Syrie. Anatomie d'une guerre civile

Publié le par Henri LOURDOU

Syrie. Anatomie d'une guerre civile

par Adam BACZKO, Gilles DORRONSORO & Arthur QUESNAY

CNRS EDITIONS, avril 2016, 412 p.

 

 

Cet ouvrage constitue une première : il s'agit d'un travail à prétention scientifique, basé sur une recherche de terrain et une réflexion théorique sur les situations de guerre civile.

 

Crédibilité

 

Les 3 auteurs sont des sociologues politistes qui ont réalisé des entretiens (250 dont 161 sont utilisés dans l'ouvrage) avec des protagonistes du conflit : principalement membres des institutions des zones insurgées et participants aux premières manifestations pacifiques de 2011. Les uns directement sur le terrain syrien, les autres auprès de réfugiés en Turquie, en France, en Irak, en Jordanie, au LIban et en Egypte.

Ceci constitue bien sûr une des limites de ce travail : "Les informations sur le régime viennent de sources secondaires." Cependant "les rares chercheurs ayant pu travailler des deux côtés n'ont rien publié à ce jour"(p 18). On peut se demander pourquoi.

Les entrevues sur le terrain ont été réalisées "pour l'essentiel dans le gouvernorat d'Alep" en "décembre 2012-janvier 2013"; puis en août 2013 à Alep ("il n'a pas été possible de nous déplacer en dehors d'Alep en raison des risques d'enlèvement, qui nous ont conduit à écourter le séjour et à continuer nos entretiens en Turquie", p 18).

Ce qui pose la question de l'objectivité scientifique : "Le rapport au terrain des chercheurs est particulièrement problématique dans de telles situations en raison de l'intensité émotionnelle des expériences" (p 20).

Cela implique donc une prise de distance par rapport à ses émotions :"De ce point de vue, nos expériences antérieures (en Afghanistan, en Irak...), le travail à trois et la confrontation avec des chercheurs, militants, journalistes, humanitaires nous ont facilité ce travail sur nous-mêmes. L'écriture représente cependant le moment de distanciation décisif en ce qu'il constitue la mise en forme d'une argumentation (...) recevable dans la communauté des chercheurs." (p21)

Ainsi, malgré le jargon de type bourdieusien dont les auteurs ont cru bon d'embarrasser (inutilement à mon avis) leur propos, le riche matériel recueilli et leurs scrupules méthodologiques donnent une large crédibilité à leurs conclusions.

 

Misère d'une certaine sociologie

 

Les auteurs ont l'honnêteté de constater que les "spécialistes de la Syrie" parmi leurs confrères n'ont pas vu venir la révolte du printemps 2011 : "une révolte paraissait improbable en 2011. C'est le consensus des spécialistes de la Syrie au moment des Printemps arabes." (p 28)

C'est une sacrée leçon de modestie pour tous ceux qui, à l'instar de Bourdieu et ses disciples, mettent la Sociologie "scientifique" sur un piédestal, et les structures inconscientes de domination, dont elle seule permettrait le dévoilement, hors de portée des acteurs sociaux.

S'il est bien indispensable de conceptualiser pour comprendre le réel, il convient de ne pas faire disparaître le réel derrière le concept.

Pour cela, rien ne remplace la force de l'événement. Et ici, l'événement est, contre toute logique conceptuelle a priori, la persistance imprévue de manifestations massives et pacifiques d'opposition radicale au régime : "des centaines de milliers de personnes défilent pendant des mois malgré la férocité de la répression." (p 28)

 

Conceptualisation de l'événement (2011-2012)

 

Les auteurs remarquent plusieurs éléments-clés :

 

-Le caractère inopérant de "l'approche par le choix rationnel", chère aux sociologues : si elle peut rendre compte de l'inexistence d'une opposition ouverte avant l'éclatement de la révolte, "elle échoue radicalement à rendre compte de la mobilisation en raison des risques encourus par les protestataires" (p 29)

 

-Le caractère universaliste de la révolte : "nos entretiens révèlent que la mobilisation initiale est d'abord le résultat d'engagements individuels relativement indépendants des positions sociales et des appartenances communautaires" (p 30). Cela est provoqué par le contexte du Printemps arabe qui provoque "une transformation des opportunités politiques perçues" d'une part, et par les modalités de la "mobilisation par délibération" qui en résulte ( "débats (qui) ont lieu dans des espaces semi-privés (petits groupes, Internet) qui garantissent un minimum de sécurité", p 30).

Par ailleurs, "le refus d'accepter les concessions socio-économiques du régime et le caractère moral et politique des slogans et des symboles suggèrent que les contestataires s'engagent dans une "lutte pour la reconnaissance" qui dépasse, au moins provisoirement, les clivages communautaires et sociaux." (p 30-31)

 

-La polarisation du conflit par le régime qui, à l'inverse de la Tunisie et de l'Egypte, dispose d'un appareil sécuritaire très cohésif, ne reculant pas devant "un usage illimité de la violence" (p 31).

 

C'est ce dernier élément qui aura raison du caractère pacifique de la révolte. Mais celui-ci aura quand même eu le temps de produire certains fruits, dont le caractère remarquable mérite d'être souligné.

 

Un mouvement social remarquable (2012-2013)

 

Malgré le déchaînement de la guerre civile à l'initiative du régime, les auteurs remarquent deux aspects différents des guerres civiles qu'ils ont déjà étudiées (Afghanistan, Irak) ou d'autres conflits du même type (RD du Congo, Somalie) :

-l'absence de territorialisation des groupes armés

-la reformation rapide d'institutions civiles non partisanes qui en découle.

"Jusqu'au printemps 2013, les groupes insurgés qui avancent avec le front se pensent comme la préfiguration d'une armée nationale" (p 32).

Il en découle parallèlement une construction de nouvelles institutions civiles prenant la place d'un Etat défaillant pour répondre aux besoins de la population échappant au contrôle du régime. Ces institutions sont le fruit des "réseaux militants formés dans la phase pacifique de la mobilisation" (p 33)

 

Une fragmentation produite principalement par les interventions extérieures (2013-2014)

 

La force de l'insurrection, son aspect spontané et décentralisé, a été aussi sa faiblesse.

Elle a favorisé l'intrusion d'acteurs extérieurs plus organisés et détenteurs de moyens, notamment militaires, importants, qui ont poussé à la communautarisation et à la fragmentation territoriale.

La communautarisation est favorisée par la violence des affrontements : "la martyrologie (...) tend à exclure les non-sunnites. Alors même qu'on constate une "chiitisation" marquée du régime en raison de la dépendance vis-à-vis de l'Iran et du Hezbollah libanais, les mouvements de l'insurrection affichant une idéologie islamiste (parfois pour des raisons purement tactiques) reçoivent des financements importants du Golfe." (p 34)

Par ailleurs, des acteurs transnationaux, "-le PKK et la mouvance al-Qaïda- s'implantent avec succès en Syrie, car ils sont mieux structurés que les organisations proprement syriennnes." Et ce, d'autant mieux qu'ils sont favorisés par le régime : "accords informels avec le PKK, libération des jihadistes de la guerre d'Irak, pour diviser l'opposition." (p 34)

 

Une défaite inscrite dans le jeu des acteurs extérieurs

 

Le tournant du conflit se produit à l'automne 2013, avec la décision américaine de non-intervention, malgré le dépassement manifeste de la "ligne rouge" qu'il avait lui-même tracée : l'usage par le régime d'arme chimique sur les populations civiles.

 

Dès lors, les autres acteurs les mieux organisés et équipés ont pu déployer librement leur stratégie.

L'Etat islamique (Daech) en s'attaquant aux forces de la révolution, avec le soutien tacite du régime. Le PKK (appelé PYD en Syrie) en se taillant un territoire au Nord de la Syrie avec le soutien explicite du régime. Tout cela aboutissant à une fragmentation de la rébellion.

L'Iran, le Hezbollah et la Russie n'ont plus eu alors qu'à renforcer leur soutien au régime, au nom de la lutte anti-Daech, piégeant ainsi les USA et leurs alliés, notamment suite aux attentats revendiqués par Daech en Europe en 2015.

 

La militarisation

 

La décision de passer à la lutte armée a été décisive. Elle est le fruit de la répression très violente des manifestations, à partir de l'été 2012. Devant la pression sociale, le régime abandonne des régions entières pour regrouper ses forces. Les désertions dans l'armée se multiplient, mais restent individuelles. Les groupes armés rebelles se constituent sur une base locale, et sont rejoints par des déserteurs originaires d'autres régions, qui se mettent à leur service loin de chez eux pour éviter les représailles du régime contre leur famille.

Ces groupes à base locale se fédèrent au sein de l'Armée Syrienne Libre. Mais cette fédération va rester fragile et se briser en raison du manque chronique de moyens.

La recherche de matériel lourd et d'approvisionnement va livrer les différents groupes à une forme de concurrence sauvage et de surenchère auprès des "sponsors" potentiels : Occidentaux, Turquie, Etats du Golfe et Arabie saoudite.

Les Américains vont rapidement faire le choix de n'aider que les Kurdes du PYD, mieux organisés, au grand dam de la Turquie...

Autre résultat : les groupes islamistes de type salafiste, mieux armés, vont attirer à eux de plus en plus de combattants.

Au final, les révolutionnaires libéraux et démocrates vont être de plus en plus confinés aux tâches civiles, en devenant les otages de ce processus de radicalisation.

Voire être obligés de plus en plus souvent de s'exiler. (p 121-162)

La guerre, comme toujours est-on tenté d'ajouter, a eu raison de la révolution.

 

Une représentation extérieure de plus en plus coupée du terrain

 

Les tentatives de mise en place d'une représentation extérieure de la révolution vont tourner court pour toutes les raisons déjà évoquées.

Il faut y ajouter un facteur sociologique : les organisations politiques n'existent que dans la diaspora et sont constituées d'intellectuels bourgeois.

Malgré leur bonne volonté, ils n'ont pu obtenir les moyens réels d'aider les révolutionnaires sur le terrain. Ceci en raison des choix politiques effectués notamment par le gouvernement des USA.

Ils ont donc perdu progressivement toute crédibilité et la possibilité d'influer sur le cours local des choses.

Un des effets majeurs de cette perte de crédibilité est l'absence de coordination de l'aide humanitaire et l'échec d'un commandement militaire unifié (p 171-177).

 

Modalités de la fragmentation de l'insurrection

 

Un premier élément est à souligner : après 3 ans de guerre civile (déc 12 à déc 15), c'est plus de la moitié de la population qui a dû abandonner son foyer. Soit plus de

10 M de personnes. Et la moitié d'entre elles ont même dû quitter le pays.

Citons les chiffres du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, repris dans un tableau (p 196) : 497 000 réfugiés enregistrés en décembre 2012 dans les 5 pays voisins (Liban, Jordanie, Turquie, Irak, Egypte), 4 571 000 en décembre 2015.

Nous avons actualisé ce chiffre pour novembre 2016 : il est de 4 810 000. De combien sera-t-il après la chute d'Alep ?

 

Cette vague massive, dont l'Europe n'a connu pour l'instant que la retombée lointaine, malgré ce qui a été improprement baptisé "la crise des réfugiés" de l'automne 2015, a pour effet une polarisation des combats sur les populations les plus vulnérables et dépourvues de ressources.

Celles-ci deviennent donc de plus en plus les otages des groupes armés les mieux organisés.

A cet égard, deux groupes se sont de plus en plus affirmé : le PYD et Daech.

Le premier, chouchou des médias occidentaux, en raison de la répression du mouvement kurde par l'Etat turc.

Le second, qu'on ne présente plus, mais qui demeure tout aussi méconnu que le premier.

Ils sont l'objet chacun d'un chapitre du livre. Deux chapitres très éclairants.

 

Rôle méconnu du mouvement kurde PKK

 

Cela débute par ce constat : "En 2011, certains Kurdes participent aux manifestations à la fois comme citoyens syriens et pour faire cesser les discriminations contre leur communauté. Pour contrer cette dynamique, le régime de Damas autorise le retour en Syrie du PKK, sous le nom du PYD (Parti de l'Union – Yekitiya – Démocratique) en échange de la répression des manifestants. Le régime organise ensuite, au moment de son évacuation à l'été 2012, le transfert du pouvoir au PYD dans les enclaves kurdes d'Afrin, Aïn al-Arab (Kobané) et Qamichly."(p 203) Ces enclaves, situées à la frontière avec la Turquie, permettent de gêner fortement les échanges de l'ASL et sa logistique.

Les entretiens réalisés par les auteurs avec des révolutionnaires d'origine kurde établissent la politique de répression systématique de toute dissidence par le PYD à l'intérieur de ses territoires. Et ceci sur une ligne de séparatisme strict à l'égard de l'insurrection anti-Assad.

Les dissidents se dispersent notamment en territoire kurde irakien, contrôlé par le PDK de Massud Barzani. Ils échouent à se structurer pour peser et obtenir leur retour dans les enclaves. De plus ils adoptent une ligne "fédéraliste" qui les coupe de l'insurrection syrienne unitaire. D'autres choisissent de rester dans ce cadre unitaire, mais celui-ci tend à se refermer face aux demandes de reconnaissance des discriminations subies par les Kurdes.

 

Origine trop peu soulignée de Daech

 

Par un retour historique et une analyse comparative avec les autres mouvements djihadistes, les auteurs font bien apparaître la spécificité de Daech.

On sait que ce mouvement issu d'Al Qaïda est né en Irak et a été constitué par d'anciens cadres de l'appareil sécuritaire de Saddam Hussein.

Ce point est éclairant pour deux raisons.

La première est la mise en évidence de la responsabilité américaine dans sa genèse. Les cadres de Daech se sont forgés dans la lutte sans pitié avec les forces américaines en Irak entre 2003 et 2008. Une lutte qu'ils ont perdue, mais dont ils ont tiré de nombreux enseignements.

La seconde est le mode d'organisation de ce mouvement. Une organisation sécuritaire et répressive avant tout. Héritage bien sûr de la dictature-soeur de celle des Assad, issue du même moule baathiste. C'est grâce à cette organisation que Daech va s'imposer face aux autres groupes, notamment islamistes. Il va jouer sur les divisions entre groupes, avant de susciter, trop tardivement, une forme d'union sacrée contre sa volonté hégémonique.

Sa force réside dans sa fermeture organisationnelle et sa propagande eschatologique et normalisatrice de type révolutionnaire. La mobilisation de tous ceux qui sont sous son emprise est requise, et elle est imposée au besoin par la terreur. C'est un véritable ordre moral qui est mis en place.

 

 

Conclusion

 

La crise syrienne porte divers enseignements :

 

-La fragilité des régimes autoritaires : malgré le discours récurrent (et que l'on voit ressurgir à la faveur de la chute d'Alep), ces régimes n'ont qu'une stabilité apparente, car ils sont dénués d'une véritable base sociale. Leur destruction de toutes les institutions intermédiaires indépendantes (associations, syndicats, partis) les exposent à des explosions incontrôlables de révolte, parfois inattendues comme ici.

 

-Les impasses des guerres civiles : la logique de concurrence entre groupes armés pour le contrôle des ressources économiques raréfiées par la guerre, loin de conduire à une stabilisation de la situation, entretient une instabilité chronique qui aboutit à la destruction de la société. Seule une unification militaire peut permettre la construction d'institutions civiles reconnues et sécurisantes.

 

-Les impasses des logiques identitaires : les replis identitaires se nourrissent réciproquement. Ainsi, l'Islam politique, donné pour mort après l'exécution d'Oussama Ben-Laden par les Américains, est ressorti grandi de cette logique de communautarisation des conflits à laquelle l'Occident prend de plus en plus sa part.

La solidarité très sélective dont les révolutionnaires syriens ont fait l'objet participe de ce processus.

 

Nous devons en tirer les leçons :

 

-Aucun soutien à des régimes autoritaires ne garantit notre propre sécurité.

 

-L'intervention de la communauté internationale s'impose pour mettre fin aux guerres civiles. Une intervention basée sur le Droit et la promotion des droits humains universels

 

-Aucun repli identitaire n'est innocent : il est toujours porteur de logique de guerre.

Publié dans Syrie

Commenter cet article