ?"

"Dame, j'étais à l'étable pour donner leur complément alimentaire à mes charolaises, comme chaque jour à la même heure."

"Avez-vous un témoin pour le certifier ?"

"Pas besoin de témoin : un jour férié je suis seul à faire tourner l'exploitation; ça reviendrait trop cher de payer des heures sup' à mes employés."

"Votre étable n'est pas très éloignée de la piscine, 400 mètres si mes données sont exactes. Vous n'avez rien entendu de suspect ?"

"Non, rien du tout. Je comprends pas comment ça a pu arriver. Sauf un rôdeur. On a parlé de gens du voyage qui traînaient dans le coin..."

"Bien. Je vous remercie de votre collaboration."

 

 

"Alors, Decanard, ce premier témoin ?"

"Rien à en tirer, patron. Mais son alibi n'est pas confirmé. Il va falloir interroger les voisins".

"Et la famille, alors ?"

"Sa femme et ses enfants sont partis en vacances. Dans les Pyrénées. Apparemment, la viande de charolaise se vend encore bien. C'est pas toutes les familles d'agriculteur qui peuvent se payer une piscine et des vacances."

 

Mais avant-même l'interrogatoire des voisins, un témoignage spontané fut déposé au commissariat.

Il fut recueilli par Magret lui-même.

Il s'agissait de la voisine la plus proche de Bredin, revenue impromptue de ses aller-retours incessants chez sa vieille mère à l'EHPAD de Bretonneux. Mademoiselle (elle tenait à ce titre) Davignon. Christine Davignon, que sa mère appelait Koba depuis son Alzheimer, elle ne savait pas pourquoi. Magret sourit intérieurement. Lui savait pourquoi.

Elle avait parfaitement entendu l'altercation entre Bredin et Manvussa. Le premier avait surpris le second, entré sans demander près de sa piscine pour, soi-disant, admirer la vue et prendre une photo du paysage en contre-bas.

"Tu peux pas demander la permission avant d'entrer, sale étranger ?"

"Ta gueule, péquenot, et d'abord qu'est ce que t'en sais que je suis étranger ?"

"Y a qu'à te regarder, sale bronzé, avec ton air de faux cul !"

A ce moment-là, le témoin a entendu un grand bruit comme un "plouf" suivi de bruits d'eau, puis plus rien.

Ce n'est qu'en lisant l"article dans le journal qu'elle a fait le rapprochement.

"Moi, dit-elle, je ne m'occupe pas des histoires des voisins. Mais là ça dépasse un peu les bornes."

 

Après lui avoir fait signer sa déposition, Magret appela son adjoint.

"Decanard, je crois que l'affaire est bouclée", conclut-il.

"Bravo patron, encore une enquête rondement menée."

"C'est grâce au civisme de cette bonne voisine, Decanard. Mais je trouve un peu cocasse que ce pauvre Manvussa ait trouvé la mort parce qu'on l'a traité d'étranger, alors qu'il avait signé une pétition contre l'accueil d'étrangers dans sa ville."

"En effet, patron, comme quoi on est toujours l'étranger de quelqu'un."

 

 

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