Stéphane AUDOIN-ROUZEAU "Une initiation (Rwanda 1994-2016)

Publié le par Henri LOURDOU

Stéphane AUDOIN-ROUZEAU "Une initiation (Rwanda 1994-2016)."

Seuil, janvier 2017, 176 p.

 

Stéphane AUDOIN-ROUZEAU est un historien reconnu de la Grande Guerre de 1914-1918. Il est aujourd'hui, après trente ans de carrière, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris) et président du Centre International de Recherche de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, le premier grand musée français créé dans les années 80 consacré à cet événement.

Il se trouve aussi avoir été, à son corps défendant, personnage de roman, dans les premiers polars de sa grande soeur, Fred Vargas, elle-même archéologue de métier. Sous les traits d'un des co-locotaires d'un flic retraité, étudiant doctorant spécialiste de 14-18, il apporte son expertise à des enquêtes policières.

Il n'en est pas moins resté, pendant longtemps, un chercheur discret, attaché avant tout à creuser son sillon de spécialiste, avec 9 ouvrages publiés en 25 ans, de plus en plus axés sur le combat et ses effets sur les individus et sur la société, y compris lorsque, tout dernièrement, il décide de se mettre un peu en avant, avec "Quelle histoire (un récit de filiation 1914-2014)", coéd EHESS, Gallimard, Seuil, août 2013, 146 p, où il met en scène le rapport de ses père et grand-pères à la Grande Guerre.

 

Ce n'est qu'en 2008 que son chemin croise, un peu par hasard, le génocide des Tutsi. Il est en effet invité par une doctorante, qui fréquentait son séminaire de l'EHESS sur la violence de guerre, à un colloque au Rwanda "en pleine semaine commémorative" (p 14).

"Cet "objet" (au sens où l'emploient les sciences sociales) que constitue le génocide des Tutsi rwandais (...) s'est "jeté en travers" de ma route avec une force inouïe. Ce saisissement persiste, et c'est de cela que ces pages voudraient rendre compte, sans excès de complaisance si possible".(p 10)

 

Le livre rend compte, sans pathos en effet, d'expériences de rencontres dont le contenu, on le devine, est avant tout émotionnel. Et tout l'effort d'Audoin-Rouzeau va consister à accueillir cette émotion sans se laisser submerger par elle, ni la repousser au loin.

Dans cet "entre-deux" se construit un effort de recherche et de compréhension sur un événement dont l'importance reste encore à faire accepter.

A cet égard, il invoque ce qu'il appelle la "clause cinquantenaire" de l'appropriation collective de la mémoire et des responsabilités des violences de masse, en s'appuyant sur les exemples du génocide des Juifs et de la guerre d'Algérie (p 75).

Et cette difficulté à peser et accepter les responsabilités apparaît pleinement avec la polémique rallumée tout récemment par l'hebdomadaire "Le 1"sur le rôle du président rwandais actuel, le Tutsi Paul Kagamé, dans l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président Hutu Juvénal Habyarimana, qui fut le prétexte au déclenchement du génocide.

Or, aujourd'hui pas plus qu'hier, cette responsabilité ne saurait en aucune façon exonérer les massacreurs. Contrairement à ce que suggère Pierre Péan, qui s'abrite hypocritement derrière une déclaration de "l'ancienne procureure du Tribunal pénal international Carla Del Ponte", légèrement sollicitée pour lui faire dire autre chose que ce qu'elle dit.

Comme le dit de façon plus explicite, en 2008, Maxime Steinberg, historien de la Shoah en Belgique : "Cette histoire de responsabilité dans l'attentat contre Habyarimana est une manière implicite de dire qu'il n'y a pas eu génocide. Aucun attentat ne justifie de fracasser la tête des bébés sur les portes des églises. L'acharnement à tuer les femmes et les enfants est symptomatique : il s'agit de faire disparaître un peuple en le privant d'avenir." ("XXI", n°2,printemps 2008, p 118, article de Maria MALAGARDIS "Rwanda, sur la piste des tueurs").

De la même façon, si l'on peut accepter "d'entendre sans a priori l'autre thèse, le récit de ce que la France a tenté depuis le début, de 1990 à 1993, quitte à penser qu'on n'aurait peut-être pas dû y aller" (Hubert VÉDRINE, entretien au "1" du 1er-02-17, titré "Ce qui a été tenté a été honorable de bout en bout"), cela ne saurait empêcher d'en voir les "oublis" et les hypocrisies. Car, loin de s'être placée en juge de paix au-dessus des parties, la France de Mitterrand a bien choisi son camp : celui des génocidaires. Et de cela, rien ne pourra nous convaincre du contraire, après les témoignages sans ambiguïté des militaires envoyés là-bas. Ils sont cités avec rigueur par Audoin-Rouzeau. (p 56-63)

Si la France ne peut être, en l'état actuel de nos connaissances, accusée d'avoir participé à la planification du génocide, elle n'a en tout cas pas fait ce qu'elle aurait pu pour l'empêcher, elle a protégé ses auteurs et favorisé leur action par son engagement antérieur.

Et donc, dans la polémique qui se poursuit sur les responsabilités de la France, on ne saurait se ranger du côté de Manuel VALLS, déclarant à la tribune de l'Assemblée nationale, le 8 avril 2014 : "Je n'accepte pas les accusations injustes et indignes qui pourraient laisser penser que la France ait pu être complice d'un génocide au Rwanda, alors que son honneur, c'est toujours de séparer les belligérants." (p 51-52)

Encore une fois, celui-ci a perdu une occasion de parler avec discernement.

 

Reste le travail encore à accomplir pour faire connaître et analyser ce qui s'est passé durant ces terribles mois d'avril à juillet 1994. Et d'en tirer des leçons qui nous concernent tous sur les conditions d'émergence de ces violences de masse, qui ne sont pas les résidus d'un passé archaïque, mais des composantes à part entière de notre modernité. Et il me semble judicieux de faire ici appel aux travaux d'Arjun APPARADURAI, (p 101) entre autres, pour construire un savoir de plus en plus indispensable sur la violence à l'âge global.

 

Je laisse de côté ici la question du régime mis en place après 1994 par Paul Kagamé, sur lequel Audoin-Rouzeau n'a sans doute pas le recul nécessaire. Mais cela ne disqualifie pas pour autant son propos, ni l'enjeu qu'il dégage.

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