Marcel GAUCHET et son "angle mort"

Publié le par Henri LOURDOU

Loin de moi l'idée de sous-estimer l'apport de Marcel GAUCHET à la pensée politique et historique. J'ai dans ma bibliothèque deux de ses livres qui m'ont beaucoup donné à réfléchir (Un livre d'entretien sur son premier ouvrage : "Un monde désenchanté ?", Cerf, 1988, 106 p, et son recueil d'articles de 2002 : "La démocratie contre elle-même", Tel-Gallimard, 390 p) et je suis attentivement depuis longtemps ses prises de position dans les médias.

J'avais cru discerner son ralliement au courant que l'on peut baptiser de "néo-réactionnaire", et j'en avais déduit la raison dans la puissante et convaincante analyse de Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, qui le rangent dans le courant "communautarien" des critiques des Droits de l'Homme. Cette analyse me semble toujours valable. Mais il me faut à présent la nuancer et la préciser à la lumière de ses entrevues très éclairantes de ces derniers jours à propos de son dernier ouvrage "Le nouveau monde", tome IV de sa grande synthèse historique sur la démocratie.

Je m'appuierai donc sur l'émission de "France culture" "La grande table" du 26 janvier 2017, l'entretien au "Monde des Livres" du 27 janvier, et celui à "l'Obs" du 26 janvier.

 

Une grande synthèse historique sur la démocratie

 

A ce que j'ai lu et entendu, j'adhère à la périodisation opérée par Gauchet et à son analyse : l'imaginaire démocratique se répand irrésistiblement depuis l'Europe à partir du XVIII e siècle et porte en lui une formidable ambivalence qui entraîne des contradictions nouvelles dans l'Histoire humaine. A ces contradictions, l'imaginaire démocratique apporte à chaque fois des réponses nouvelles qui relancent son extension.

Cette vision de la dynamique historique me semble juste.

Elle porte en elle une forme d'optimisme qui va potentiellement à l'encontre du discours néo-réactionnaire et décliniste actuel, dont elle explique au passage l'origine et les raisons.

 

Une tripartition idéologique du champ politique

 

Gauchet propose de distinguer trois grands courants de façon qui me semble là aussi convaincante : le courant conservateur, le courant libéral et le courant socialiste.

Il n'hésite pas à se ranger lui-même dans le courant socialiste, ce dont je me réjouis, et à qualifier, très justement, un Jean-Pierre Le Goff de conservateur. Utile lucidité étant donné le succès que celui- ci connaît chez des prof "anti-pédago" qui le pensent "de gauche".

Bien sûr tout cela est très synthétique. Raison pour laquelle je peux moi aussi m'affirmer "socialiste" dans ce sens-là. Comprendre : du côté de l'invention démocratique dans le sens d'un intérêt général à construire autour de l'idée de justice sociale. Ce qui peut recouvrir beaucoup de choses.

 

Un "angle mort" : la question de l'Etat-nation

 

Mais, et c'est ici que je me sépare radicalement de Gauchet, celui-ci ne conçoit la réponse au nouveau défi démocratique posé par la globalisation néo-libérale que dans le cadre de l'Etat-nation.

Il vaut la peine de citer intégralement ce passage de son entretien à "l'Obs" où il explicite sa position :

"Les Européens se sont crus à l'avant-garde du genre humain en prétendant passer au "post-national". Mais observez le monde où nous sommes : plus que jamais, il est fait d'Etats-nations. C'est la forme politique moderne par excellence (c'est moi qui souligne) et ce n'est pas pour rien qu'elle s'est généralisée à l'échelle du globe. Si les Européens veulent continuer d'inventer l'avenir comme ils l'ont fait depuis cinq siècles, ils doivent reconnaître les limites de l'expérience européenne dans son organisation actuelle et développer sur de nouvelles bases cette émulation coopérative entre Etats-nations -ce qui a été le génie de notre histoire commune, à côté de ses faces moins glorieuses."

Trions un peu les arguments !

"Reconnaître les limites de l'expérience européenne dans son organisation actuelle" ? On ne peut qu'y souscrire, tant cela semble évident.

Par contre faire de l'Etat-nation "la forme politique moderne par excellence", ne peut que susciter le scepticisme. Qui ne voit que cette forme politique-là est aujourd'hui en crise ? Et pour les raisons-mêmes que Gauchet analyse si bien par ailleurs : offensive néo-libérale et globalisation d'un côté, nouvelles aspirations démocratiques de l'autre.

A cela, on ne peut répondre aujourd'hui que par l'invention d'un nouveau cadre de souveraineté : un cadre supra-national et méta-national, qui intègre bien sûr les réalités nationales, mais qui ne saurait s'y arrêter.

Gauchet le reconnaît d'ailleurs à demi-mot (car il n'est pas sot) en parlant "d'émulation coopérative entre Etats-nations". Seulement il s'arrête à mi-chemin, paralysé par ce surmoi "communautarien" qui lui fait surestimer le poids dissolvant de l'individualisme des droits.

L'enjeu est bien aujourd'hui, je persiste et je signe, de construire le nouvel espace de souveraineté européen méta-national permettant de répondre démocratiquement aux nouveaux défis de notre Terre-patrie. Gauchet sous-estime en effet le potentiel des mobilisations de la société civile pour les droits humains autour des questions migratoires et environnementales : dans celles-ci se construit la nouvelle identité post-nationale qui supportera ce nouvel espace de souveraineté, comme les mobilisations, démocratiques du XIXe siècle en Europe et anti-coloniales du XXe siècle sur les autres continents, ont construit les espaces stato-nationaux.

Là est bien "l'angle mort" de la pensée de Gauchet, qui le fait parfois cheminer dans la (mauvaise) compagnie des néo-réac du courant "conservateur".

 

PS A relecture, et après réflexion, je dirais plutôt que le nouvel espace de souveraineté européen se construira aussi sur l'harmonisation sociale et fiscale, comme l'espace stato-national s'est construit sur l'éducation et le suffrage universels.

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