A quoi reconnaît-on le fascisme ?

Publié le par Henri LOURDOU

A quoi reconnaît-on le fascisme ?

 

Philipp KERR "La dame de Zagreb"( Livre de Poche n°34383, janvier 2017, 574 p, traduit de l'anglais par Philippe BONNET, Ed du Masque, 2015).

 

C'est la 10e aventure, parue à Londres en 2015, de Bernhard, alias Bernie, Gunther, inspecteur romantique et berlinois de la Kripo (Kriminal Polizei), sympathisant social-démocrate amené malgré lui à collaborer avec les nazis, ce qui l'entraîne dans des rebondissements sans fin, où il manque à chaque fois de peu laisser sa peau, entre 1934 et 1954. J'ai déjà évoqué cette figure dans un article sur les "héros perdants dans l'Histoire et dans la fiction".

L'ordre de parution des différents volumes ne correspond pas à l'ordre chronologique. Après un démarrage en beauté de 3 aventures regroupées dans "La trilogie berlinoise", qui se passent en 1936, 1938 et 1947, KERR nous entraîne en 1949 et 1950, puis nous fait revenir en 1934, avant de nous propulser en 1954...dans l'Argentine de Juan Peron, père du populisme latino-américain. Les trois derniers volumes nous font revenir au plus fort de la guerre, en 1941 et 1943. Ce dernier part de 1956 pour nous faire revenir à nouveau dans ce passé tourmenté, en 1942 et 1943.

On ne se lasse pas de ces plongées dans des situations marquées par l'ambigüité. Utilisé par les plus hauts dignitaires nazis pour ses qualités de détective, et en raison-même de sa non-adhésion à l'idéologie du régime, Gunther essaie tout à la fois de sauver sa peau et de préserver sa dignité (on ne dira pas "sauver son âme" : sa lucidité l'empêche d'avoir la moindre illusion là-dessus), tout en essayant d'arracher au passage quelques rares instants de bonheur.

Ce dosage subtil fait tout l'attrait du personnage, renforcé par la solide documentation de l'auteur, qui met en lumière quelques aspects trop peu connus ou mis en avant de ces sombres heures.

Ici, il s'agit du régime des Oustachis en Croatie et de l'aspect outrancier des massacres commis dans cette guerre en Yougoslavie, d'une part, et, d'autre part, du rôle et de la situation de la Suisse à cette époque trouble.

A côté de cela, l'humour noir et systématique de Gunther, dont on apprend à cette occasion qu'il l'a puisé dans sa fréquentation des boulangers juifs de son quartier de Berlin (...avant 1933), donne à tous ces épisodes le relief d'un désespoir poli.

On en retire aussi au passage quelques jugements littéraires et philosophiques (Gunther est un policier lettré).

Dont celui-ci, qui a déclenché l'écriture de cette note : "il m'arrive souvent de me dire que j'aurais pu être Goethe. Il se peut que ce soit son dédain pour l'Eglise et la loi, et les nazis bien entendu – il aurait sans aucun doute détesté Hitler; c'est sûrement aux nazis qu'il pensait quand il nous conseille de traiter avec mépris ceux chez qui le désir de punir est fort."(p 416)

 

Cette pensée va plus loin que les nazis. Elle doit continuer à nous inspirer.

Traitons toujours avec mépris ceux chez qui le désir de punir est fort.

Ce qui me ramène à ce petit livre récemment réédité en Français de Umberto ECO "Reconnaître le fascisme" (Grasset, mai 2017, 52 p, traduit de l'italien par Myriam BOUZAHER, initialement publié à Milan en 1997).

Acheté pour alimenter mon précédent article sur l'actualité ou non de la menace fasciste, ce court texte revient sur l'expérience personnelle de ECO. Agé de 10 ans en 1942, il gagne un premier concours littéraire sur le sujet : "Faut-il mourir pour la gloire de Mussolini et le destin immortel de l'Italie ?" Il avait répondu "bien évidemment" oui.

Puis il découvre, en 1943, à 11 ans donc, le sens du mot "liberté". Il ne l'a pas oublié depuis.

D'où sa vigilance antifasciste, resté intacte jusqu'à sa mort en 2016, et réactivée en 1997 à travers ce texte, qui fait pendant à son adhésion à une pétition internationale d'écrivains qui fit alors débat (n'exagéraient-ils pas le retour du danger ?).

On sait aujourd'hui, vingt ans après, qu'ils n'exagéraient pas, même si bien sûr l'Histoire ne se répète pas à l'identique. Tout au plus doit-on souligner la nouveauté qui accompagne le retour du même.

Ce "même" qu'ECO propose de baptiser "l'Ur-fascisme", "c'est-à-dire le fascisme primitif et éternel" (p 34).

Et donc, après avoir pointé la nouveauté, discutons avec ECO les caractères de ce noyau "primitif et éternel".

Il insiste sur la plasticité du phénomène et met en garde contre l'utilisation rigide ou dogmatique des 7 caractéristiques qu'il dégage, et dont, dit-il, "beaucoup se contredisent réciproquement et sont typiques d'autres formes de despotisme ou de fanatisme"(ibidem).

Alors, dira-t-on : quel intérêt ?

C'est que, ajoute-t-il, "il suffit qu'une seule d'entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste".

Quelles sont-elles ?

-Culte syncrétiste et occultiste de la tradition, alliant des sources contradictoires

-Irrationalisme

-Culte de l'action pour l'action

-Unanimisme et refus des désaccords

-Peur de la différence et de l'étranger

-Appel aux frustrations des classes moyennes

-Obsession du complot et nationalisme.

 

Et il termine par l'antidote préventif à la "coagulation" d'une "nébuleuse fasciste" à partir de l'un ou l'autre de ces 7 traits.

Il peut se résumer d'un mot : "Liberté". A condition de préciser, comme il le fait, "Liberté et libération sont un devoir qui ne finit jamais" (p 51).

Ce qui est précisé encore par le poème de Franco FORTINI qui clôt son texte :

"Mais nous avons lu dans les yeux des morts

Et sur terre, la liberté nous la ferons.

Mais ils l'ont serré les poings des morts,

La justice que nous ferons."

 

Justice et liberté : tout est là. Ce qui, j'y reviens pour finir, justifie pleinement le jugement de Goethe sur ceux chez qui "le désir de punir est fort", car celui-ci s'oppose à à ces deux aspirations à travers le culte de la violence et du pouvoir absolu que, curieusement, ECO a omis dans sa liste des caractéristiques de l'Ur-fascisme. Peut-être parce que leur évidence lui semblait telle qu'il n'a pas jugé utile de les rappeler.

Or cette évidence est de moins à moins évidente au fur et à mesure que se développent, parallèlement, l'oubli du passé fasciste (ou plutôt son effacement progressif par la disparition de ses témoins directs, et donc le caractère de plus en plus formel de manifestations du souvenir de moins en moins chargées d'émotion) et les frustrations des victimes, réelles ou fantasmées, de la mondialisation libérale.

Conjurer l'oubli de ce que fut le fascisme est donc un impératif majeur. Et minorer le risque de son retour sous un autre nom une faute politique et morale.

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