Amsterdam,une Histoire de la ville la plus libérale du monde

Publié le par Henri LOURDOU

Russell SHORTO

"Amsterdam. A History of the World's Most Liberal City"

Vintage Books, 2013, 358 p.

 

Bien qu'il soit en anglais, et que je ne maîtrise qu'imparfaitement cette langue, je n'ai pas lâché ce livre, une fois commencé, tant il remue de choses en moi.

Acheté à Amsterdam, bien sûr, lors d'un récent séjour, il présente une Histoire de la ville qui a la double particularité d'être très concrète, en s'appuyant sur les biographies de personnes significatives, et très conceptuelle, car elle interroge ce qui constitue ce "libéralisme" si particulier qui caractérise la ville en le rapportant aux enjeux de la grande Histoire de l'Humanité.

 

J'ai en particulier compris, en le lisant, pourquoi j'ai toujours eu autant de mal à partager cette diabolisation française contemporaine du terme "libéral", et à communier dans la détestation du "libéralisme" propre à la Gauche qui se pense radicale.

 

De fait, je suis un libéral car je n'ai pas rompu le cordon ombilical qui me relie toujours, par-delà les années, à la grande révolte de la jeunesse des années 60-70.

 

Car cette révolte nous parlait avant tout de liberté : du droit de chacun-e à construire lui-même le sens de sa vie.

Et c'est de ce libéralisme-là, qui s'allie dans le cas hollandais à un sens très développé de la justice sociale (j'y reviendrai), que nous parle ce livre.

 

Je reste émerveillé, je l'avoue, tant par ce que j'ai vu et vécu à Amsterdam, que par les biographies évoquées et mises en perspective ici.

Sujets d'émerveillement de mon (court : 4 jours) séjour : l'omni-présence des vélos bien sûr, et l'embellissement des rues par les habitants eux-mêmes; l'absence de contrôles policiers aux entrées des lieux publics (y compris le musée juif de l'ancienne Grande Synagogue); et pour tout dire l'atmosphère paisible qui se dégage de la ville. On peut donc aujourd'hui en Europe se sentir en sécurité sans surveillance stressante ?

Cela tient-il au caractère de "petit pays" à l'écart des grands engagements mondiaux ? Peut-être. Il n'en demeure pas moins qu'Amsterdam demeure l'une des villes les plus cosmopolites du monde. Et que l'extrême-droite islamophobe ne fait pas ici recette.

Quant aux biographies significatives qui structurent le livre par leur succession chronologique, elles allient le très connu (Spinoza bien sûr, Guillaume le Taciturne, évidemment, Anne Frank forcément) au moins connu et au méconnu (j' y reviendrai).

Le plus parlant pour moi fut d'y retrouver mes frères et soeurs du grand mouvement libertaire international de la jeunesse des années 60-70 : et notamment la figure de proue du mouvement Provo, Roel Van Duijn.

C'est l'héritage idéologique et politique de ce mouvement qui explique l'essor récent de la "Gauche Verte" (Groen Links), seul contre-poids à l'effondrement de la Social-Démocratie et à la Droitisation globale de la société néerlandaise, comme de toutes les sociétés européennes actuelles.

Parmi les nombreux méconnus qui ont préparé cette Histoire, Eduard Douwes Dekker, dit Multatuli, dont le roman anticolonial "Max Havelaar" a donné son nom au premier label de commerce équitable (inventé par des Hollandais...), Benno Premsela, pionnier du droit des LGBT : "après s'être caché des nazis -en tant que Juif- il en ressortit avec la conviction que plus jamais il ne cacherait qui il était.", Wallraven Van Hall, "le banquier qui dirigea la résistance antinazie, capturé et exécuté en janvier 1945"...Herman Gorter, le théoricien du premier gauchisme opposé à Lénine, dont je possède la "Réponse à Lénine" contre son livre "Le gauchisme, maladie infantile du communisme", rééditée en1979 par les "cahiers Spartacus"...Fameuse polémique de 1920 qui donna en 1968 son nom aux mouvements de jeunes nés à la gauche du PCF, et son titre au livre des frères Cohn-Bendit : "Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme" qui fut mon livre de formation idéologique l'année de mes 15 ans...

C'est donc dire toute ce que ce livre remue en moi de souvenirs. Mais aussi de découvertes : l'Histoire de cette ville d'Amsterdam est à la fois celle de l'expansion européenne, notamment coloniale, mais aussi celle des révoltes contre tous les aspects négatifs de cette expansion, à travers un brassage des hommes et des cultures particulièrement riche.

Et ce qui structure cette histoire c'est l'alliance d'individualisme et de solidarité qui constitue le libéralisme profond de cette ville, où le toléré ("gedoken", terme paraît-il intraduisible) est une troisième voie entre le plus tout à fait interdit et le pas encore autorisé... Cette promotion du "déjà plus" et du "pas encore" aurait sans doute réjoui ce grand résistant libéral qu'était Vladimir Jankélévitch, apôtre du non-manichéisme fondé sur des principes.

Il traduit pour moi en pratique cette "politique des Droits de l'Homme" prônée par Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère et que je reprends à mon compte.

Publié dans Histoire, politique

Commenter cet article