Vincent MESSAGE "Défaite des maîtres et possesseurs"

Publié le par Henri LOURDOU

Vincent MESSAGE : "Défaite des maîtres et possesseurs", Seuil, 298 p, 2016.

 

Comme souvent, l'art, ici le roman, nous en dit plus long, ou en tout cas plus clair, sur la société où nous vivons que bien des traités savants.

Le roman de Vincent MESSAGE, jeune auteur (né en 1983) qui en est à sa deuxième oeuvre publiée, a déjà un large public, gagné par le bouche à oreille, autant que par la critique ou les prix littéraires (il a eu en juin le prix Orange).

Les réactions de lecteurs, lues sur le site Babelio.com, sont assez étonnantes pour moi. Car elles portent moins sur le fonds, qui est plébiscité, que sur la forme qui est diversement appréciée.

Or j'ai avant tout apprécié la forme, même si je partage moi aussi le fonds.

 

Une histoire magnifiquement écrite

 

Je commencerai donc par la forme. En soulignant la sobriété et l'efficacité de l'écriture.

L'absence de "pathos" dégoulinant de bons sentiments qu'on attendrait d'un "sympathisant de la cause animale" constitue pour moi un plus. Bien que le narrateur soit au coeur de l'histoire, son statut de "dominant" lui donne une distance qui lui permet de décrire les scènes les plus abominables avec froideur et une sorte d'objectivité détachée.

De plus, avant d'en arriver à ces scènes atroces, nous avons l'impression de nous trouver dans notre monde habituel. Car le narrateur nous décrit apparemment un homme ordinaire confronté à la disparition d'une proche "à risque" (handicapée ? Enfant ?) et qui finit par apprendre qu'elle est à l'hôpital suite à un accident de la circulation.

Ce n'est que progressivement que le contexte et la réalité se dévoilent au fil d'un récit qui alterne l'action (que faire pour sauver la blessée ?) et la réflexion (retour historique qui nous dévoile peu à peu la qualité et la nature inattendue du narrateur à travers sa propre voix).

Le tout dans une langue limpide, sans effets inutiles, et avec un habile sens de la synthèse, voire de la formule. Contrairement à d'autres lecteurs-trices je n'ai éprouvé aucun ennui ni trouvé de longueurs à cette lecture où tous les mots portent, avec une grande économie de moyens.

 

Quelques passages-clés

 

"Avant que nous n'arrivions, les hommes avaient parcouru cette planète en tous sens et avaient partout laissé leurs empreintes, même dans les territoires les plus sauvages et à première vue les plus difficiles à domestiquer" (p 33)

"Les hommes (...) inspiraient à toutes les espèces que nous rencontrions une terreur si brutale, à ce point passée dans leurs corps qu'en nous aussi s'est insinuée la peur de ce qui se produirait s'ils décidaient de s'en prendre à nous." (p 36)

"...nous ne pouvons plus nous dire meilleurs que les hommes ou supérieurs à eux, puisque nous les avons suivi avec docilité dans leurs erreurs les plus monumentales.(...) On pourrait dire : qui veut être le maître se perd; qui veut par dessus tout compter au nombre des possesseurs ne se maintiendra qu'en dépossédant tous les jours tous les autres.

Moi qui pensais, de ce côté-là, m'être mis un peu à l'abri, je crois que je dois m'inclure dans le lot.(...) J'ai mis trop d'années à sentir que leur émancipation était notre tâche à tous – que cette violence était aussi insoutenable que les autres." (p 292)

 

Un plaidoyer efficace pour "l'antispécisme"

 

Il ne suffit pas de constater et dénoncer que nous assistons à la "6e extinction des espèces" dans l'Histoire de notre planète. Car nous y participons pleinement par notre mode de vie qui concourt à cela. C'est bien d'une remise en cause de notre statut de "maîtres et possesseurs" de la Terre, célébré au XVIIe siècle par Descartes, qu'il s'agit.

Un véritable changement de civilisation, voire une mutation anthropologique. Cela passe par l'appropriation collective de ce terme "d'antispécisme" qui élargit la lutte contre les discriminations à toutes les espèces vivantes.

Un combat qui ne fait que commencer, mais qui va rapidement s'élargir et s'approfondir. C'est de notre avenir à tous qu'il s'agit.

Publié dans écologie, politique

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