Le danger fasciste existe-t-il aujourd'hui ?

Publié le par Henri LOURDOU

Le danger fasciste existe-t-il aujourd'hui ?

 

On a pu constater, avec quelque plaisir, le recul du vote d'extrême-droite, aux présidentielles, puis aux législatives françaises.

De ce recul, dont il faut analyser tout d'abord la réalité, doit-on déduire que la puissante vague populiste qui a déferlé sur le monde depuis quelques années est stoppée, et qu'elle va donc reculer ?

Cette question détermine la nature des positionnements politiques à prendre, car de la réponse qu'on lui apporte découlent les alliances que l'on doit opérer.

On va donc s'efforcer de répondre successivement aux questions :

-L'extrême-droite est -elle en recul en France ?

-Ce recul est-il conjoncturel et temporaire ou structurel et durable ?

-En quoi son destin est-il lié à une tendance internationale ?

-Et, en conclusion, quelle est la stratégie politique la plus adaptée à la situation ?

 

1- L'extrême-droite est -elle en recul en France ?

 

Nous nous appuierons sur les résultats des dernières élections.

 

1-1 : Premier tour des présidentielles.

 

En matière électorale, il faut comparer ce qui est comparable : en l'occurrence le 1er tour de 2017 à celui de 2012, et non ce 1er tour aux sondages précédant le vote ou à des élections d'un autre type.

Donc si l'on opère ainsi, on constate :

1er tour 2012 : 6 421 426 voix pour Marine Le Pen

1er tour 2017 : 7 678 491

soit une progression de 1 257 065 voix.

La progression est indéniable et explique la présence de Marine Le Pen au 2d tour, contrairement à 2012.

Par ailleurs, si l'on additionne l'ensemble des voix des candidats ralliés à Marine Le Pen au 2d tour (soit les seules voix de Dupont-Aignan), on obtient : 1 695 000 voix de plus. Soit un total de 9 373 491 voix.

 

1-2 : Second tour des présidentielles.

 

Ici les seules comparaisons pertinentes sont celle avec le 2d tour des présidentielles 2002, seul cas précédent où l'extrême-droite est parvenue à y accéder, et avec le total de voix attendues en fonction du ralliement de Dupont-Aignan.

 

2d tour 2002 : 5 525 034 voix pour JM Le Pen

Total voix ralliés 1er tour 2017 : 9 373 491 voix.

2d tour 2017 : 10 638 875 voix pour Marine Le Pen, soit un total supérieur de 1 265 384 voix aux voix attendues.

 

Ainsi, malgré sa défaite finale face à Emmanuel Macron, Marine Le Pen, malgré aussi le fiasco souligné de son face à face télévisé avec son challenger, a continué sur sa dynamique de progression. Une progression qui devient même spectaculaire quand on la compare au score de 2d tour de son père en 2002.

Et même si l'on considère la progression du nombre d'électeurs inscrits et la participation totale à ces deux élections : 32 832 832 votants au 2d tour 2002, 35 467 327 en 2017, soit respectivement 79,71% et 74,56% des inscrits, donc un recul en % de la participation, mais qui reste somme toute limité.

 

1-3 : Premier tour des législatives

 

En 2012 : 3 528 663 voix pour les candidats FN

En 2017 : 2 990 454 (+ environ 3 000 voix dans les 11 circonscriptions des Français de l'étranger, où le FN ne fait guère recette avec 2 à 3% des voix).

 

Ici par contre le recul est net. Il est corrélé à la vague LRM qui a surpris tous les commentateurs : une vague dont la nature reste à analyser tant elle semble composite, à l'image de celui qui l'a suscitée. Mélange de dégagisme poujadiste, d'appel à l'Autorité et de modernité libérale, européenne et mondialiste, qui n'est pas sans rappeler le De Gaulle de 1958.

Donc, il se pourrait bien que les candidats macronistes aient capté une partie du vote Le Pen sur le thème poujadiste du "sortez les sortants" de 1956 qui avait préfiguré la vague gaulliste (Pierre Poujade s'était d'ailleurs rallié à De Gaulle).

 

Faut-il conclure de cela à un arrêt de la vague populiste d'extrême-droite ?

 

2-Recul conjoncturel ou structurel ?

 

Ici les choses se compliquent, car il ne s'agit plus d'analyser des faits passés, mais de conjecturer sur l'avenir.

Au moins peut-on écarter d'emblée l'analyse lue dans un tract de 2d tour de LFI (et qui correspond à des propos entendus de la bouche de militants LFI pour récuser l'idée d'un Front antifasciste) : "le Front national, après avoir rempli son rôle d'épouvantail à la présidentielle, s'est couché."

Ce type de propos sous-entend tout d'abord que le FN ne serait qu'un pion manipulé par les vrais maître du jeu (les barons de la finance dont Macron n'est que le serviteur). Et que donc, le vote FN est suscité par ces manipulateurs en fonction de leurs besoins.

Propos hyper-méprisant pour les électeurs FN, mais surtout totalement délirant dans son simplisme complotiste.

Par ailleurs, l'affirmation comme quoi le FN "s'est couché" implique donc que le FN a disparu du champ politique et qu'il ne faut donc pas en tenir compte.

On a affaire là à un pur déni de réalité. Il est bien évident que le FN n'est pas mort, et surtout que ses idées sont plus actives que jamais, puisqu'elles inspirent d'ores et déjà la politique du gouvernement en matière migratoire. C'est même l'un des secteurs où cette politique est la plus claire : répression tous azimuts et expulsions accélérées pour dissuader les entrées sur le territoire national.

 

Et donc, en première approximation, le combat prioritaire à mener, et à gagner, et d'abord dans les têtes de nos concitoyens, est celui de l'accueil digne des exilé-e-s par la prise en compte de la réalité d'une pression migratoire qui ne va pas s'arrêter mais se renforcer, compte tenu de l'état du monde. Et ce combat est un combat européen et mondial (voir Trump et son mur). Ce qui nous amène au point suivant : la tendance internationale.

 

3-La vague populiste mondiale et la France

Il est loin d'être sans intérêt de se pencher sur les liens qui unissent la dynamique politique et idéologique à l'oeuvre dans notre pays, et ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Au-delà de l'approche superficiellement événementielle (élection de Trump, vote du Brexit, contre-coup d'Etat en Turquie, régressions en cours en Pologne, Hongrie, Russie, Syrie, Inde, Philippines...), un ouvrage collectif international remarquable paru en Allemagne au début de 2017 vient d'être traduit en français : il nous servira de référence.

Sous le titre "L'âge de la régression"(Premier Parallèle, mars 2017, 324 p, 22 €) avec pour sous-titre "Pourquoi nous vivons un tournant historique", il regroupe les contributions de 15 chercheurs et universitaires, sociologues, politistes et philosophes de différents pays (un seul français : le politiste Bruno Latour), parmi lesquels je distinguerai le premier contributeur (ils sont classés dans l'ordre alphabétique), l'américano-indien Arjun APPADURAI, dont j'avais déjà rendu compte du stimulant "Géographie de la colère" en 2011.

Sa contribution ("Une fatigue de la démocratie", p 17-34) est toujours aussi stimulante.

Mettant en perspective les événements évoqués plus haut, il met en avant pour commencer le premier paramètre de la crise de la souveraineté nationale à l'âge de la mondialisation économique.

Pour lui, et on ne peut que partager son constat, le degré d'interdépendance atteint par les économies nationales ne permet plus une politique économique fondée sur la souveraineté exclusive des Etats existants : "Le principe voulant que la souveraineté économique soit le fondement de la souveraineté nationale a toujours été un peu douteux. Aujourd'hui sa pertinence est de plus en plus contestable".(p 19)

Il en découle que la quête de souveraineté se réfugie dans le domaine culturel : "les Etats et les mouvances populistes (...) entendent restaurer leur souveraineté nationale en se tournant vers leurs cultures majoritaires respectives, vers un ethno-nationalisme, en étouffant toute dissidence intellectuelle et culturelle intérieure (...) La culture devient ainsi le siège même de la souveraineté nationale, une telle évolution adoptant des formes très diverses." (p 19-20)

Et Appadurai développe les quatre exemples de la Russie, de la Turquie, de l'Inde et des Etats-Unis. Il les rapproche pour finir de ce qui se passe en Europe, notamment au Royaume Uni, en Hongrie, en Pologne au sommet de l'Etat, mais aussi "dans une multitude de formations d'extrême-droite "mainstream"(...) à l'oeuvre dans pratiquement tous les autres pays." (p 24)

Ces différents exemples sont analysés du point de vue de "l'offre" politique, c'est-à-dire des partis et dirigeants.

Mais qu'en est-il du côté de la "demande", c'est-à-dire des simples citoyens ?

 

Ici Appadurai enrichit son analyse du contexte. A la crise de la souveraineté économique, il ajoute deux autres facteurs explicatifs :

-Le rôle devenu central d'Internet et des médias sociaux, qui crée une nouvelle culture de fabrication express d'identité politique qui relève de l'illusion de toute-puissance des individus connectés;

-La prégnance mondiale de l'idéologie des droits de l'homme, qui limite les violences et discriminations imposées aux minorités, singulièrement aux étrangers.

 

L'alliance des trois facteurs crée un cocktail d'intolérance générale "à l'endroit des règles juridiques démocratiques, de la rationalité délibérative et de la patience politique que requièrent toujours les systèmes démocratiques." (p 27-28)

 

D'autant qu'à ces trois facteurs "se surajoutent l'aggravation, à l'échelle du globe, des inégalités économiques, l'érosion générale de l'Etat-providence et le rôle de plus en plus hégémonique, là encore à l'échelle planétaire, de ces industries financières qui parviennnent à s'imposer par la peur, en martelant l'idée que nous sommes tous en permanence au bord du désastre financier." (p 28)

 

Ainsi, à la réelle détestation des dirigeants populistes pour la démocratie, s'ajoute une véritable lassitude démocratique du peuple, qui déserte les urnes ou ne s'en sert que pour exprimer sa désillusion. D'où le vote britannique en faveur du Brexit...

Concernant spécifiquement l'Europe, il y a en effet concordance entre défection de l'UE et défection de la démocratie elle-même. D'où la recommandation ultime d'Appadurai : "faire cause commune, par-delà les frontières internes à l'Europe, en défense de la justice économique et de la démocratie (...) Telle est la seule réponse possible à la multitude régressive qui se lève actuellement partout, en Europe, comme ailleurs." (p 34)

 

Mais qu'en dit le seul contributeur français ?

 

Bruno LATOUR commence par une description très pessimiste de l'état de l'Europe une contribution pourtant titrée L'Europe refuge (p 115-126).

C'est qu'il n' y a guère d'alternative face à l'urgence : il faut retisser les liens d'une Europe unie. Car "l'Europe est devant trois menaces : l'abandon en rase campagne des pays qui avaient inventé la mondialisation (RU et USA); la mutation climatique; l'obligation de servir de refuge à des millions de migrants et de réfugiés." (p 116)

Et ces trois menaces n'en font qu'une, bien que "quand tout le monde se calfeutre, ce (soit) évidemment le pire moment pour penser en termes d'ouverture des frontières et de révolution dans les modes de vie."(p 118)

Or une partie des élites, celle qui a favorisé l'élection de Trump et le Brexit, a choisi la stratégie du déni de façon profondément cynique : en conjuguant fuite en avant vers le profit maximal pour les uns (leur petit monde) et fuite en arrière vers l'ethnicisme raciste et xénophobe pour les autres (le peuple), les deux étant liés par le discours climato-sceptique et anti-écolo. Ce qui implique de s'abstraire de toute contingence géopolitique.

L'Europe est donc justement la bonne réponse à la situation géopolitique en tant que "club des nations qui (ont) définitivement renoncé à l'empire." (p 125)

Car les rêves impériaux des autres puissances ne sauraient en aucune manière répondre au défi qui est aujourd'hui planétaire. Mais cela suppose de s'émanciper du discours ethno-négationniste propagé par les élites irresponsables.

 

Donc, et à nouveau, l'Europe comme réponse.

 

Mais pour mettre en place cette réponse, comme le dit Zygmunt BAUMAN dans sa contribution (Des symptômes en quête d'un objet et d'un nom, p 35-54), qui fut aussi son ultime texte, on ne peut se fonder que sur le dialogue.

Car le principal symptôme qu'il décèle dans la situation présente est "cette récente "panique migratoire" qui, en toute probabilité, est encore loin d'avoir atteint son apogée." (p 37)

Or le phénomène migratoire dont l'Europe est l'objet est un processus inéluctable, que cela nous plaise ou non.

Apprendre à dialoguer en dépassant les réflexes primaires d"intolérance à la différence est donc bien un enjeu de long terme donnant lieu à une véritable révolution culturelle cosmopolitique qui doit irriguer en premier lieu notre système éducatif.

Une autre contribution, celle du politologue bulgare Ivan KRASTEV ("Le retour des régimes majoritaires", p 95-114), reprend la thématique dégagée par Arjun APPADURAI. En effet, il établit que le refuge dans l'identité culturelle comme base de la souveraineté constitue le moteur d'une nouvelle "démocratie illibérale" qui refuse tout droit aux minorités et toute limitation au pouvoir de la majorité : les nouvelles formations politiques qui incarnent ce tournant, "séduisent tous ceux qui considèrent que la séparation des pouvoirs, à laquelle tiennent tant les libéraux, loin d'être un moyen de rendre les dirigeants comptables de leurs actes et de leurs décisions, est plutôt un alibi permettant aux élites d'éluder leurs promesses électorales." (p 113)

Ainsi ces nouveaux populistes n'hésitent pas, une fois au pouvoir, à détruire tous les contre-pouvoirs; mais également, s'ils n'arrivent pas au pouvoir, à contester le résultat d'élections dont ils auraient dû, selon eux, être les légitimes vainqueurs : c'est "l'émergence d'une mentalité fondée sur le principe "les élections ne sont justes que si nous les remportons"..." (ibidem).

Enfin, on retiendra la contribution de la sociologue franco-israëlienne Eva ILLOUZ, "Du paradoxe de la libération à la disparition des élites libérales" (p 71-94), qui montre de façon très convaincante, à partir de l'exemple israëlien, comment le mépris d'une communauté culturelle à composant populaire, la communauté sépharade, par une élite soi-disant libérale, les ashkénazes, a produit la montée du poison identitaire comme réponse à ce mépris de classe. A ce titre l'exemple israëlien a valeur universelle : il démontre comment la non-remise en cause par les élites libérales de la mythologie nationale en fait un puissant carburant réactionnaire basé sur le ressentiment social.

4-Quelle stratégie politique ?

Si l'on réinvestit toutes ces analyses sur le cas français, on voit bien à quel point nous sommes loin d'être tirés d'affaire avec le fragile "triomphe macronien" du printemps dernier.

Nous sommes en effet confrontés à un double déni : celui des urgences climatique et migratoire, qui ne sont évoquées au sommet que pour être conjurées par de fausses recettes autoritaires ou des reculades face aux lobbies. Et à une double tentation : celles de la fuite en avant autoritaire du président-monarque et celle de l'opposition populiste (doublement incarnée par le FN et LFI) d'essence tout aussi autoritaire.

Face à ces écueils, nos faibles ressources sont celles de l'amour de la liberté et de la justice et, comme le dit APPADURAI, "la propagation à l'échelle du globe de l'idéologie des droits de l'homme"(p 27).

Ce qui est dire, également, que toute action politique ne peut plus être pensée dans le strict cadre de l'Etat-nation, car les enjeux sont d'emblée mondiaux : nous devons entrer résolument dans l'ère de la cosmopolitique. Une cosmopolitique démocratique, donc délibérative, basée sur les droits universels.

Donc, le rassemblement politique à construire en France doit impérativement être connecté à une "Internationale". Ce n'est guère pour l'instant le cas, et de façon encore trop embryonnaire, que pour les partis Verts, et surtout au niveau européen.

Par ailleurs, ce rassemblement doit combattre clairement la régression populiste-identitaire en défendant fermement les libertés et la culture de paix.

 

Il doit également mettre au coeur de son projet l'enjeu écologique à travers la promotion de la transition énergétique, économique et sociale. A cet égard, signalons dans le dernier n° de "La Revue durable", la stimulante contribution de Sophie SWATON pour un "revenu de transition écologique" à verser au débat sur le revenu de base universel.

 

 

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