Leçon d'Histoire-ter pour une gauche tentée par le monolithisme "insoumis"

Publié le par Henri LOURDOU

Leçon d'Histoire-ter

pour une gauche tentée par le monolithisme "insoumis"

 

 

On croyait cela loin derrière nous, et voici que resurgissent des réactions oubliées depuis la déstalinisation laborieuse du PCF, et l'étiolement de la flambée gauchiste des années 70.

D'un côté une "avant-garde éclairée", sûre de sa force ou de sa légitimité, qui revendique le monopole de la représentation des dominés.

De l'autre des réactions outrées et agressives mettant en cause la légitimité démocratique de cette "avant-garde" à s'exprimer.

Or "La France Insoumise" ("FI" pour les intimes, dont le logo grec fait référence à l"amour de la sagesse qu'est censée représenter la philosophie -Jean-Luc Mélenchon a une licence de philo) ne mérite ni cet honneur, ni cette indignité.

 

NI CET HONNEUR 1 : A qui appartiennent les 7 millions de voix obtenues par JL Mélenchon le 23 avril ?

 

Dans un tract distribué lors du 1er mai, la FI a l'air de considérer qu'elles sont la propriété naturelle du nouveau parti.

Cette idée est renforcée par le fait que sont annoncés "des candidat-e-s de la France Insoumise dans toutes les circonscriptions aux élections législatives des 11 et 18 juin prochains".

A aucun moment il n'est signalé que JLM a pu présenter sa candidature grâce au soutien d'élus du PCF et d'Ensemble ! (ces deux partis ne sont même pas mentionnés).

Il est juste de signaler que dans le tract distribué à cette même occasion par le PCF, celui-ci salue "les millions de citoyen, tous les militants communistes, du Front de gauche, de la France insoumise, les élus communistes et Front de gauche, qui se sont investis dans la campagne et qui ont voté JLM."

C'est déjà un peu plus exact.

Mais la vérité est que JLM a bénéficié d'un "vote utile" d'électeurs socialistes et écologistes qui, au vu des sondages, ont déserté le vote Hamon qui était leur premier choix. Il faut reconnaître qu'ils y ont été encouragés par...B Hamon lui-même, qui a passé plus de temps à attaquer Macron qu'à marquer sa différence avec JLM, et a même été jusqu'à dire qu'il voterait JLM au 2d tour...en pleine campagne du 1er tour ! Ce genre d'erreur de communication ne pardonne pas...

 

L'épreuve de vérité aura lieu le 11 juin : que restera-t-il du vote JLM dans le vote FI ?

Attendons de voir. Mais faut-il se contenter d'attendre ?

 

NI CET HONNEUR 2 : La cohérence problématique de "l'avant-garde"

 

En annonçant dès le soir du 1er tour qu'il ne donnerait pas de consigne de vote pour le 2d, et qu'il lançait une consultation de ses soutiens en leur demandant de se prononcer personnellement, JLM a déchaîné contre lui la foudre des commentaires désobligeants.

Nous ne nous appesantirons pas sur ceux-ci : il suffira de dire que, comme à l'accoutumée, le meilleur y côtoie le pire. Et nous y reviendrons plus loin à propos des contre-réactions que ces réactions ont suscité.

Passons directement au résultat de la consultation.

En voici la proclamation sur le site officiel du mouvement :

Comme Jean-Luc Mélenchon s’y était engagé dès le lancement de sa campagne, la France insoumise a organisé ces derniers jours une consultation à propos du second tour de l’élection présidentielle.

Il ne s’agissait pas de déterminer une consigne de vote mais d’organiser la prise de parole des insoumis.es au sujet de leurs choix de second tour. Étant donné l’attachement profond de la France insoumise aux principes d’égalité, de liberté et de fraternité, le vote Front National ne constituait pas une option de la consultation.

Close depuis ce mardi 2 mai à 12H00, cette consultation a permis l’expression de 243128 insoumis.es et donne à voir des avis partagés :
– 87818 insoumis.es, soit
36,12%, pour un vote blanc ou nul;
– 84682 insoumis.es, soit
34,83%, pour un vote Emmanuel Macron;
– 70628 insoumis.es, soit
29,05%, en faveur d’une abstention.

https://lafranceinsoumise.fr/2017/05/02/resultats-de-consultation-second-tour-de-lelection-presidentielle/

 

On notera tout d'abord le nombre de participants : malgré l'enjeu à la fois très simple et très médiatisé, sur les "500 000 insoumi-e-s" revendiqués par le tract du 1er mai, seuls 243 128 se sont exprimés, soit un taux de participation de moins de 50%.

On peut voir, selon le point de vue, le verre à moitié vide ou à moitié plein...

Sur un sujet similaire mais un peu plus compliqué, et à une autre échelle, la participation des électeurs de la primaire écolo pour valider l'accord Jadot-Hamon avait été de 55% :

Inscrits : 17077
Votant-e-s : 9433, soit 55,24% de participation
"Oui" : 7502 voix, soit 79,53%
"Non" : 1452 voix, soit 15,39%
"Blanc" : 479 voix, soit 5,08%

 

Mais ce qui interroge le plus est bien sûr le résultat de la consultation.

Avec trois prises de position à peu près équivalentes, sur un sujet très sensible, on peut déjà voir se profiler de fortes tensions politiques à l'intérieur de la FI.

De plus, la prise de position des 2/3 des votants dénote une forme d'immaturité politique assez sidérante.

Que celle-ci soit partagée par quelques intellectuels de la stature de Michel Onfray (:)) ou Emmanuel Todd (:)) ne dédouane pas ces "militants" (car il s'agit de militants, non de citoyens non impliqués dans le débat et la réflexion politiques) de ce qui aurait été considéré, il n'y a pas si longtemps comme une grave faute politique.

Car faute politique il y a.

En faisant mécaniquement monter le score de Le Pen, loin de déstabiliser Macron, on ne fait que crédibiliser son rôle de seule opposante légitime à la politique qu'il va mener. Au lieu de s'ouvrir un espace politique, on se le ferme en se condamnant soit à faire chorus avec Le Pen, et à sa remorque, soit à défendre la démocratie au côté de Macron, là aussi à sa remorque.

Créer un 3e espace politique suppose d'abord de définir une attitude commune face à ce 2d tour. En renonçant à le faire, JLM fait l'impasse sur ce qui va déterminer la suite. Et c'est ici qu'intervient la question, qui est liée, des législatives.

Quelle va être la tactique de la FI ?

Le choix (qui sera soumis sans doute à l'approbation des "adhérents"-rappelons qu'il suffit d'un clic pour devenir un-e insoumis-e) est entre le cavalier seul (qui garantit à la FI à peu près zéro député) et l'accord avec le PCF; celui-ci, nous dit-on, est en cours de négociation, et la FI place les enchères très haut : un partage fifty-fifty des candidatures (Ensemble ! étant pris dans le quota du PCF semble-t-il), alors que le PCF propose 2 Fdg pour 1 FI...

Je pense à ceux qui ont ironisé sur l'accord EELV-PS...sur le même sujet. C'est bien, cette fois ? Moi je prétends que oui.

Mais j'ai bien peur que de toute façon l'accord soit repoussé par la base de FI : car ce genre d'accord est contraire à l'imaginaire populiste.

On risque donc de se retrouver le 11 juin avec des candidats FI partout. Ce qui aura pour effet bien sûr de disperser encore plus les voix de gauche, voire d'encourager l'abstention, et de provoquer dans de nombreuses circonscriptions la disparition de tout candidat de gauche au 2d tour.

On avait connu la même chose en 1958 ... à ceci près que la gauche était située à un étiage bien plus élevé qu'aujourd'hui : 18,89% des exprimés pour le PCF et 26,34% pour la "gauche non communiste", soit 45,22% au 1er tour. Mais le maintien du PCF dans les 426 circonscriptions en ballotage (sur 465) au 2d tour provoqua le résultat suivant :

10 élus PCF seulement (disparition du groupe), 44 élus socialistes,39 élus radicaux...contre 216 élus gaullistes et 118 élus de droite,56 élus centristes et 47 élus d'extrême-droite, 17 non inscrits de droite (Alain LANCELOT "Les élections sous la Ve République", Que sais-je ? N°2019, 1983, p 21-22)

C'est un peu le même scénario que nous promettrait un maintien partout au 2d tour des candidats FI (en admettant qu'ils atteignent le seuil de 12,5% des inscrits au 1er tour ). Or, qui peut, en l'état actuel, repousser cette hypothèse ?

Elle est en tout cas cohérente avec la philosophie "dégagiste" en vigueur, et la haine anti-PS et anti-EELV, voire anti-PCF cultivée dans les rangs de la FI.

Pour empêcher ce scénario-catastrophe pour la gauche et la démocratie, nous n'avons qu'une option : réduire le score FI à moins de 12,5% des inscrits au 1er tour. Donc être présents partout.

PS En réalité cette analyse pèche par une erreur sur les règles électorales : ce sont les deux candidats arrivés en tête au 1er tour qui sont qualifiés pour le 2d, quel que soit leur score. La règle de 12,5% des inscrits ne vaut que pour une élection au 1er tour, et pour la qualification éventuelle des candidats suivants. Ainsi de nombreux candidats FI sont qualifiés au 2d tour sans atteindre les 12.5% des inscrits (en règle générale, ils ne dépassent guère les 6 à 8%, très loin derrière les candidats LRM à 16-18%).

Car une chose s'est vérifiée : la division maximale à gauche s'accompagne d'une montée inédite de l'abstention. Et le score des candidats FI est nettement inférieur à celui de JLM : ils ne recueillent au total que 2.5 M de voix contre 7 M le 23 avril.

NI CETTE INDIGNITÉ : Le syndrome de la "forteresse assiégée"

 

Pour terminer provisoirement ce petit tour d'horizon, il nous reste à parler des contre-réactions suscitées par les réactions à la prise de position de JLM sur le 2d tour.

Elles ont, elles aussi, un air de "déjà vu".

Rappelez-vous donc toutes ces dénonciations indignées de "l'anti-communisme" dès qu'on critiquait un tant soit peu, spécialement à gauche, une prise de position du "Parti".

Le réflexe a mis du temps à disparaître, et il semble qu'on soit enfin parvenu à pouvoir évoquer des désaccords, voire même à en débattre, avec le PCF.

Je fais partie de ceux qui comprennent la sensibilité particulière de ceux qui ont connu la répression et les persécutions pour leurs engagements sociaux.

Mais j'ai trop vu des directions politiques exploiter cyniquement cette sensibilité pour écarter tout débat.

Ce mécanisme est aujourd'hui à l'évidence réactivé par les dirigeants de la FI, JLM en tout premier lieu, qui ne demandent qu'à être "victimisés". Ainsi, la prise de position abrupte de JLM au soir du 1er tour avait aussi pour objectif de soulever la levée de boucliers qu'elle a effectivement soulevé, à seule fin de souder ses troupes dans le fameux réflexe de la "forteresse assiégée".

"Serrons les rangs, puisqu'on nous attaque !" est le mot d'ordre implicite.

 

Ne faisons pas à ces dirigeants ce cadeau. Nous avons déjà dit ce que nous pensions du "dégagisme" populiste et de ses effets.

Pensons plutôt à reconstruire notre gauche plurielle en lambeaux...et à proposer inlassablement l'union à la FI, non à ses conditions, mais à celles d'une vraie convergence sur le fond et d'une reconnaissance du pluralisme irréductible de la gauche.

 

Le débat, non l'anathème, est la solution.

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