L'avenir des partis en France

Publié le par Henri LOURDOU

Les présidentielles 2017 et l'avenir des partis en France

 

 

A suivre cette campagne inédite, on ne peut que s'interroger sur l'avenir des partis dans ce pays.

Or, notre actuelle Constitution, issue de l'arrivée au pouvoir dans des conditions discutables d'un homme qui fustigeait "le régime des partis", stipule dans son article 4 : "les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie." (cité p 96 par Anicet LE PORS dans son "Que sais-je ?" sur "La citoyenneté" (4e édition de 2011).

 

 

Une crise réelle aux causes discutées

 

Cependant, il est patent depuis longtemps qu'on assiste à une crise de ces partis, dont les causes sont âprement discutées.

 

Faut-il incriminer la montée en puissance des sources d'information dites "non partisanes" et singulièrement ces sources soi-disant gratuites financées par la publicité ?

Ce véritable mythe de la gratuité manipulée par des intérêts commerciaux est considéré par certains comme le Cheval de Troie du consumérisme individualiste, acritique et démobilisateur.

Une forme d'attitude qui à l'évidence s'est fortement développée et alimente la "crise du militantisme" et de l'engagement collectif.

Tandis que la multiplicité de sources d'information plus ou moins fiables alimente le soupçon, les théories du complot et le recours aux bouc émissaires, sur fond d'hyper-réactivité émotionnelle. Cette disposition d'esprit alimente également les prises de position extrêmes, voire extrêmistes, basées sur les solutions simplistes et/ou violentes.

 

Faut-il au contraire incriminer l'accaparement du pouvoir par une caste de "grands élus" qui ont vidé la démocratie à l'intérieur des partis de tout contenu en développant une forme de clientélisme appuyé sur les "petits élus" ?

Le cas du PS est à cet égard emblématique. Ressuscité des cendres de la vieille SFIO avec la dynamique de "l'Union de la Gauche" de 1972 à 1981, il s'est reconstruit à partir de militants associatifs et syndicaux issus des grandes vagues contestataires des années 60-70, et de la "nouvelle gauche" (PSU et Clubs). Arrivé au pouvoir en 1981, après 23 ans d'opposition, il s'est peu à peu transformé en "parti de gouvernement", c'est-à-dire d'élus de tout niveau (de la commune au Parlement), dont la sélection a de plus en plus échappé aux militants de base par le système du cumul des mandats : cumul en nombre, mais aussi et surtout dans le temps.

 

Je pense personnellement que ces deux facteurs ne s'excluent pas mais s'additionnent.

 

Les "hommes providentiels" comme "remède" ?

 

Ce que cette campagne a fait émerger, c'est l'apparition de nouvelles formes d'engagement centrées sur des candidats qui prétendent dépasser les formes partisanes.

Et en effet, les partis traditionnels, qui avaient cru, chacun à son échelle, trouver la formule magique du réengagement citoyen sous la forme des "primaires", se sont vu déborder par deux candidatures auto-proclamées et hors-parti, qui prétendent, avec quelque succès, s'appuyer sur une mobilisation spontanée d'un grand nombre de citoyens.

Il s'agit, dans l'ordre d'arrivée, de Jean-Luc Mélenchon et d'Emmanuel Macron, qui, chacun à leur manière, ont mis en place un dispositif participatif pour construire leur programme et mener leur campagne.

Sans vouloir amalgamer les deux, on est bien obligé de constater la troublante similitude des méthodes utilisées et des postures prises par ces deux candidats, et de leur succès respectif.

Pour moi, qui reste persuadé du rôle fondamental des partis et du clivage Droite/Gauche pour structurer le débat démocratique, il y a là un défi intellectuel à relever et une interrogation à creuser.

Le défi est celui de la vérification du rôle des partis et de la pertinence persistante du clivage Droite/Gauche.

L'interrogation est celle des effets induits par le succès de l'une ou l'autre de ces candidatures sur les élections législatives qui vont suivre.

 

De l'intérêt et des limites "d'avoir la peau du PS"

 

"Les deux hommes (Macron et Mélenchon) (...) ont un objectif commun : en finir avec le PS.

L'ancien sénateur l'avait même théorisé début janvier. "C'est comme le casse-noix, faut que ça serre des deux bords : Macron et Mélenchon", avait-il expliqué au Mans. Et joignant le geste à la parole, il avait ajouté, devant un public hilare : "Et au milieu, ça fait de l'huile." " (Raphaëlle BESSE-DESMOULIÈRES, "Le Monde", 28-3-17)

 

Ce récit conclut un article consacré à "l'inversion des courbes" (des sondages) entre Hamon et Mélenchon.

 

Ainsi, JL Mélenchon serait-il en train de réaliser son pari : dépasser le candidat du PS.

 

Faut-il rappeler que ce fut plus que le cas en 1969, avec un Jacques Duclos (PCF) à 21% alors que le tandem Gaston Defferre/Pierre Mendès-France (FGDS) plafonnait à... 5% ?

Le résultat fut alors un duel de second tour (déjà...) entre le candidat centriste, Alain Poher, et le candidat de la droite gaulliste, Georges Pompidou.

 

La conclusion alors tirée fut celle de la nécessité d'une "union de la gauche", avec un "programme commun de gouvernement", conclu en 1972, et un candidat unique en 1974.

 

Loin de moi l'idée que ce qui fut alors fait constituait la panacée. Nous fûmes alors nombreux à critiquer les insuffisances et les faux semblants de cette tactique où entraient pas mal de cynisme et beaucoup d'hypocrisie.

Et encore plus, mais nous fûmes alors beaucoup moins nombreux, à critiquer le ralliement progressif et quasi-inconditionnel du PS aux institutions présidentialistes de la 5e République.

Le résultat, on l'a vu plus haut, fut d'encourager le cumul des mandats. Et, malgré les ajustements successifs commandés par les effets délétères de ces pratiques, notamment en matière de non-transparence, et dont l'affaire Cahuzac fut comme le condensé explosif, le coeur du système ainsi créé est resté intact.

Il n'en reste pas moins qu'une base militante et sympathisante, de plus en plus fracturée par la dérive morale et politique de ses dirigeants, persiste envers et contre tout. C'est cette base-là qui s'est révoltée les 22 et 29 janvier 2017 lors de la primaire qui a donné, contre tout pronostic, la victoire à Benoît Hamon, avec 1 200 000 voix, soit bien plus que ce qu'auraient pu fournir des votes manipulés par d'autres partis ou courants politiques, comme l'ont suggéré certains mauvais perdants.

A ces militants et sympathisants, la réponse de certains hiérarques du PS a été de se rallier à Emmanuel Macron. Outre que ces ralliements ne sont pas, avec raison, accueillis à bras ouverts, on ne voit pas qu'ils apportent la moindre crédibilité supplémentaire à ce candidat. Par contre, et c'est pour moi la bonne nouvelle, ils délestent le PS du poids étouffant de ces "parrains" qui ont stérilisé son fonctionnement démocratique.

C'est donc à une rénovation du PS qu'il faut à présent s'attaquer. Comme il faut s'attaquer à une rénovation des deux autres grands partis historiques de la gauche : EELV et le PCF.

Car seuls ces partis sont aujourd'hui dotés d'une mémoire politique et d'un réseau d'élus locaux sur lesquels bâtir un débat démocratique porteur de vrais résultats, et non des désillusions et des déchirements dont le populisme est hélas annonciateur.

 

Le populisme ou le mythe mortifère de l'unité du peuple

 

Comme beaucoup de termes du vocabulaire politique, le mot "populisme" n'est utile et éclairant que si l'on en précise aussitôt le sens.

Disons donc que pour nous sa signification est celle d'une "unité" présupposée du peuple, dont un dirigeant "charismatique" suffirait à exprimer la substance, sans avoir besoin de médiations, telles que des partis, des associations ou des syndicats, tous soupçonnés a priori de servir des "intérêts particuliers", sauf bien sûr s'ils vont dans le sens du "leader", mais dans une mesure très limitée.

C'est ainsi que tant JL Mélenchon qu'E Macron ne prétendent pas se passer des partis.

"Je suis un candidat hors parti, mais je ne suis pas un candidat contre les partis, je suis moi-même membre d’un parti. Mais il faut que tout le monde puisse participer à cette campagne, apporter son intelligence, sa capacité individuelle sans être obligé, jamais, de se soumettre à telle ou telle règle ou bien d’adhérer à telle ou telle organisation partisane, c’est cela ce que nous cherchons à faire, et vous voyez notre force c’est là qu’elle est. C’est 125 000 personnes, qui ne demandent rien à personne et qui font campagne dès aujourd'hui à nos côtés. Je ne suis pas capable de vous dire exactement tout ce qu’ils disent, mais je suis certain qu’ils le disent plus efficacement et avec plus de sensibilité que ne le ferait n’importe quelle organisation qui aurait décidé de passer un discours dans un moule unique, même si parfois ce discours est nécessaire pour penser."

Retranscription du discours de Jean-Luc Mélenchon à la Fête de l’Humanité, septembre 2016, la Courneuve. Retranscription du discours de Jean-Luc Mélenchon à la Fête de l’Humanité, septembre 2016, la Courneuve.

https://avenirencommun.fr/avenir-en-commun/

Depuis cette prise de position nuancée, JL Mélenchon a choisi de présenter des candidats choisis par les comités locaux de "La France Insoumise" y compris contre les députés communistes sortants dans les 577 circonscriptions. Autrement dit d'avoir la peau du PCF.

 

"La vocation d’En Marche est d’enclencher une dynamique de renouvellement de notre paysage politique, dans un esprit d’ouverture et de dialogue. Dans ce cadre, les adhérents des formations politiques existantes sont encouragés à rejoindre notre collectif. Cette double appartenance est seulement refusée à ceux qui sont déjà adhérents d’une formation dont les valeurs sont manifestement incompatibles avec les nôtres.

En Marche est un collectif qui se met au service de ses adhérents: en conséquence de quoi, la cotisation pour adhérer est fixée à zéro euro. En Marche est résolument attaché à la liberté d’expression, à la transparence des décisions et au droit à l’information.

Les personnes qu'En Marche pourrait décider de soutenir pour des élections devront prendre préalablement les engagements suivants:
Etre en règle avec l’administration fiscale; ne pas embaucher contre rémunération des membres de leur famille."

(Tiré du site "En Marche !" en janvier 2017, retiré depuis : le site est très évolutif... Ce texte a été remplacé par une "Charte" composée d'un texte sur les "valeurs" du mouvement et des statuts de l'association, ceux-ci comportant, à propos de l'adhésion l'article suivant : "Article 7 - Admission et composition

Un système d’adhésion en ligne est mis en place sur le site internet de l ’ a s s o c i a t i o n . L e r è g l e m e n t i n t é r i e u r p e u t p r é c i s e r l e s c o n d i t i o n s d’ a d h é s i o n , n o t a m m e n t e n c e q u i c o n c e r n e l ’ o bl i g a t i o n o u n o n d e ve r s e r une cotisation. ")

Malheureusement le texte du Règlement Intérieur est inaccessible... On sait seulement qu'il est élaboré et adopté par le Conseil d'Administration...et que celui-ci est élu par l'Assemblée générale dont les modalités sont elles-mêmes définies par le CA. Autrement dit, comme dans toute nouvelle association, ce sont les créateurs de l'asso qui fixent eux-mêmes les règles...C'est-à-dire les 12 personnes choisies par E.Macron comme délégués nationaux (9), porte-paroles (2) et secrétaire-général (1).

Ce mode de fonctionnement où tout procède du Chef, on le retrouve chez JL Mélenchon. Et ici, pas de faux-semblants pseudo-transparents : aucun organigramme, juste JLM soi-même et les "groupes d'appui" locaux qu'il s'agit juste de "rejoindre" ou de "créer". On se demande comment cette campagne est organisée : tomberait-elle du ciel ?


 

Le résultat d'un tel mode de fonctionnement soi-disant "spontané" est de créer l'illusion d'une unité du peuple qui n'aurait qu'à "s'exprimer" pour instaurer la "vraie démocratie".

Or, cette "unité" présupposée est un mythe (au sens de "mensonge"). Dès que le "peuple" s'exprime les contradictions fleurissent, voire les incohérences.

C'est ainsi que nos leaders populistes, rejoignant en cela Marine Le Pen, qui prétend elle aussi parler "au nom du peuple", prétendent marier l'eau et le feu. C'est bien évidemment le cas de Macron qui prétend inclure dans son programme et son rassemblement la Droite et la Gauche, ou de Marine Le Pen qui affiche à la fois des mesures sociales et des mesure anti-sociales (cherchez l'erreur) dans la démagogie la plus débridée. Mais c'est également hélas le cas, heureusement dans une moindre mesure, de JL Mélenchon dont le programme pourtant très cohérent n'a aucune chance d'être intégralement porté par des groupes d'appui constitués de bric et de broc, malgré les sessions d'éducation populaire express dont il l'accompagne.

Rien ne remplace le débat organisé sur la longue durée dont seuls des partis constitués peuvent être les garants.


 

"Soyons l'huile !"

 

Pour reprendre la métaphore citée plus haut de JL Mélenchon, ce n'est pas avec un broyeur à deux meules que l'on peut revitaliser la démocratie, mais avec l'huile qu'il produit.

Celle-ci peut servir en effet, et au choix, à ne pas faire grincer les rouages de la société (voire à éviter la guerre civile), ou, et cette image a ma préférence, à rendre goûteuse et digeste la salade du pluralisme.

Et c'est à cela que doivent servir les partis.

Donc, loin de les supprimer, comme c'est l'air du temps, défendons-les becs et ongles. Et, pour les défendre, rénovons-les.

Ceci en pratiquant le dialogue approfondi pour construire de vrais rassemblements réfléchis et basés sur de vrais compromis démocratiques entre formations et idées compatibles et cohérents.

Et d'abord, pour ce qui nous concerne, une union des gauches et des écologistes entre EELV, PS et PCF rénovés. Et, pourquoi pas, un PG (ou LFI) et un En Marche ! recentré à gauche, libérés du populisme et ralliés au bon sens démocratique.

Le débat est la solution.*


 

Henri LOURDOU, le 30 mars 2017.


 

*Cette dernière phrase est un clin d'oeil et un hommage à l'écrivain égyptien Alaa El Aswani, qui termine toutes ses "Chroniques de la révolution égyptienne" (Actes Sud, 2011) par la phrase : "La démocratie est la solution." Phrase qui fait elle-même référence à celle des islamistes : "L'Islam est la solution."

Toute modestie mise à part (je ne me prends pas pour un grand écrivain), j'ai donc choisi de terminer ainsi mes chroniques "Pour l'union des gauches et des écologistes" entamées au printemps 2016 sur le blog "vert-social-demo.over-blog.com"


 

 

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