Tzvetan TODOROV "Insoumis"

Publié le par Henri LOURDOU

Tzvetan TODOROV "Insoumis",

Robert Laffont/Versilio, septembre 2015, 280 p.

 

Tzvetan TODOROV vient de mourir. C'est une voix que j'avais plaisir à entendre. Un de ces vrais libéraux qui, ayant fait l'expérience du totalitarisme, connaissent le prix de la liberté. Et surtout quelqu'un qui avait pris le temps de la réflexion pour en cerner justement la place. Il ne séparait pas, comme certains, la liberté de l'égalité.

Dans ce livre,le dernier qu'il ait publié, il rend hommage à quelques personnalités choisies.

C'est l'occasion d'une méditation sur le rapport entre morale et politique.

 

Dans son "Avertissement" liminaire, il fait référence aux événements récents (les tueries de "Charlie hebdo" et de l'Hypercasher" de janvier 2015) pour conclure que "la confrontation avec le passé renforce la réflexion sur le présent."(p 12) Un jugement que je partage pleinement.

Et c'est donc d'abord sur son propre passé d'adolescent élevé dans la Bulgarie des années 50, que TODOROV s'appuie. Il y voit la source de ses intérêts et engagements présents. Et d'abord dans le refus d'une politique instrumentalisant les valeurs morales pour délimiter un camp du Bien et un camp du Mal artificiels et hypocrites, justifiant un pouvoir absolu.

Comme il le rappelle, cela aboutit à décrédibiliser ces valeurs et à répandre partout un cynisme désespéré et désespérant dans la sphère publique d'abord, mais avec des effets aussi sur la sphère privée.

Ainsi une première leçon nous est donnée : se méfier absolument des visions manichéennes de la politique, en particulier lorsqu'un parti s'arroge le monopole du Bien. Car la porte est alors ouverte à un jugement de tous les autres comme complices ou pactisant avec le Mal.

Donc, accepter le pluralisme, et donc le compromis entre partis proches, est la première forme d'insoumission à cette instrumentalisation politique de la morale qui a produit, et peut encore reproduire, le totalitarisme.

 

Mais il est d'autres formes d'insoumission. Et c'est ce que le choix de TODOROV permet d'illustrer.

Etty Hillesum : de la morale individuelle à la prise de conscience collective

Etty Hillesum, jeune juive hollandaise vivant à Amsterdam, a tenu les deux dernièes années de sa vie (1941-43) un journal, sur la lecture duquel TODOROV s'appuie pour définir son itinéraire spirituel et intellectuel. Partie d'une vision du monde et des hommes très négative, elle passe à une vision totalement opposée de communion avec le monde basée sur l'amour universel. Dans le contexte de persécution des Juifs par les nazis, cela signifie de refuser de se laisser corrompre par la haine des persécuteurs en la leur retournant : "La haine farouche que nous avons des Allemands verse un poison dans nos coeurs."(p 46)

Ce refus de se laisser envahir intérieurement par des sentiments négatifs est, selon elle, la condition d'une action extérieure efficace : "Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n'ayons d'abord corrigé en nous." (p 47)

Mais ce jugement s'accompagne aussi du terrible constat d'une impuissance à changer ce "monde extérieur". Etty est amenée à travailler dans un camp de transit où se prépare la déportation des Juifs hollandais vers l'Est. Elle sait ce qui les attend (p 56).

Dès lors, elle ne se sent plus le droit de se concentrer sur la seule santé morale de son âme individuelle. Elle se consacre aux autres et tâche de leur communiquer du bien-être. D'autant qu'elle est confrontée quotidiennement à leurs souffrances et à leur détresse. Et ceci de façon insupportable lorsque arrivent dans le camp les membres de sa propre famille.

Cette épreuve l'amène à reconsidérer son attitude d'abstention face à l'action collective, même violente; elle appelle de ses voeux un bombardement anglais : "Et pourquoi une voie ferrée n'aurait-elle pas été touchée , empêchant un train de partir ? Cela n'est encore jamais arrivé mais, à chaque convoi, on se reprend à l'espérer, avec un optimisme indéracinable." (p 63)

Elle est finalement déportée, avec toute sa famille, et arrive à Auschwitz le 10 septembre 1943. Aucun n'en réchappera. Son dernier mot connu est une carte jetée du train lors de son départ du camp de transit : "Nous avons quitté le camp en chantant, père et mère très calmes et courageux,Mischa (son frère, pianiste surdoué) également." (p 64).

Ainsi, jusqu'au bout elle aura refusé d'abdiquer sa dignité en s'abaissant aux manifestations de haine ou d'abattement. C'est une deuxième forme d'insoumission.

 

Germaine Tillion : la recherche du vrai et du juste

Germaine Tillion n'a rien d'une révolutionnaire. Bien qu'intellectuelle, elle n'a jamais frayé avec la Gauche ou l'Extrême-Gauche, elle se qualifie de "honnêtement républicaine" et de "centriste" (p 70) et elle est restée proche du général De Gaulle jusqu'au bout (elle ne fait pas mystère d'avoir voté pour lui).

On pourrait donc la qualifier politiquement de "modérée".

C'est pourquoi il est d'autant plus remarquable qu'elle ait pris tous les risques à deux occasions historiques .

D'abord lors de l'Occupation, en montant, avec d'autres, l'un des premiers réseaux de Résistance, celui du "Musée de l'Homme". Ce qui lui vaut d'être arrêtée en août 42 suite à la dénonciation d'un infiltré, emprisonnée sans procès pendant 14 mois, puis déportée à Ravensbrück. Dans cette première occasion, elle révèle des traits d'insoumission qui nous touche particulièrement.

Insoumission à l'esprit de sérieux tout d'abord. Elle n'hésite pas à écrire dans un tract : "Nous pensons que la gaîté et l'humour constituent un climat intellectuel plus tonique que l'emphase larmoyante. Nous avons l'intention de rire et de plaisanter, et nous estimons que nous en avons le droit." (p 76)

Insoumission, qui rejoint celle d'Etty Hillesum, aux passions négatives. Toujours dans le même tract, elle écrit : "Ce qui nous est indispensable, c'est de nous imposer une sévère discipline de l'esprit : nous devons nous défier de la crédulité, du désespoir, de l'enthousiasme, de la haine." (p 77)

Elle a l'occasion de mettre à l'épreuve ses préceptes d'abord lors de son emprisonnement, où elle est témoin de l'exécution de ses camarades de combat. Après six mois d'emprisonnement, elle éprouve "un sentiment de paix et de joie", "un apaisement profond à pouvoir (se) dégager de plein droit de la haine et de l'obsession des crimes allemands." ( p 78)

Puis lors de sa déportation à Ravensbrück, où elle subit la mort de sa mère, déportée avec elle. Elle refuse de céder au désespoir, et trouve dans la solidarité active avec ses co-détenues l'énergie de survivre. Energie qu'elle économise en se soustrayant, autant que possible au travail forcé, et qu'elle investit dans un travail de documentation sur le système concentrationnaire, qui débouche dans un premier temps sur une "conférence" à ses camarades de détention. Mais aussi dans l'écriture et la représentation d'une "opérette-revue" : toujours le refus de se prendre trop au sérieux.

Néanmoins, en avril 45, elle n'en sort pas indemne. Dominée par "une fatigue écrasante et (un) désespoir morne" (p 84), elle a perdu, outre sa mère, de nombreux amis, la majeure partie de son travail de thèse d'anthropologie sur les Chaouïas, et sa foi chrétienne.

Elle n'en prend pas moins pour autant ses distances avec la résignation à l'injustice et au mensonge.

Elle participe au comité d'anciens déportés lancé par David Rousset en 1948 pour enquêter sur les camps soviétiques.

Mais c'est surtout lors de la guerre d'Algérie qu'elle va faire à nouveau preuve d'insoumission.

A cette occasion, cette vraie patriote va dépasser son sentiment d'attachement viscéral à la patrie pour refuser la mise en place d'une machine répressive basée sur la torture : persuadée que le remède aux maux de l'Algérie est d'abord d'ordre économique et social, elle n'adhère pas au mot d'ordre indépendantiste, mais sa révolte contre "l'infection morale" de la torture est totale et absolue.

Face à la contradiction de ses positions, elle dénonce la logique de ce qu'elle va nommer "les ennemis complémentaires". Et elle dégage en effet de l'analyse du fonctionnement de la violence un caractère de symétrie, déjà vu par Frantz Fanon, mais dont elle tire des conclusions pratiques différentes.

Là où celui-ci conclue qu'il faut "conscientiser politiquement" cette violence pour la maîtriser, elle conclue qu'il faut en sortir en refusant de la cautionner d'aucune manière. Ce qui est aussi une autre façon de ne pas se positionner sur la question politique.

Ainsi, elle intervient à la fois auprès de responsables du FLN pour faire arrêter les attentats, et auprès de De Gaulle pour obtenir la grâce de condamnés à mort.

Son action dans les "centres sociaux" qu'elle a contribué à créer pour faire face à ce qu'elle a baptisé la "clochardisation" des "Musulmans" chassés des campagnes par la misère née de l'explosion démographique...et de l'accaparement des terres par les colons, lui ouvre les portes de ces deux côtés...mais lui aliène bien sûr les "Européens" convaincus de l'excellence de la "présence française" et de l'infériorité de nature des "Musulmans", qu'il ne sert donc à rien d'aider. Considérée comme une "libérale", Germaine Tillion est sur la liste des gens à abattre de l'OAS.

Six inspecteurs de ses "centres sociaux" seront d'ailleurs abattus par eux :

"Le 15 mars 1962, six dirigeants de ces centres étaient réunis au centre social de Château-Royal dans la commune d'El-Biar, près d'Alger. À 10 h 45 un « commando Delta », sous la direction présumée de Roger Degueldre, pénètre dans la salle de réunion et fait sortir les six hommes du bâtiment. Ceux-ci sont alignés contre un mur de la cour et abattus à l'arme automatique.

Les victimes étaient :

  • Marcel Basset, directeur du Centre de formation de l'éducation de base à Tixeraine (CSE d'Algérie) ;

  • Robert Eymard, ancien instituteur et chef du bureau d'études pédagogiques aux CSE ;

  • Mouloud Feraoun, directeur adjoint au chef de service des CSE, ancien instituteur et écrivain ;

  • Ali Hammoutène, inspecteur de l'Éducation nationale, directeur adjoint aux CSE et ancien instituteur ;

  • Max Marchand (né en 1911), inspecteur d'académie, chef de service aux CSE et ancien instituteur ;

  • Salah Ould Aoudia, ancien instituteur et inspecteur des centres de la région Alger Est. "

https://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_de_Ch%C3%A2teau-Royal

 

Ainsi, malgré, tout comme Camus, son refus de prendre partie pour l'indépendance, elle apparaît, par sa prise de position en faveur de l'égalité des droits, comme une "alliée objective" des indépendantistes.

Mais une alliée rétive et exigeante...insoumise à l'impératif de la violence.

 

Ainsi, Germaine Tillion fait preuve d'une triple insoumission : à l'esprit de sérieux, au désespoir et à l'impératif de violence.

 

Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Nelson Mandela, Malcolm X, David Shulman, Edward Snowden

Parmi eux, certains sont plus connus que d'autres, mais il sont tous un trait en commun : c'est d'avoir refusé ou rompu avec la violence comme mode de traitement des désaccords, ou d'avoir placé la conscience individuelle et le refus du mensonge au-dessus de toutes les fidélités collectives.

La plupart d'entre eux ont pour cela été mis au ban de leur collectivité d'appartenance. Le seul au fond à y avoir échappé est Nelson MANDELA, car c'est le seul à avoir transigé avec la vérité au nom de la paix civile. C'est aussi le seul à s'être trouvé en position de diriger un pays.

 

Conclusions

 

Cela nous met au final en position de juger du rapport entre la morale et la politique de façon nuancée.

Dans sa conclusion ("Vue d'ensemble", p 259-271), Tzvetan TODOROV nous révèle tout d'abord son critère de choix : ces personnes ont été choisies car leur "attitude envers le monde suscite (s)on admiration".

Pourquoi ?

Leur premier trait commun est le refus du manichéisme : "le refus de diviser la population de la planète en deux groupes étanches, amis et ennemis, bons et méchants."

Car la principale conséquence d'une telle division est d'entretenir le cycle éternel de la violence. Un cycle soigneusement entretenu par la plupart des institutions, même s'il est aujourd'hui le plus souvent recouvert de discours dissimulant la vieille "loi du talion" et de la vengeance, nourrie par le ressentiment, derrière des "principes supérieurs" (au choix : la civilisation, la démocratie, la liberté, la justice sociale, la laïcité, la religion...).

En se libérant de la "haine de l'ennemi", on échappe à une forme de captivité.

 

A cela s'ajoute le choix d'aider prioritairement les victimes, quelles qu'elles soient. Donc à refuser de trier entre "bonnes" et "mauvaises" victimes.

 

Enfin, ils situent tous leurs actes dans l'espace public : par là ils acquièrent une dimension politique. Celle-ci se situe sur le terrain du traitement des conflits.

Ceux-ci ne peuvent se résoudre, la plupart du temps, par une lutte à mort, mais par la négociation d'un compromis entre les protagonistes. Et la base du compromis ne peut être que la prise en compte de toutes les victimes du conflit, quel que soit leur bord.

 

Dans un monde où la "communication", le narcissisme identitaire et l'idéologie victimiste détruisent le dialogue, apprendre à gérer les conflits de façon non destructrice devient un impératif vital.

Cela n'a rien à voir avec une idéologie de "Bisounours" ou un appel au consensus. Mais tout à voir avec une éthique du débat et de la confrontation qui limite la violence

dans les bornes de la civilité et du respect des personnes, et d'une polémique fondée sur des faits reconnus, et non des procès d'intention ou des mensonges patents.

 

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