Klaus MANN Le tournant-histoire d'une vie

Publié le par Henri LOURDOU

Klaus MANN "Le tournant -Histoire d'une vie",

Babel-Actes Sud n°878, mars 2008, 690 p.

 

Je découvre un peu par hasard cette autobiographie de celui qu'on a tendance à désigner comme le fils de Thomas MANN. La substantielle préface de Jean-Michel PALMIER, grand spécialiste de l'Allemagne de Weimar, qui nous fit découvrir en notre jeune temps Herbert MARCUSE et Wilhelm REICH (10-18, 1970), lui rend justice.

Klaus MANN, qui bénéficia bien sûr du climat intellectuel d'une famille exceptionnelle et particulièrement libérale pour l'époque et le lieu (la Bavière où il passa son enfance et son adolescence de 1906 à 1923), est à tous égards un intellectuel et un écrivain remarquables.

Remarquable par son parti-pris de s'ouvrir sans limite au vaste monde, remarquable par son refus du nationalisme et son engagement antinazi précoce et sans faille, remarquable enfin par sa vive sensibilité et son sens du beau.

Dans son livre, il retrace, outre l'importance de sa famille (son père bien sûr, mais aussi sa mère, femme elle aussi remarquable, son oncle Heinrich, mais aussi ses 5 frères et soeurs, parmi lesquels surtout sa soeur Erika, dont il était le plus proche), ses nombreux voyages et rencontres et les enjeux d'une époque (1930-1945) particulièrement trouble.

Un livre qui m'a donné envie de lire son oeuvre littéraire, mais aussi celles de ses père et oncle que je n'ai jamais lus.

 

Citations choisies :

Sur l'Europe

En début du chapitre VII "A la recherche d'un chemin, 1928-1930" :

"je cherchais à donner un nom à mon désir et à ma nostalgie, à mon héritage et mes devoirs. Europe ! Ces trois syllabes devinrent pour moi la quintessence même de ce qui est beau et digne de nos efforts, elles devinrent le moteur de mon inspiration, une profession de foi, un postulat intellectuel et moral.(...)

Et de cette union -l'idéal hellénique de la beauté et de la liberté, affermi par le sens de l'ordre romain, éclairé par le joyeux message chrétien de l'amour du prochain – naît la Loi éternelle, qui sera le fondement de la civilisation occidentale(...)

L'Européen n'a-t-il pas bien souvent désavoué et oublié sa mission ? (...) Si l'esprit européen dans son ambition effrénée, insatiable, alarmait et corrompait cinq continents, la même force cependant, se révélait toujours assez inventive pour produire, dans le même temps, remède et contre-poison (...)

Le pôle dominant du continent n'était jamais stable longtemps (...) Tel est le double postulat que l'Europe doit reconnaître pour ne pas périr : il faut conserver et approfondir la conscience de l'unité européenne (...) ; mais en même temps, il faut garder vivante la diversité européenne des styles et des traditions. (p 271-274)

 

Sur la trahison des clercs face au danger fasciste :

Dans le chapitre VIII "L'inscription sur le mur, 1930-1932" :

"le danger venait de l'intérieur, c'est au milieu de nous que poussait la semence diabolique (...) plus d'un d'entre nous s'abaissa même -de parti délibéré ou non- jusqu'à prêter la main aux forces destructrices et à les encourager. L'infatuation et la faiblesse, l'agressivité et la bêtise que l'on trouvait dans nos rangs devinrent de puissants alliés de l'ennemi". (p 330)

 

Sur la nécessité de l'union antifasciste :

"L'effondrement était-il inévitable ? Non, si les forces de la résistance s'unissaient. C"était bien là ce que réclamait l'écrivain politique Heinrich Mann : l'alliance des partis antifascistes contre Hitler, la fin de la querelle fratricide entre sociaux-démocrates et communistes." (p 348)

 

Sur l'aveuglement et la surdité des démocraties :

Dans le chapitre IX "Exil, 1933-1936" :

"Notre appel manquait-il de force de persuasion ? Il ne convainquait personne; il n'éveillait aucun écho. Les nations encore libres, encore indépendantes, auprès desquelles nous autres, émigrés, nous avions tout d'abord trouvé asile, accueillaient avec un scepticisme "réaliste" les cris que nous poussions comme autant de Cassandre." (p 391-392)

 

Réflexions sur le suicide de Stefan Zweig :

Dans le chapitre XI "Décision, 1940-1942" qui est une reprise d'extraits de son journal :

"23 février (1942) : La nouvelle du suicide de Stefan Zweig au Brésil a été tellement inattendue que c'est à peine si, d'abord, j'ai pu y croire." (Or ce suicide vient après une longue cohorte de suicidés dans l'entourage de Klaus Mann, depuis le début des années 30, et lui-même finira par se suicider en 1949, juste après avoir terminé cette autobiographie).

C'est qu' à la différence des "écorchés vifs" de l'entourage de KM, Stefan Z "aimait tant la vie, (...) savait si bien en jouir, (...) semblait si choyé par le bonheur, si équilibré, si raisonnable !" (p 575)

Publié dans Histoire, Europe

Commenter cet article