Pourquoi nous ne nous rallierons pas à Mélenchon

Publié le par Henri LOURDOU

Pourquoi nous ne nous rallierons pas à Mélenchon

 

"Viser loin, parler clair

et aller au fond des questions"

(E.Balibar, "Suffrage universel !",

in "Les frontières de la démocratie", p 41)

 

Les sondages le disent (et pour une fois, certains les croient) : Mélenchon s'envole et Hamon s'effondre.

Il n'en a pas fallu plus pour qu'une pétition surgisse pour demander à Hamon de "retirer sa candidature" et de "se rallier" à Mélenchon.

Ainsi, il se confirme que JLM, dont les proches en février critiquaient le fait qu'Hamon n'apporte aucun élément concret de négociation pour refuser de parler avec lui, n'envisage aucune négociation, mais seulement un ralliement.

Ce premier élément suffirait à nous faire penser que ce début d'un éventuel compagnonnage n'augure rien de bon.

Mais la nécessité d'une gauche présente au 2d tour ne demande-t-elle pas quelque sacrifice ?

Se sacrifier cependant, dans quel but ?

De fait cette pression mise sur les partisans de Hamon n'a pas pour but son retrait effectif, mais son écrasement politique, au nom de la rhétorique, retournée avec gourmandise et perversité, de "l'unité". Le PS en a tellement abusé pour refuser de négocier vraiment sur le fond avec ses partenaires de gauche et écologistes que l'on serait presque tenté de dire que "c'est de bonne guerre".

Seulement voilà : la rhétorique de "l'unité pour l'unité" n'est pas plus juste pour Mélenchon que pour Hollande et ses prédécesseurs.

 

Quelle "unité" et comment la construire ?

 

Celle qui me paraît envisageable repose sur deux piliers que le "mélenchonisme" ne garantit pas : le rôle des partis et la reconnaissance du pluralisme. C'est d'ailleurs pour cela que je considère l'entreprise populiste de JLM comme vouée à l'échec.

 

Le rôle des partis

 

Il est clairement illustré pour moi par la question très concrète des élections législatives et de la tactique électorale dans ces élections.

J'ai personnellement salué l'accord Jadot-Hamon parce qu'il comportait, au-delà des points de programme, un accord sur les candidatures aux législatives, garantissant, en cas de victoire commune, une représentation plurielle de la future majorité.

Or, la tactique suivie par la France Insoumise de JLM est de présenter des candidats partout sans tenir aucun compte des autres partis de gauche.

On peut comprendre qu'il s'agit là d'un réflexe normal pour un nouveau parti (les Verts ont longtemps fonctionné ainsi) sans aucun député sortant et qui veut se faire "sa place au soleil" (en bénéficiant ainsi d'un financement public basé sur les voix acquises dans toutes les circonscriptions, il en faut cent minimum, où il dépasse 1% des voix exprimées).

Mais au-delà de cette préoccupation légitime, la responsabilité politique, et une certaine honnêteté, auraient dû commander la prise en compte de la réalité plurielle d'une éventuelle majorité de gauche (pour autant qu'on veuille réellement constituer une majorité et pas seulement construire un nouveau parti destiné à terme -mais quand ?- à remplacer tous les autres). Et ceci surtout, dans la mesure où deux forces importantes (le PCF et EELV) ont fait sur elles-mêmes l'effort de renoncer à être présente avec leur propre candidat aux présidentielles.

Effort peu méritoire, vus les faibles scores qui leur étaient promis ?

Il n'en demeure pas moins que ce fut pour leurs adhérents et sympathisants, qui se comptent par milliers, voire par centaines de milliers, n'en déplaise aux "dégagistes enragés", un véritable effort collectif et un réel sacrifice.

En réalité, les militants de la France Insoumise sont persuadés de l'inutilité de tous ces militants et adhérents de gauche d'autres partis que le leur : ils ne comprennent donc pas leur persistance à exister. Les "effacer de leur horizon mental" ne leur pose donc aucun problème.

Mais, ne leur en déplaise, la réalité est celle-ci : et elle est l'héritage de longues années de luttes et d'engagements, matérialisés par un capital d'expérience et une mémoire collective qui ne sauraient s'effacer en un jour.

Ces mémoires collectives sont la base du débat démocratique qu'il s'agit de réactiver en permanence à la lumière des enjeux du présent. Car "le peuple", dont l'imaginaire populiste imagine l'expression spontanée pure et cristalline comme l'alpha et l'oméga de son action, n'existe pas. Il n'existe que des moments collectifs de débat qu'il s'agit de structurer autour de valeurs à défendre en permanence : la tolérance, la recherche de la vérité et de l'intérêt général, la modération des conflits par le non-recours à la violence. Et cela n'a rien de simple ni d'évident. Pour cela, des médiations, des corps intermédiaires où se travaillent l'élaboration des idées et des intérêts, et la modération des passions, sont indispensables. Donc des partis.

Et le fait que certains aient failli dans cette mission n'en rend que plus indispensable leur redressement, et non leur suppression, comme la mode populiste le voudrait (une mode récurrente en France...où la nostalgie de la monarchie a du mal à disparaître, en raison de la culture autoritaire du pays).

 

La nécessité du pluralisme

 

Il y a deux conceptions de l'union des gauches et des écologistes. Et elles se manifestent avec acuité face au danger fasciste, aujourd'hui comme hier.

Comme le rappelle le cinéaste Radu MIHAILEANU (JDD du 2-4), après avoir interrogé son père de 95 ans qui "a survécu au camp de concentration, aux "chemises noires " d'Antonescu [les fascistes roumains] et au totalitarisme criminel de Staline (...) l'air était aussi lourd dans les années 1930" et "ils refusaient de croire au pire...comme aujourd'hui."

Et ce pire, rappelons-le, c'est de "connaître la peur de l'autre, le soupçon que celui qui vous sourit soit celui qui causera votre perte, injectera en vous le terrible virus de la paranoïa, qui ronge une vie, une joie, qui cause en vous l'effondrement de la foi en l'être humain".

Et il poursuit sur l'état d'esprit dont profite le fascisme. Un état d'esprit qui s'alimente de la volonté d'en "découdre coûte que coûte", et de l'idée que "tous les politiques sont pourris, corrompus" : autrement dit, d'un côté le refus de tout compromis, et de l'autre une tendance à l'abstention désespérée.

Ce qui m'amène aux deux conceptions opposées de l'attitude à avoir face au fascisme.

Dans la première, qui me semble dangereuse, et qu'incarne JLM, on pousse à l'affrontement entre deux forces monolithiques, en acceptant la vérité supposée du "tous pourris". On prétend donc constituer une offre politique totalement neuve et radicale à vocation majoritaire, en acceptant l'idée d'une "table rase" effaçant tout le passé prétendument corrompu.

Le premier danger est de jouer alors à "quitte ou double" entre le fascisme et la révolution, comme si toutes les forces intermédiaires avaient magiquement disparu. Ce premier danger a montré sa réalité en 1933 en Allemagne. Je n'épiloguerai pas.

Mais il y aussi un second danger, tout aussi grave, c'est celui d'ôter à la démocratie sa substance et son fondement. Sa substance, c'est-à-dire le pluralisme des opinions. Son fondement, c'est-à-dire la liberté d'expression.

Ce qui nous ramène finalement, à travers la seconde attitude face au fascisme, aux deux conceptions de l'union des gauches.

Si la substance de la démocratie c'est bien le pluralisme des opinions, l'union face au fascisme, tout comme, à un autre niveau, l'union des gauches, ne peuvent se constituer par l'alignement sur une position dominante. Elles doivent, au contraire, se construire par une négociation et un compromis cohérent entre plusieurs positions.

Quand on parle de négociations, on entend généralement négociations d'états-majors étroits et menées en secret, où les principaux points abordés (et honteux : c'est pour cela qu'on les cache) seraient les places accordées à telle ou telle personne en cas de victoire.

Or, ceci fait déjà partie du passé. Ce genre d'opération n'est plus accepté par la base des partis, et ceux qui s'y adonnent encore sont régulièrement désavoués par le vote des militants. Car ceux-ci réclament aujourd'hui des discussions sur le fond des programmes et menées au grand jour, lesquelles n'excluent pas, au contraire, des discussions sur les personnes et les places, à condition bien sûr qu'elles soient publiques et transparentes.

Pour nourrir de telles négociations et les préparer, une culture du débat à la base est en train de se construire. Elle suppose bien sûr une volonté de s'approprier les questions programmatiques en les soumettant à la critique. Non pas une critique de surenchère, mais une critique de crédibilité, que la confrontation de projets différents ne doit pas empêcher, mais stimuler.

Et ce ne sera le cas que si l'on entre dans la confrontation avec l'état d'esprit qu'il ne s'agit pas d'imposer un point de vue dominant sur lequel tout le monde devrait s'aligner sans discuter, mais au contraire de construire un point de vue partagé par tous, donc basé sur le compromis.

Rechercher ce qui peut nous réunir est en effet bien préférable à la recherche d'une position dominante pour un point de vue pré-établi.

 

Et c'est bien pour cela que le "ralliement" à Mélenchon est une sinistre imposture, porteuse de défaite à tous les niveaux.

 

 

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