Etat d'urgence démocratique

Publié le par Henri LOURDOU

tat d'urgence démocratique"

(Ouvrage collectif coordonné par Marie Grillon et Hugo Touzet,

Editions du Croquant, août 2016, 132 p.)

 

Je me suis souvenu de cet ouvrage, vite parcouru pour soulager ma "pile à lire", en découvrant la dernière enquête du Cevipof sur l'état de l'opinion en France (module "Attitudes politique" de la vague 15 de l'Enquête électorale française, opérée du 27 au 30 mai 2017 auprès de 14 958 personnes inscrites sur les listes électorales, constituant un échantillon national représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.)

Car l'état de l'opinion qui s'en dégage atteste clairement que nous sommes bien en état d'urgence démocratique.

 

Jamais depuis la guerre d'Algérie, de sinistre mémoire, nous n'avions connu une telle régression des valeurs démocratiques.

 

Un "item" de cette enquête le montre crûment. A l'affirmation "La France devrait avoir à sa tête un homme fort qui n'a pas à se préoccuper du parlement ni des élections", 42,1% des Français répondent "d'accord", et 30,2% seulement "pas d'accord".

Ce type de réponse s'accompagne de réponses allant apparemment plutôt dans le même sens pour les 10 autres "items", à l'exception notable de l'acceptation de l'homosexualité ("L'homosexualité est une façon acceptable de vivre sa sexualité" : 71,4% "d'accord" et 7,1% seulement "pas d'accord").

Les thèmes abordés sont ceux de la peine de mort, l'immigration, l'autorité des parents, la liberté des entreprises, le nombre des fonctionnaires, l'Islam et le chômage.

Sur tous ces thèmes, l'opinion plus ou moins dominante va dans le sens des positions autoritaires, xénophobes, islamophobes et pro-entreprise...seuls les fonctionnaires et les chômeurs trouvent plus ou moins grâce aux yeux des sondés, avec une opinion partagée en 3 entre "d'accord", "ni d'accord ni en désaccord" et "pas d'accord". A noter aussi une majorité relative encourageante contre le rétablissement de la peine de mort.

On peut donc conclure sur un état contradictoire de l'opinion : d'un côté un certain libéralisme au niveau des moeurs qui s'est plus ou moins imposé, et de l'autre un agacement croissant vis-à-vis des impératifs de la démocratie et de l'ouverture au monde.

Comme il faut envisager cela en dynamique et non de façon statique, on pourrait dire que nous sommes entre une tentation réactionnaire et un sursaut progressiste.

 

Dans cet "entre-deux", la parole et l'action des responsables politiques prend une valeur nouvelle.

C'est pourquoi il est particulièrement inquiétant de découvrir les orientations données par le gouvernement en matière d'immigration (violences policières de Calais, appel au jugement de clémence prononcé en première instance pour Cédric Herrou au titre du "délit de solidarité") et d'anti-terrorisme (projet de faire passer les dispositions de l'état d'urgence dans le droit commun).

Résister à ces orientations devient donc l'impératif du moment.

Car ces régressions viennent après d'autres, recensées dans cet ouvrage, où un tableau chronologique final rassemble les différentes mesures prises depuis 1986 en matière d'anti-terrorisme. Un arsenal impressionnant qui n'a pas suffi à créer le "risque zéro", mais qui s'accompagne de "bavures" croissantes et de plus en plus "banalisées".

Comme le rappelait le candidat Macron (cité par l'éditorial de "Libération" du 9-6) : "remettre en cause la légitimité de l'autorité judiciaire, c'est affaiblir l'autorité de l'État (...) La justice a la haute fonction de punir, donc de distinguer le vrai et le faux, le normal et le disproportionné, le juste et l'injuste. Nul autre ne peut s'arroger ce droit, aucun responsable politique, quel que soit le contexte, ne peut s'arroger ce droit. Parce qu'alors, il décide de fragiliser l'Etat de droit dont nous sommes toutes et tous, avant tout, les gardiens."

Or que ferait d'autre une banalisation de l'état d'urgence, telle qu'elle est semble-t-il prévue par le gouvernement Philippe ?

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