Rwanda : Un témoignage de 1995 et quelques prolongements

Publié le par Henri LOURDOU

Françoise BOUCHET-SAULNIER et Frédéric LAFFONT

"Maudits soient les yeux fermés"

Arte éditions et JC Lattès, novembre 1995, 302 p.

 

A peine refermé le livre de Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, j'ai voulu revenir sur le génocide des Tutsi au Rwanda et ses suites.

J'ai donc trouvé à la Médiathèque de Tarbes ce livre déjà ancien, qui m'a fait re-découvrir le contexte et découvrir quelques acteurs positifs de cette histoire qui est loin d'être terminée.

Car en recherchant de façon complémentaire sur l'Internet, j'ai aussi découvert ce qu'ils sont devenus, ainsi que les prolongements judiciaires, toujours en cours, de ce crime imprescriptible.

Ma plus belle découverte, que je partage sans tarder, est celle de l'Association Française pour la Promotion de la Compétence Universelle (AFPCU) https://competence-universelle.org/tag/afpcu/

et de son blog "chroniques internationales collaboratives" https://chroniquesinternationalescolla.wordpress.com

Composée de jeunes juristes, elle effectue un travail irremplaçable de promotion d'un Droit mondial effectif basé sur les droits humains théoriques.

 

Et de "droit mondial effectif", il n'est question que de cela dans ce livre, associé à un documentaire éponyme (tous deux aujourd'hui introuvables sur le site arte.tv, mais le livre est assez facile à se procurer par ailleurs).

 

Le premier des deux co-auteurs est en effet une juriste, travaillant à l'époque pour Médecins sans frontières. Elle est toujours directrice juridique de cette organisation, et toujours aussi claire sur la question de la neutralité de l'action humanitaire comme lors de cette Grande Table de France Culture du 7 octobre 2016 consacrée à la situation en Syrie https://www.franceculture.fr/personne/francoise-bouchet-saulnier

Elle rappelle que depuis 1864 le bombardement délibéré des hôpitaux était un crime de guerre, mais qu'il est devenu une pratique courante sous prétexte de "lutte anti-terroriste", que ce soit du côté américain, saoudien, russe ou syrien.

"Dans le fondement de la guerre contre le terrorisme, les secouristes et les victimes sont criminalisés." "Le concept de guerre contre le terrorisme est un concept totalitaire."

Saluons au passage son co-invité, le docteur Raphaël PITTI, qui rappelle le véritable enjeu du conflit syrien : non pas une "guerre contre le terrorisme", mais une révolte populaire pour la liberté et la démocratie contre une dictature qui, elle, pratique le terrorisme d'Etat.

 

Mais revenons au livre (outre celui-ci F Bouchet-Saulnier est l'auteur d'un "dictionnaire pratique de doit humanitaire" constamment réédité à La Découverte).

Frédéric Laffont lui est, selon sa notice wikipédia, un reporter et cinéaste documentariste français. Il a créé, avec Christophe de Ponfilly, l’agence de presse Interscoop et la société de production de longs métrages Albert Films. Il dirige Camera Magica, maison de production de films documentaires créée en 2008.

Il a réalisé depuis 1984 pas loin d' une cinquantaine de documentaires, la plupart sur des sujets internationaux, dont une bonne vingtaine ont été primés. C'est le cas de "Maudits soient les yeux fermés".

 

En 1995, lorsque le documentaire et le livre paraissent, la situation au Rwanda est tragique. Un an et demi après le génocide, commis d'avril à juillet 1994, tant la communauté internationale que le nouveau gouvernement dit "d'union nationale" installé à Kigali par les troupes victorieuses du FPR n'ont pas pris les mesures permettant d'établir rigoureusement les faits et de juger équitablement les auteurs de ce crime.

Il s'ensuit chez les survivants et chez les bénévoles de l'action humanitaire une perte de confiance dans les institutions.

C'est dans ce moment que s'inscrit ce livre.

 

Il s'en dégage deux grandes parties.

 

La première est constituée d'une présentation des 3 "grands témoins" dont l'action nourrit le livre, et d'un récit, à travers eux, des prodromes et du déroulement du génocide (p 9-93).

La seconde raconte les suites du génocide, de juillet 94 à septembre 95, tant sur le terrain, au Rwanda-même, que dans les instances internationales (p 95-254).

 

Trois "grands témoins" face à un génocide

 

Le premier s'appelle François-Xavier NSANZUWERA. Né en 1956 dans la province de Kigali, il est l'aîné de huit enfants, dans une famille de paysans très catholiques (son père est catéchiste le dimanche), ce qui lui vaut le privilège d'être admis en pension au petit séminaire de Kabgayi pour suivre des études secondaires. Son père a une carte d'identité de Hutu, cette mention ethnique étant portée depuis 1931, à l'initiative de l'administration belge. Mais sa grand-mère est Tutsi. Ce qui lui vaut comme un de ses premiers souvenirs d'enfance la fuite, accroché au dos de sa grand-mère, face à l'incendie des cases des Tutsi, en 1959, lors de ce que l'Histoire officielle du pays a ensuite qualifié de "révolution hutu". La distinction ethnique mise en place par l'administration belge a d'abord servi à promouvoir une "élite tutsi" à laquelle le pouvoir colonial a confié l'administration du pays. Puis, devant les revendications indépendantistes de cette "élite", à pousser la majorité hutu à se révolter contre le "pouvoir féodal" des Tutsi. Le poison de l'ethnicisme a ainsi servi à dériver toutes les frustrations, notamment cellesissues de la domination coloniale, vers un affrontement interne entre deux catégories de populations de plus en plus séparées et mises en concurrence.

A partir de 1959, des massacres récurrents poussent une partie des Tutsi à l'exil vers l'Ouganda et le Burundi voisins. Et notamment en février 1973.

François-Xavier NSANZUWERA lui, poursuit des études de Droit qui le mènent au poste de magistrat. C'est là qu'il constate les profonds dysfonctionnements d'une justice au service des puissants. Et c'est à partir de cette expérience qu'il rédige et fait éditer en 1993 un livre qui le fait considérer comme un "élément subversif" : "La Magistrature rwandaise dans l'étau du pouvoir exécutif", CLADHO(Collectif d'Associations des Droits de l'HOmme), Kigali. (p 9-23)

 

Ce CLADHO qui édite son cri d'alarme, a été créé par Joseph MATATA. Né en 1952 à Kigali, d'un père chef de chantier et d'une mère paysanne, il est aussi l'aîné de sept enfants. Hutu comme François-Xavier, il ne participe pas, à l'instigation de sa mère, à la "révolution hutu". Militant scout, il refuse d'entrer dans les pratiques discriminatoires anti-Tutsi imposées par le pouvoir. Ce qui lui vaut l'exclusion du collège. Employé à la banque centrale, il consacre ses loisirs à la musique de bal : c'est là qu'il rencontre sa femme, qui se trouve avoir la mention "tutsi" sur sa carte d'identité, sans qu'il y attache aucune importance. Exclu de la banque pour refus de participation à la corruption ambiante, il s'installe à la campagne et prospère dans l'agriculture, notamment grâce à la fabrication de bière de banane. C'est lors dudéchaînement de répression consécutif à la tentative d'invasion du pays par l'armée de Tutsi exilés en Ouganda du FPR, en 1990, qu'il rejoint l'Association Rwandaise de Défense des Droits de l'Homme (ARDHO). C'est là qu'il fait la connaissance de François-Xavier NSANZUWERA.

Ensemble, ils dénoncent la création des milices de jeunes du parti unique MNRD, les fameuses milices "Interahamwe" ("ceux qui marchent ensemble") qui seront les bras armés du génocide. En 1992, ils dénoncent les massacres de Tutsi du Bugesera : des massacres non pas spontanés, comme le prétendent les autorités, mais organisés.

Déjà à cette occasion, ils tentent d'alerter la communauté intenrationale, à travers les amabassades, mais, note Joseph MATATA, "la seule ambassade où l'on refuse de l'écouter est l'ambassade de France"( p 41).

 

C'est donc dans ce contexte, que François-Xavier NSANZUWERA se trouve confronté le 6 avril 1994 dans la nuit, aussitôt connu l'attentat contre l'avion présidentiel, au déclenchement programmé des tueries. Celles-ci sont tellement prévisibles que le contingent de l'ONU, la Minuar, stationné à Kigali dispose d'une liste de personnalités à protéger (p 45). Bien qu'en contact permanent avec un major de ce contingent, François-Xavier n'en fait pas partie. De plus le mandat de la Minuar, créée le 5 octobre 1993 par la résolution 872 du Conseil de Sécurité, l'oblige à faire appel aux autorités rwandaise avant toute action de sa part : autrement dit aux commanditaires des tueurs... (p 46-47)

Les différentes ambassades contactées lui conseillent toutes d'éviter de sortir de chez lui. Finalement c'est une diplomate suisse qui lui donne le tuyau salvateur : soudoyer un soldat rwandais pour se faire escorter jusqu'à l'Hôtel des Mille Collines. En réalité ce sera un vieil ami colonel qui envoie sa garde personnelle pour l'escorter. Ils y séjourneront, lui et sa femme, dans la peur perpétuelle d'être raflés, jusqu'au 28 mai.

Pendant ce temps, les pays occidentaux organisent le rapatriement de leurs ressortissants. Le Conseil de Sécurité vote la résolution 912 qui réduit les effectifs de la Minuar de 2 500 à 270 (21 avril) avec pour mission de surveiller l'évolution de la situation... (p 54); puis, devant l'accumulation de témoignages accablants, il modifie, le 16 mai, ce mandat en lui demandant d'assurer la protection des civils en danger, avec autorisation d'usage de la force, et des effectifs portés à 5 5OO. Cette résolution tardera tellement à être mise en place qu'elle n'aura aucun effet pratique.

Une tentative d'évacuation de l'Hôtel, le 6 mai, pour l'aéroport, tourne court : François-Xavier, reconnu, est sévèrement bastonné à un barrage, et ne doit la vie qu'à l'intervention d'un officier. Ce n'est qu'à la faveur d'un échange de prisonniers entre l'armée (les FAR) et le FPR que lui et sa femme sont enfin évacués pour un camp de déplacés, où ils retrouvent sa mère et une de ses soeurs, et où il apprend la mort de son père, de son grand-père, de deux de ses soeurs, d'un beau-frère et de ses neveux (le plus jeune âgé de deux mois), tous massacrés dans leur village par les "Interahamwe".

(p 43-58)

 

Pendant ce temps, la mission de Médecins Sans Frontières présente à Kigali témoigne des massacres. Une nouvelle équipe est aussitôt envoyée le 13 avril, composée de 5 personnes spécialisées dans la chirurgie de guerre. Elle témoigne à son tour du caractère organisé, et non spontané, des massacres.

Et c'est ici qu'intervient la responsable juridique de MSF, Françoise BOUCHET-SAULNIER. Née en 1950, fille d'un polytechnicien provençal, elle a été élevée dans une famille très protectrice, mais fortement marquée par un voyage à Auschwitz quand elle a 18 ans, et sa foi catholique ouverte (elle est animatrice à Taizé). Elle fait un stage, après une maîtrise de Droit, à Amnesty International à Londres, organisation dans laquelle elle milite depuis 4 ans. Embauchée comme juriste par Amnesty après son DEA de Droit, elle "fait du terrain" en Turquie après le coup d'Etat militaire de 1981. Elle y rencontre les autres ONG, dont MSF.

Rentrant en France pour préparer sa thèse sur "l'établissement des faits en droit international", elle travaille au service de presse de Matignon. Puis, en 1988, thèse soutenue, elle devient "consultante en droit international". Sa rencontre avec Rony Brauman, alors président de MSF, est déterminante : il l'embauche en 1989 comme juriste.

En avril 1994, à partir des témoignages des équipes MSF elle rédige un rapport qui est présenté à la séance du 25 mai de la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU à Genève. S'appuyant sur la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, MSF demande une intervention armée de la communauté internationale. La Commission reprend à son compte le terme de génocide et nomme un rapporteur spécial.

Cependant le mandat du 22 juin du Conseil de Sécurité autorisant une intervention militaire française jusqu'au 21 août, en attendant le déploiement d'une Minuar 2, ne comporte pas d'obligation de poursuivre les auteurs du génocide. Il n'a pour objet que de créer une "zone humanitaire sûre" pour les civils.

Cette mission "Turquoise" aura en réalité pour effet de protéger les auteurs du génocide, mêlés aux civils qui fuient les combats entre FAR (en déroute) et FPR (qui achève la conquête du pays). Ce sont près de 2 millions de réfugiés qui s'installent au Zaïre à la mi-juillet, parmi lesquels "se trouvent les principaux organisateurs, les complices actifs ou passifs et les témoins du génocide. Pas un seul n'a été inquiété par les militaires français". (p 75)

En août 1994, Françoise BOUCHET-SAULNIER est donc envoyée au Rwanda par MSF pour recueillir les éléments de preuve des crimes accomplis.

C'est là que son itinéraire croise ceux de Joseph MATATA et François-Xavier NSANZUWERA. En cette fin d'été 1994, les uns comme les autres parcourent les collines du Rwanda pour recueillir témoignages et éléments de preuve de ce qui s'est passé.

 

Joseph MATATA est rentré de Belgique le 22 juillet, où il était miraculeusement en stage au momentdu génocide. Sa femme, Tutsi, et ses 4 enfants, ont miraculeusement survécu, après bien des péripéties.

Le travail d'enquête mené par les activistes du CLADHO aboutit à évaluer à environ 145 000 le nombre des participants à un massacre qui aura fait autour d' un million de morts en l'espace de 3 mois (on parle aujourd'hui de 800 000 morts).

 

L'après-génocide : une double faillite des institutions

 

Faillite de l'ONU

Annoncée par ce livre, elle a hélas été confirmée par la suite, comme en témoigne le titre de cette tribune du "Monde" à l'occasion de la dissolution du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, en septembre 2016 : "Génocide au Rwanda : retour sur l’un des plus grands fiascos de la justice internationale".

L'auteur de ce "point de vue", Pierre HAZAN, conseiller éditorial de JusticeInfo.net et professeur associé à l'Université de Neuchâtel (Suisse), ancien reporter pour "Libération" et "Le Temps", fait le tour des errements qu'aura connu ce tribunal : dévoilement du nom des témoins en violation des promesses, questionnements inappropriés à la victime, tolérés par le tribunal, d'un avocat de la défense sur un cas de viol, traitement déséquilbré des victimes et des bourreaux (les premières en grande difficulté sanitaire, sociale et économique : violées elles ont souvent contracté le sida, stigmatisées par leur propre témoignage elles n'ont parfois aucune ressource et ne bénéficient d'aucune prise en charge sanitaire; alors que leurs bourreaux sont entièrement pris en charge du point de vue sanitaire (traitements contre le Sida) et économique (logés et bien nourris); excessive lenteur de la procédure. Résultat : les peines sont réduites pour "compenser" la lenteur et les victimes ont un sentiment de non-réparation...

Ce "fiasco" est le résultat d'un processus dont les débuts furent eux-mêmes calamiteux.

Faillite du nouveau gouvernement Rwandais

Dès l'été 94, l'appareil judiciaire du Rwanda est réduit à presque rien : en mars le pays comptait 780 magistrats, en juillet seuls une dizaine sont à leur poste, et début mai 95, 59 magistrats sont en fonction pour tout le pays (p 117 : selon un rapport de l'ONU).

En juillet 94, lorsqu'il reprend ses fonctions de procureur, François-Xavier NSANZUWERA doit faire évacuer les locaux dévastés du parquet de Kigali par un restaurant qui s'y est installé. Sans moyens, il doit s'efforcer de recréer une Justice qui fonctionne. Il doit faire face à l'afflux de paysans hutus raflés par les soldats du FPR. Et instruire ce qu'il veut être des procès exemplaires d'équité.

Mais les semaines, puis les mois passent. Les prisons se remplissent au rythme de 800 nouveaux détenus par semaine (en janvier 95 on en est à 20 000 détenus officiels). Mais les moyens d'instruire de vrais procès n'arrivent toujours pas. Et les prisons surpeuplées se transforment en mouroirs.

Débordé le procureur s'efforce de faire libérer au moins "quelques cas flagrants d'innocence" (p 133), car les règlements de compte et les incohérences ne sont pas rares.

Il réussit néanmoins à boucler 150 dossiers d'instruction : mais on lui demande d'attendre...

Mais que fait l'ONU ?

Le 1er juillet 1994, le Conseil de Sécurité examine le rapport de la Commission des Droits de l'Homme : il se contente de demander au secrétaire général la nomination d'un groupe spécial d'experts pour vérifier ses conclusions... Et de demander aux ONG de leur transmettre leurs informations dans les 30 jours. Le 29 septembre le groupe d'experts remet son rapport. Le Conseil de Sécurité repousse d'un mois toute prise de décision. En fait, un seul observateur de l'ONU est présent sur le terrain, l'Irlandaise Karen Kenny. Et elle est dépourvue de moyens, au point qu'elle démissionne dès octobre, après 4 mois passés sur place.

Enfin, le 8 novembre 1994, le Conseil de Sécurité décide la création d'un Tribunal pénal international pour le Rwanda. En réalité le cloisonnement entre les différents départements de l'Onu rend toute avancée problématique : les rapports se multiplient sans aucune retombée concrète sur le terrain. L'argent de l'Onu sert avant tout à faire tourner la machine en vase clos. La Justice rwandaise n'en voit qu'à peine la couleur...sur les 10,5 M de $ promis par le PNUD en janvier 95 pour la "justice et les droits de l'homme au Rwanda", l'essentiel est destiné aux agences onusiennes, seuls 0,5 M sont destinés au système judiciaire rwandais (p 153)

En mars 95, le Tribunal international se résume au procureur Honoré Rakotomanana qui occupe à Kigali des locaux déserts. Cinq ou six employés sur place et 4 ou 5 à La Haye composent tous ses effectifs. Il estime pourtant ses besoins à 100 enquêteurs. Mais il n'a aucun budget pour cela... Il ne dispose d'aucun dossier : ni la Minuar, ni la Mission Turquoise ne lui ont rien transmis. Il ne prévoit les premiers procès que pour fin 95... Ce qui provoque un surcroît d'arrestations arbitraires.

La dérive autoritaire du régime de Kigali

Face à l'évanescence onusienne, le nouveau pouvoir prend les devants pour organiser, le 6 avril 95, le premier procès des "génocideurs". Les 5 juges commis pour cela ont parfaitement conscience qu'on leur demande un procès "spectacle" et non "judiciaire". Certains de leurs confrères ont déjà "disparu" pour avoir refusé de cautionner des arrestations arbitraires. Mais la presse internationale n'est là que pour cette date symbolique et ce premier procès symbolique. Les juges s'en sortent en reportant le procès pour vice de procédure.(p 174)

Dans cette situation d'évanescence des institutions judiciaires, les prisons se remplissent sans discontinuer.

En mars 95, MSF transmet aux autorités un rapport sur la situation sanitaire dans la prison de Gitamara : le taux de mortalité y est plus de 3 fois supérieur à celui considéré comme le seuil d'alerte critique dans les camps de réfugiés. Prévue pour accueillir 400 détenus, cette prison en compte 5 150 au 27 février : chaque détenu compte moins d'un demi-mètre carré pour survivre (p 177-8).

C'est à ce moment (avril 95) que François-Xavier NSANZUWERA, invité par la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l'Homme), part pour la Belgique. Il ne reviendra plus au Rwanda. Et Joseph MATATA fait de même, lesté de tous les témoignages accumulés depuis l'été 94, dont ceux concernant les pratiques autoritaires et arbitraires du nouveau régime. Nous les retrouverons bien plus tard à l'occasion d'un procès de génocideurs en Belgique en 2001.

Etat des lieux à l'automne 95

Le livre se termine par les démarches de Françoise BOUCHET-SAULNIER auprès de l'ONU suite au massacre (4 000 cadavres de civils) effectué par les soldats du FPR dans le camp de réfugiés Hutu de Kibeho en avril 95, en l'absence de toute réaction de la Minuar 2 pourtant sur place. Elle en profite pour consulter les archives de l'ONU concernant le génocide de 94 : un vide consternant.

A l'été 95, le massacre de Srebrenica en Bosnie vient souligner à nouveau la paralysie de l'ONU et son inefficacité face aux massacres de civils.

Françoise BOUCHET-SAULNIER durant ce temps rédige un nouveau rapport de MSF sur la situation à la prison de Gitamara : 7 003 prisonniers au 17 mai. Les prisons rwandaises en comptent 50 000, mais aucun procès n'est encore en vue.

Le 29 août 95, le gouvernement d'union nationale du Rwanda se délite sur fonds d'assassinats et de règlements de compte : la dictature militaire s'installe.

Le 27 juin 95 s'est tenu la première séance publique du Tribunal pénal international pour le Rwanda : un tribunal sans moyens, dont on a vu plus haut le bilan.

 

Post-Scriptum

Il faudrait, pour bien faire, étudier ici l'évolution détaillée de la situation au Rwanda et dans les pays voisins (Burundi, RDC) depuis cette date.

Je me contenterai de rendre compte de ce que j'ai trouvé concernant nos "grands témoins", en particulier des témoignages de François-Xavier NSANZUWERA et Joseph MATATA en juin 2001, lors d'un procès de génocidaires présumés en Belgique dont les minutes ont été mises en ligne (http://assisesrwanda2001.org/050501.html)

Ils ont tous deux été auditionnés, parmi d'autres, comme "témoins de contexte".

Pour Joseph MATATA le régime mis en place par le FPR est du même type que celui du MNRD d'Habyarimana : un régime extrémiste et autoritaire qui manipule la population. Et il met en cause les arrestations arbitraires et la pratique des fausses délations qui ne permettent aucun jugement équitable du génocide.

"Le Président : Vous pensez que le jeu actuel, que vous semblez dénoncer, conduirait des gens à en accuser d’autres de faits qu’ils n’ont pas commis ?

Joseph MATATA : Je ne sais pas, si vous me permettez, Monsieur le président, Messieurs les jurés et toute l’assistance présente, si je peux m’étendre sur le phénomène de la délation. Là, vous mettez le doigt sur le phénomène de la délation. Un phénomène qui est devenu en quelque sorte une arme pour les extrémistes Tutsi, je dis bien les extrémistes Tutsi qui ont remplacé les extrémistes Hutu au pouvoir et qui font exactement ce que faisaient les extrémistes Hutu pendant la période des massacres et même pendant la période antérieure aux massacres massifs de 1994."

François-Xavier NSANZUWERA quant à lui reste près des faits qui concernent le procès et ne procède à aucune extrapolation de la sorte. Il concède toutefois qu'il a quitté le pays en avril 95 parce qu'il se sentait menacé par les autorités de fait (les services de l'armée).

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