Gilbert ACHCAR "Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe."

Publié le par Henri LOURDOU

Gilbert ACHCAR

"Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe"

(Sindbad-Actes Sud, janvier 2017, traduit de l'anglais par Julien SALINGUE, 282 p)

 

(Antonio Gramsci a défini la crise par la célèbre citation : « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » (dans la traduction française des Cahiers de prison parue aux Éditions Gallimard sous la responsabilité de Robert Paris : Cahier 3, §34, p. 283). La seconde partie de la citation est souvent traduite par « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Une partie de la citation en italien est : in questo interregno si verificano i fenomeni morbosi più svariati. -Extrait de l'article wikipedia "Antonio Gramsci" en français)

 

Cet essai lucide et bien documenté est la suite d'un premier ouvrage de 2012, "Le peuple veut.Une exploration radicale du soulèvement arabe", traduit en 2013 chez le même éditeur. Il en reprend d'ailleurs quelques éléments résumés.

L'auteur, né en 1951 au Liban, est professeur à la School of Oriental and African Studies (Soas) de Londres, après avoir enseigné à Paris VIII et fait de la recherche au centre Marc Bloch de Berlin.

Il se situe dans la lignée d'un marxisme ouvert sur les nouveaux mouvements sociaux (féminisme, décolonialisme) et donc attentif aux valeurs démocratiques et des droits humains. A ce titre, il est particulièrement critique sur les impasses et errements où le populisme a entraîné la gauche arabe.

Je ne reviendrai pas en détail (lisez le livre pour cela) sur les analyses qu'il développe des événements survenus en Syrie et en Egypte de 2012 à fin 2015. Celles-ci sont par ailleurs complétées par une évocation plus brève des cas de la Libye et de la Tunisie dans sa conclusion.

Je retiendrai en résumé trois points majeurs qui nourrissent cette conclusion.

 

Le printemps arabe n'est pas terminé

 

Je commence par ce qui paraît le moins évident à l'observateur superficiel, mais qui constitue pourtant un pré-requis à toute prise de position pertinente.

Malgré qu'il ne fasse "aucun doute que, depuis 2013, le "printemps arabe" est devenu un "hiver arabe", voire un hiver rigoureux et mordant. Il y aura certainement d'autres saisons à venir : cela seul est certain, et c'est une raison d'espérer." (p 251)

Car "l'immense potentiel révolutionnaire qui a été libéré dans toute la région arabophone à partir du 17 décembre 2010 est loin d'être éteint." (p 250) Et ceci malgré le sentiment bien naturel de "retour du bâton et de rechute dans une situation pire que celle qui précédait 2011." (ibidem)

En effet, d'une part des aspirations nouvelles, notamment concernant les droits des femmes, se sont largement exprimé pour la première fois.

Et, d'autre part, la situation économique et sociale n'est pas stabilisée et continue de se dégrader partout, sous l'égide de régimes corrompus et prédateurs. Ce qui alimente toujours, malgré une répression féroce, un "mouvement social impressionnant transgressant les clivages confessionnels" notamment en Irak et au Liban, "deux pays dans lesquels le confessionnalisme était considéré comme un déflecteur surpuissant des dynamiques de classe, capable de pervertir toute lutte sociale horizontale en antagonisme confessionnel vertical." (p 251)

 

La gauche arabe doit sortir de l'impasse populiste

 

C'est le 2e élément majeur de cette conclusion. Pour cela, la gauche arabe doit s'affirmer de façon autonome face aux deux grandes forces contre-révolutionnaires qui dominent la scène : les dictatures militaires pseudo-laïques et l'islamisme.

Achcar réintroduit là les leçons issues de la séquence 2012-2015. En transformant des alliances tactiques avec l'une ou l'autre de ces deux forces en alliances stratégiques, comme en Egypte, la gauche arabe a perdu son crédit et saboté elle-même ses propres chances d'offrir un débouché politique au mouvement social.

Autrement dit, aucune illusion ne doit être entretenue sur le caractère "réformiste" de certains islamistes ou sur le caractère "laïque" de certains militaires.

S'il est opportun parfois de "frapper ensemble" l'adversaire le plus menaçant, il est

vital de "marcher séparément" en arborant clairement ses propres positions et son drapeau.

Pour l'avoir oublié, en sacrifiant au mythe populiste du "tous unis sur tout", la gauche arabe a trop souvent perdu pied.

 

La paix est une condition indispensable à la révolution

 

Le cas syrien le montre plus qu'amplement. Le développement de la guerre a nourri les barbaries des deux camps contre-révolutionnaires.

Arriver à une paix négociée le plus vite possible est donc "de façon très inhabituelle", puisque cette paix se fera entre forces contre-révolutionnaires, "le meilleur scénario d'un point de vue progressiste" (p 245)

Mais cela ne peut se faire que par une neutralisation réciproque des deux camps, sous un arbitrage international, non par la victoire militaire d 'un camp sur l'autre qui figerait l'affrontement en maintenant la fiction de leur opposition sur le fond.

C'est dans la paix retrouvée, à des conditions permettant le retour d'un minimum de libertés formelles, que la gauche arabe pourra construire un débouché politique aux aspirations à la liberté, à la justice et au progrès.

Cela constituerait la vraie réussite de la révolution : un compromis de longue durée actant des avancées qualitatives sur ces trois axes.

En ce qui concerne la Syrie, cela veut dire une pression accrue pour une paix sous l'autorité de l'ONU avec des garanties sur les libertés civiles.

Commenter cet article