Alessandro STELLA Années de rêves et de plomb

Publié le par Henri LOURDOU

Retour sur la révolution et les années 70 :

Alessandro STELLA "Années de rêves et de plomb -

Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980)",

Agone, 3e trimestre 2016,166 p.

 

Je dois remercier un ami pour m'avoir signalé et conseillé ce livre. Nous avons en partage d'avoir milité dans l'extrême-gauche révolutionnaire des années 70, et d'avoir été fascinés tous deux par l'exemple italien de ces années-là : outre la radicalité des luttes ouvrières, le mouvement gauchiste y avait inventé la pratique des "autoréductions" et de l'occupation des maisons vides et lancé des radios libres. Nous avions ensemble participé à un "voyage d'étude" à Turin et Milan en mai 78, au moment-même où Aldo Moro venait d'être exécuté par les Brigades Rouges. J'en avais ramené un maximum de périodiques de l'extrême-gauche italienne que j'ai précieusement gardés : ils illustrent bien le propos de STELLA qui appartenait alors, dans la région de Vicence -à l'ouest de Venise et au nord de Padoue- à la mouvance de l'Autonomie ouvrière alors à son apogée.

 

STELLA rend compte de façon vivante et honnête de l'ambiance de ces années. En particulier, il restitue la visée initiale et le sens de l'engagement de centaines de milliers de jeunes ouvriers et étudiants engagés dans ce grand mouvement contestataire.

Il apparaît clairement une césure dans la nouvelle génération post-75 qui constitue le mouvement "autonome". Ces jeunes gens refusent les vieilles organisations gauchistes centralisées, au profit de collectifs locaux librement fédérés, et la coupure entre revendications économiques et revendications politiques, émancipation collective et émancipation individuelle. Leur volonté de changer la vie s'exerce dans une pratique quotidienne et collective du refus des contraintes autoritaires qui radicalise les affrontements, en pratiquant notamment la "reprise individuelle" (le vol, souvent pratiqué en groupe et toujours à des fins collectives) et le sabotage. La montée de la violence est progressive mais rapide en raison de l'élargissement de ce groupe dont l'apogée est une manifestation de 100 000 personnes à Milan en mars 78, et de la réaction violente des autorités qui alimente la spirale de la violence.

Face à cette radicalisation, la réaction des institutions est en effet sanglante et sans états d'âme : l'Etat de droit est vite oublié au profit de procédés rapides et brutaux, et dans cette guerre qui s'amorce le rapport de force est sans appel. Le mouvement est écrasé en l'espace d'un an : au printemps 79 les rafles policières se multiplient, les uns acceptent de "donner" leurs camarades contre une immunité ("repentis"), les autres se "dissocient" des pratiques violentes, d'autres sont arrêtés et lourdement condamnés, et d'autres enfin entrent dans la clandestinité, soit pour approfondir la lutte armée (avec les groupes accusés jusque-là de "militarisme" : BR et Prima Linea), soit pour s'enfuir à l'étranger (c'est le cas de l'auteur, réfugié en France en 1982).

STELLA refuse la version qui s'est imposé en Italie d'un mouvement essentiellement criminel.

Pour autant, il analyse bien les impasses de la violence : "Parmi d'autres facteurs déterminants de la défaite du mouvement des années 70, il faut sans doute évoquer le fait que l'appel aux armes contient en lui-même une dérive négative. Une sorte de loi d'airain, inexorablement reproduite au cours des siècles et des révolutions. La dynamique psychique et relationnelle introduite par l'emploi des armes peut parvenir rapidement à corrompre des âmes nobles, à rendre impitoyables des personnes autrefois douces et aimables, et finalement à bouleverser leurs valeurs de départ. Sans parler du fait que l'appel aux armes fait accourir des gens qui ne sont pas animés par de bonnes intentions mais fascinés par la violence, le pouvoir que les armes donnent sur autrui. Ce n'est probablement pas un hasard si les plus infâmes des mouchards, les plus célèbres parmi les "repentis" des Brigades rouges et de Prima linea (...) étaient connus comme bagarreurs, violents et passionnés par les armes." (p 86-87)

 

Ce bilan cependant n'est pas poussé jusqu'au bout, car il s'assortit d'une critique, qui me semble injuste, des intellectuels révolutionnaires (aucun nom n'est donné, mais on pense forcément à Adriano SOFRI notamment) qui se sont "dissociés" de la violence : ils auraient fait preuve non seulement d'inconséquence, mais aussi "abandonné" les jeunes adeptes de la lutte armée : "rejetés dans la "mauvaise jeunesse" que l'Etat pouvait légitimement punir." (p 86)

Cette attitude aurait rompu le pacte collectif implicite unissant toutes les composantes du "mouvement".

Il y a là une impasse sur l'attitude des adeptes de la violence que l'on retrouve aujourd'hui encore. Ceux-ci décident souverainement dans leur coin de leurs actions, sans en référer au reste du "mouvement", puis ils exigent une solidarité totale face à leurs conséquences. Là me semble la véritable inconséquence, qui relève même d'une sorte de chantage inacceptable.

Il y a bien sûr une vraie question à creuser : celle de l'erreur manifeste qu'a constitué la référence au modèle révolutionnaire violent promu par les bolchéviks et leurs successeurs, et porté aussi par une fraction majoritaire du mouvement anarchiste.

Il était et il reste juste de rompre avec ce modèle, dont le caractère contre-productif s'est vérifié tout au long de l'Histoire. La radicalité du projet d'émancipation humaine doit prendre d'autres voies. Celles-ci restent largement à explorer.

Face à la répression violente des manifestations violentes, autre chose me semble être la bonne attitude : sans pour autant cautionner les actions violentes, défendre jusqu'au bout et de façon conséquente l'Etat de droit et les garanties de la défense.

Car, on le voit aujourd'hui en France, singulièrement depuis 2015, l'impunité de fait accordée à ceux qui bénéficient du monopole légal de la force (police et armée) nourrit sans arrêt de nouveaux abus.

Face à ces abus, notre seule défense potentiellement efficace est le recours au Droit, et particulièrement à ces "Droits de l'Homme" trop longtemps moqués par la tradition révolutionnaire.

Et c'est d'ailleurs au nom de ces droits, et de leur extension, que peut s'alimenter la dynamique politique d'émancipation.

Là repose pour moi la véritable continuité avec mon engagement révolutionnaire de ces années-là.

Reste que le témoignage de STELLA est précieux, comme l'était celui de Jean-Marc ROUILLAN pour le début des années 70 toulousaines, pour rendre compte d'une époque et d'un état d'esprit qui nous a marqués, pour certains d'entre nous, pour la vie, et qui reste une source d'espérance.

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