Petite leçon d'Histoire pour une gauche déboussolée

Publié le par Henri LOURDOU

Petite leçon d'Histoire pour une Gauche déboussolée :

Retour à 1958.

 

Dans un article précédent, j'évoquais 1958 pour illustrer le fait qu'une gauche désunie dans un scrutin majoritaire à 2 tours se donne toutes les chances de perdre.

Les résultats du 1er tour des législatives de 2017 apportent d'autres éléments de comparaison.

 

L'émergence d'un parti présidentiel

 

En 2017 comme en 1958, les "vieux partis" apparaissent comme usés et la modernité semble du côté d'un nouveau parti présidentiel, constitué autour du nouvel "homme fort".

Pour de Gaulle en 1958, il a fallu s'y reprendre à deux fois (dissolution et élections de 1962, dans la foulée du référendum instituant l'élection du président au suffrage universel direct, car les vieux partis s'accrochaient. Et il a dû composer longtemps avec un Sénat d'opposition modérée, dernier contre-pouvoir à la toute-puissance du parti gaulliste.

En 2017, c'est dès le premier coup que le président Macron impose son parti présidentiel (LRM). Avec le même effet prévisible : une majorité de députés aux ordres de l'Elysée, qui dicte l'agenda et le tempo des initiatives.

Cette quasi-disparition du débat démocratique répond à un besoin d'ordre récurrent dans une France de tradition autoritaire, alternant périodes de tumultes et périodes de retour à un pouvoir fort.

Il va peut-être falloir réapprendre aux nouvelles générations le sens de l'expression "députés-godillots", popularisée dans les années 60 par le "Canard enchaîné".

 

 

Les aspirations nouvelles non satisfaites

 

Mais derrière cet apparent éternel retour, se cache une évolution en profondeur. Il s'agit du lent déconditionnement à l'autorité, analysé par Gérard Mendel notamment, qui ouvre à de nouvelles aspirations à l'autonomie moins ambivalentes que les traditionnelles révoltes, violentes mais sans lendemain.

Les initiatives foisonnantes de ce qu'il est convenu d'appeler "la société civile" témoignent de ces aspirations à "faire" et à "voir le bout de ses actes" (selon l'expression reprise maintes fois par Mendel).

Que ces initiatives ne trouvent pas le "débouché politique" qui leur correspond reste cependant le problème à résoudre.

Car ni les partis de gauche traditionnels, ni la France Insoumise, ni le parti écologiste principal, EELV, ne répondent à cet objectif.

 

 

A la recherche de la "Nouvelle Gauche"

 

A la fin des années 50, les partis de Gauche étaient déjà en crise.

Le principal, le PCF, avait subi l'épreuve des désillusions commençantes vis-à-vis du "modèle soviétique". La répression de la révolte hongroise de 1956, les méandres tactiques du soutien à la révolution algérienne (dont témoigne le quasi abandon de Fernand Iveton, récemment rappelé par le beau roman de Joseph Andras, "De nos frères blessés", Actes Sud, mai 2016) avaient ouvert un espace critique parmi de nombreux jeunes intellectuels jusque-là liés au Parti. Des revues comme "Arguments", lancée par Edgar Morin (exclu du PCF en 1951) en témoignaient.

La SFIO, déconsidérée par son association à la sale guerre en Algérie, avait, elle aussi connue ses dissidents.

Enfin, la radicalisation de certains chrétiens, venus de la démocratie chrétienne, toujours en lien avec la guerre d'Algérie, avait aussi touchée certains jeunes.

Toute cette jeunesse s'était plus ou moins reconnue dans les nombreux clubs de réflexion, allant de la gauche modérée ("Club Jean Moulin") à la gauche extrême, que la prose journalistique avait amalgamés dans l'expression "Nouvelle gauche".

La création, en 1960, du PSU (Parti Socialiste Unifié) fut le principal débouché politique de cette ébullition intellectuelle.

Le résultat électoral ne fut pas spectaculaire.

Malgré quelques implantations locales, le nouveau parti ne réussit pas à s'imposer. Son splendide isolement, lorsque les grandes manoeuvres initiées par Mitterrand aboutirent à la création laborieuse du nouveau Parti Socialiste, sur les fondations de la vieille SFIO, lui fut fatal.

A partir de 1972, la dynamique du "programme commun de gouvernement" signé par PS, PCF et fraction de gauche du Parti radical (qui se coupa en deux sur la question de l'alliance avec le PCF) marginalisa la "Nouvelle gauche", écartelée entre les impératifs de participation à une majorité potentielle, et les tendances à s'immerger dans les mouvements protestataires alors en plein essor.

La période fut rude et riche d'ambiguïtés : car le débat à Gauche est éternel et pas toujours assumé entre les surenchères radicales de la protestation et les compromis nécessaires de l'action publique démocratique.

Ce débat se retrouvera dans le nouveau parti des Verts à partir de 1984, parti rejoint par de nombreux héritiers de la "Nouvelle gauche" des années 60 et du "gauchisme" des années 70.

Parallèlement, le PCF connut dans ces années-là une mue souvent méconnue. Beaucoup de militants des années 70 ont alors rompu avec l'imaginaire "bolchévik-stalinien" de l'avant-garde éclairée et autoritaire. Le culte du chef recule, l'idée d'autogestion apparaît, et, surtout, celle du pluralisme démocratique et du compromis réformiste nécessaires à une transition pacifique vers la société sans classes.

Mais cette mue n'est pas acceptée par d'autres. La nostalgie du modèle révolutionnaire, qui nourrit en son temps les dissidences "gauchistes", continue d'habiter bien des militants et électeurs.

 

LFI : le retour au PCF d'avant ?

 

Et c'est ici qu'il faut évoquer l'apparent succès de LFI (La France Insoumise), le nouveau parti créé par JL Mélenchon.

En effet, face à la vague Macron de LRM (La République en Marche, nouveau parti présidentiel), les 2ds (loin derrière...) sont souvent des candidats LFI, quand ce ne sont pas des candidats Fn ou LR.

Faut-il donc considérer, à l'instar de JLM, que LFI constitue désormais la seule opposition de gauche au parti présidentiel ?

Ce serait le cas si LFI se situait bien dans le cadre d'un rassemblement des gauches et des écologistes.

Or ce n'est pas le cas. LFI s'est constitué pour faire la peau aux autre partis de gauche : le PS en premier lieu, EELV en second lieu, mais également ses anciens partenaires du Front de gauche, PCF et Ensemble !

A toutes les sollicitations de rencontres et de pourparlers à tous les niveaux, il a été invariablement répondu : rejoignez les "groupes d'appui" à la candidature de JLM dans le cadre de LFI...et là on discutera !

Or dans quel cadre organisationnel et politique se situent ces "groupes d'appui" ?

Le mystère est bien gardé, dans la plus pure tradition autoritaire.

De fait, seul le leader charismatique a les clés du camion LFI.

 

Mais ce n'est pas tout.

Même si le logiciel LFI intègre l'enjeu écologique, il le fait d'une façon et dans un cadre que l'on ne peut que qualifier de réactionnaire : celui du national-étatisme jacobin, appuyé sur la référence nostalgique aux "Jours heureux" du Conseil National de la Résistance.

De ce point de vue aussi, on peut parler d'un retour au "PCF d'avant" : celui de Maurice Thorez, avant-garde officielle de la classe ouvrière seule porteuse du vrai "intérêt national" et futur parti unique de la société socialiste (à présent éco-socialiste : cela seul a changé).

Les comportements sectaires et anti-unitaires que certains déplorent ne sont pas un accident, ni une scorie d'un modèle encore inabouti. Ils sont au coeur de l'identité politique de LFI telle qu'elle s'est constituée au fil du temps.

Ainsi, LFI, comme le PCF de 1947 à 1964, se contentera au mieux d'exercer une stérile fonction "tribunitienne", sans vraie capacité de peser sur les événements de façon positive, en raison de son "splendide isolement" et de son incapacité à en sortir.

Posture qui ne fait qu'alimenter le ressentiment...et avec lui la recherche de bouc-émissaires plus faciles à trouver chez plus faible que soi que chez les puissants.

PS du 18 juin : Malgré tout ce que je viens d'écrire, je viens de voter au 2d tour pour une candidate LFI opposée à un candidat LRM, car si stratégiquement je m'oppose à LFI on l'a compris, je trouve pertinent de soutenir tactiquement ce parti dans cette conjoncture précise, où la domination sans partage de LRM constitue le danger principal.

 

Une autre Nouvelle Gauche ?

 

Face à la constitution de ce nouveau bloc archéo-gauchiste, les éléments existent pour une nouvelle gauche authentiquement démocratique, écologiste, sociale et européenne.

Cela suppose de dépasser et unifier les organisations existantes que sont le PS, EELV et le PCF (du moins leurs éléments qui ont opéré leur mue sur ces 4 éléments identitaires), en ralliant les éléments égarés à LFI. Et en pesant sur ce dernier parti pour l'obliger à changer.

La démocratie : une gauche démocratique prend au sérieux à égalité la question de la participation citoyenne et celle du pluralisme, du débat et du compromis majoritaire. Elle ne considère pas être porteuse de 100% de la vérité, et donc ne "choisit pas son peuple". Pour elle, le débat suppose la controverse, et non la polémique où il s'agit d'abattre l'adversaire en annihilant son point de vue.

Et donc, sachant que le débat peut faire évoluer les points de vue, elle exclut la notion de "mandat impératif". Un point de divergence majeur avec LFI qui, elle, présuppose une "volonté populaire" faite d'un seul bloc...ce qui conduit (l'Histoire l'a maintes fois montré) à la dictature de l'avant-garde censée représenter ce Peuple mythifié. Le dernier exemple en date est celui de Nicolas Maduro au Vénézuela, refusant d'appliquer le "référendum révocatoire" prévu dans la Constitution bolivarienne, car le peuple aurait pu "mal voter", et réprimant à présent de façon violente les manifestations de l'opposition.

Mais cela suppose d'ouvrir l'espace de vie de la démocratie en évitant la politique professionnelle s'alimentant de et alimentant le cumul des mandats, et de rompre avec la monarchie présidentielle qui tue le débat démocratique en annihilant le Parlement.

Et aussi de trouver de nouvelles modalités de participation citoyenne, à travers ce que Pierre Rosanvallon a baptisé la "démocratie d'exercice".

L'écologie : une gauche écologiste ne fait pas des enjeux écologiques une annexe, mais le coeur de son programme. Car il s'agit bien d'un véritable changement de civilisation à opérer. Sortir des énergies fossiles et sauver la biodiversité ne se fera pas sans un changement complet de nos façons de produire et de consommer, donc de vivre.

Cette grande transition concerne donc tous les aspects de l'action publique, car elle concerne tous les niveaux, du local au mondial, et tous les secteurs (de la Défense à la Protection sociale, en passant par l'Education, la Justice, la Police, la Culture et bien sûr tous les secteurs de l'économie...).

Le social : c'est la question de l'égalité réelle qui suppose une lutte constante contre les inégalités et les discriminations, s'attaquant à la fois aux riches et aux puissants, mais aussi aux préjugés (qui ne sont pas loin s'en faut, et n'en déplaise aux populistes, l'apanage des riches et des puissants). Cela suppose bien des arbitrages sur la question de l'équité dans une société devenue très complexe, et où les contradictions ne se limitent pas à l'opposition entre "l'Oligarchie" et "le Peuple". Une gauche sociale ne se borne pas à répéter "faisons rendre gorge à la finance" : elle explore les modalités d'un véritable contrat social, toujours à actualiser par l'information éclairée et le débat citoyen.

L'Europe : sujet apparemment le plus clivant avec la gauche populiste de LFI, il n'est pas, on l'a vu, le seul. Il n'en demeure pas moins qu'une gauche européenne refuse de cantonner le débat politique à l'espace national et contribue à construire l'espace délibératif européen pour l'avènement d'une démocratie européenne devenue indispensable. Indispensable pour rendre l'Europe aux citoyens, mais également indispensable pour permettre les politiques efficaces répondant à une mondialisation des enjeux.

 

Ainsi je signe des deux mains la dernière chronique de Raphaël Glucksmann dans l'Obs du 15-6-17 : "Ci-gît le PS (1971-2017)".

Et à présent, au travail !

 

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