Savoir faire majorité

Publié le par Henri LOURDOU

Savoir faire majorité

 

Le deuxième compte-rendu de mandat des élus régionaux de "Nouveau Monde en Commun" (NMC) des Hautes-Pyrénées le 2 décembre à Tarbes, me fournit la matière et la parfaite illustration de ce que devrait être une Union des gauches réussie.

 

 

 

Rappelons donc le contexte et l'historique de cette majorité régionale en Occitanie.

La genèse de "Nouveau Monde en Commun"

Au printemps 2015, à partir d'initiatives diverses pour fédérer la "gauche non gouvernementale", EELV et les différentes composantes du Front de Gauche mettent en place à l'été une plateforme participative commune pour élaborer les bases programmatiques d'une liste commune.

Déjà se pose la différence d'approche entre le PG, qui prétend incarner une dynamique citoyenne hors partis et voudrait construire le programme et la liste en Assemblées Générales ouvertes à tous, et les autres composantes, qui ne confondent pas participation citoyenne et responsabilité politique, et refusent cette forme dangereuse de démagogie et cette négation du rôle des partis.

Parenthèse sur la démocratie d'AG (sa portée et ses limites) et sur le rôle des partis

L'expérience nous montre que la démocratie d'AG ne fonctionne bien que lorsqu'elle rassemble des personnes déjà réunies par un consensus préalable sur une question simple et pratique pour définir les modalités d'application concrète du consensus; en cas de dissensus elle ne débouche que sur la surenchère extrémiste ou la procrastination. Surenchère extrémiste qui finit par triompher par lassitude : on a connu ces AG interminables et répétitives, commencées à plusieurs centaines et qui finissent à quelques dizaines et qui votent par exemple la grève générale jusqu'à l'abolition de l'Etat et du salariat. Procrastination qui se manifeste par une incapacité à décider en raison de fortes oppositions qui cassent le moule unanimiste habituel.

L'autre bon usage des AG est de leur garder un caractère exploratoire et non décisionnel en faisant émerger les différents points de vue et les alternatives en débat.

Car l'existence d'une pluralité de points de vue exige des procédures de vote bien établies et étalées dans le temps pour permettre la nécessaire réflexion individuelle.

Et, en l'absence de temps, une délégation de pouvoir à des délégués élus. C'est le mode de fonctionnement établi par les partis au prix d'un long cheminement et de l'élaboration de règles écrites.

Cela suppose d'admettre la réalité et la légitimité de la pluralité des points de vue, et donc de sortir de la vision populiste d'un peuple "uni par nature" en raison de l'unité de ses intérêts objectifs. Cette vision alimente le refus des partis et de leur rôle, comme dans la théorie à la mode du tirage au sort généralisé lancée par Etienne Chouard, l'un des gourous du néo-populisme. Elle méconnaît l'intérêt et la nécessité du débat structuré par l'existence des partis. Un débat qui demande en effet des efforts intellectuels et du temps, n'en déplaise aussi aux nouveaux partisans de la "démocratie du clic" : c'est à ce prix que nous ferons vivre une vraie démocratie.

A côté de cela, il faut bien admettre la nécessité de "faire (re)naître la démocratie" comme formulé dans ce titre d'un livre dont j'ai déjà rendu compte, et j'y renvoie.

La genèse de "Nouveau Monde en Commun" (suite)

Nonobstant, le PG, qui est au fonds un parti parmi d'autres, accepte le principe d'une négociation entre partis responsables pour la constitution des listes. Il obtient même, dans la rédaction de la Charte éthique demandée par les contributeurs en ligne, un principe permettant à l'un de ses dirigeants d'obtenir une place éligible : celui d'une limitation du cumul de mandat dans le temps à trois mandatures, et non deux comme prévu initialement.

En décembre 2015 se présente donc, sous le nom de "Nouveau Monde en Commun", une liste fédérant essentiellement EELV et les 3 composantes du Front de Gauche (Ensemble !, PCF et PG).

La constitution d'une nouvelle majorité régionale

Malgré des débuts prometteurs dans les sondages (la liste talonne un temps la liste PS-PRG de Carole Delga, et est finalement annoncée à 14% contre 20% pour cette dernière), la menace d'un 2d tour avec LR et FN en tête provoque un réflexe de "vote utile" en faveur de Delga. Et le résultat du 1er tour donne 24,4 % à Delga et 10,2 % à Onesta, architecte en chef de NMC. La liste Delga arrive donc en 2e position derrière un FN à 31,8 %, mais devant la liste LR-UDI-Modem à 18,8%.

La tentative de détourner une partie du vote écologiste vers une liste bricolée au dernier moment autour du député Christophe Cavard, démissionnaire d'EELV après avoir été récusé comme tête de liste dans le Gard, (1,7 % des voix) ne fonctionne pas suffisamment pour empêcher NMC de négocier sa fusion avec la liste PS-PRG en position de force.

En effet, avec plus de 10% des votes exprimés NMC peut se maintenir au 2d tour si ces négociations échouent.

Prenant intelligemment la mesure du rapport de force, C. Delga accepte une fusion actant le poids respectif des deux listes au 1er tour, et reprenant des axes programmatiques convergents.

C'est ainsi qu'au 2d tour, la liste fusionnée obtient la 1e place avec 44,81% des voix, devant un FN à 33,9% et une liste LR à 21,3%. A noter que le FN vire en tête dans 2 départements sur 13 : le Gard (42,6% contre 37,4% à la liste Delga) et les Pyrénées Orientales (43,97% contre 37,02%).

Le système électoral majoritaire à correctif proportionnel (le même que celui des municipales pour les grosses communes, mis au point pour les élections de 1983 et 1986) donne donc une majorité absolue d'élus à la liste arrivée en tête.

Sur 158 sièges, la majorité absolue est à 80. La liste Delga obtient 93 sièges.

Mais l'accord de fusion négocié entre les deux tours donne 49 sièges au PS, 17 sièges au PRG, soit au total 66 sièges pour la liste Delga du 1er tour...et 27 sièges à la liste NMC-Onesta du 1er tour, dont 16 sièges à EELV et ses alliés régionalistes (Partit Occitan) et 11 au Front de Gauche.

Contrairement au mandat précédent, en Midi-Pyrénées (majorité PS-PRG de M.Malvy) comme en Languedoc-Roussillon (majorité frêchiste, dite "Divers gauche"), la majorité est cette fois plurielle : aucun texte ne peut passer sans l'aval des élus NMC ... sauf à aller chercher des voix du côté de la Droite et du Centre.

On sait que cette dernière option ne répugnerait pas au PRG (toute son histoire le prouve, ainsi que sa détestation particulière des écologistes). Mais Carole Delga et le PS ont fait un autre choix politique. Et c'est bien ce qu'illustre cette première année de mandat.

Une majorité d'union des gauches à l'épreuve

Nous devons rendre cette justice aux 2 élus NMC des Hautes-Pyrénées, Yolande Guinle (PCF) et Romain Pagnoux (EELV) qu'ils rendent compte de leur mandat.

En un an, ils ont tenu conjointement deux réunions publiques : l'une à Capvern, le 23 mai 2016, l'autre à Tarbes le 2 décembre.

Pour avoir assisté aux deux, je puis témoigner qu'ils ont répondu sans faux-fuyants à toutes les interrogations d'un public essentiellement militant mais exigeant.

Leur compte-rendu de mandat ne s'est pas limité à "faire la leçon" à des militants qui ne "comprennent pas la complexité des dossiers qu'ils gèrent" et devraient donc leur faire aveuglément confiance.

Cette époque de l'élu tout-puissant et omniscient est révolue. Et certains devraient davantage en prendre conscience...

Pour autant, il est vrai que les choses ne sont pas simples. Et qu'il y a un espace pour le débat.

C'est ce que montrent certains dossiers évoqués dans ces réunions.

La question du nom de la nouvelle région

C'était une demande de NMC que de consulter largement les citoyens sur le choix du nom de la région. Et c'est Gérard Onesta qui fut chargé d'élaborer les modalités de cette consultation.

Charge redoutable et essai réussi à moitié seulement. En choisissant de laisser à un "comité du nom" composé de personnalités indépendantes le soin de sélectionner les 5 noms qui seraient proposés au vote après appel à contribution, on pouvait penser que la majorité régionale ne pourrait être accusée de manipulation.

Par contre on n'avait pas prévu que certains noms pourraient susciter un sentiment d'exclusion. Et ce fut pourtant le cas du nom arrivé en tête ("Occitanie") qui suscita ce sentiment chez de nombreux Catalans.

Par ailleurs, la participation au scrutin, bien que non négligeable, ne fut pas non plus suffisante pour faire taire toutes les critiques.

Enfin, le mode de scrutin retenu ("système de Condorcet"), s'il enrichit la culture mathématique et politique de ceux qui eurent le courage de se pencher dessus, était trop compliqué à comprendre pour être appliqué.

Le choix d'ajouter le sous-titre "Pyrénées-Méditerranée" (arrivé en 2e position) constitua la réponse embarrassée, mais finalement apaisante, à ces critiques. Il n'en a d'ailleurs pas été question dans la réunion du 2 décembre.

Un exemple de construction du débat : la question des transports

Ce fut le 2e dossier ou fut appliquée la demande de démocratie participative portée par NMC.

L'état des lieux, sur ce point comme sur tous les autres, est la nécessité première de fusionner les services et d'harmoniser les pratiques entre les deux régions constitutives de l'Occitanie -Pyrénées Méditerranée.

Ce premier défi a nécessité la mise en place sur un an de services administratifs et techniques unifiés, avec le principe, porté par NMC, de zéro mobilité forcée et zéro suppression sèche d'emploi.

Parallèlement est mise en place dès juin dernier une consultation citoyenne baptisée "Etats généraux du rail et de l'intermodalité" à travers des rencontres décentralisées dans chacune des préfectures et sous-préfectures de la région, doublées d'une plateforme contributive en ligne.

Bilan au 2 décembre , selon JL Gibelin (cr NMC -PCF du Gard et vice-pdt chargé de l'opération) : "80 jours de consultation, 37 rencontres publiques et 200 contributions".

La synthèse sera rendue publique le 14 décembre à Toulouse par C Delga.

Mais localement des interrogations se manifestent :

-dans quel délai les décisions actées seront-elles effectives ?

-toutes les demandes seront-elles prises en compte ? Et quelle est la répartition réelle des responsabilités ?

-le débat sur l'alternative LGV/trains du quotidiens et TET est-il tranché ?

 

A ces interrogations, et à celles non formulées ce soir, les 3 intervenants répondent :

 

Un premier point est acquis : la région a clairement acté le refus général des PPP (Partenariats-Public-Privé), ce qui plombe sans doute définitivement le projet de LGV Bordeaux-Toulouse...et évite un débat entre les partisans et les adversaires de l'option LGV au sein de la majorité (et même de NMC).

De la même façon, la région a choisi de répondre à l'offre de mise en concurrence des opérateurs pour ses lignes TER par le choix de l'opérateur historique SNCF (seules 2 régions sur 13 en France l'auraient fait).

La région a également décidé de poursuivre l'effort de remise en état des voies commencée dans le mandat précédent, en acceptant de se substituer à la carence de l'Etat, avec l'argument qu'une voie fermée pour raisons de sécurité est ensuite très difficile à réouvrir.

Plus : face aux demandes de réouvertures de lignes (1000 km au total), la région procèdera à des réouvertures (détails le 14-12).

Cependant, il est clair qu'un arbitrage budgétaire priorisera certaines lignes en fonction du rapport coûts/avantages : de ce point de vue Bagnères-Tarbes est très mal placée.

Les retards ou dysfonctionnements constatés dans les travaux relèvent de la responsabilité de l'opérateur (SNCF puisque RFF a été réintégré en son sein) : le dialogue avec lui n'est pas toujours facile pour les élus régionaux.

Sur les TET, et spécialement les trains de nuit : la région fait pression sur l'Etat pour leur maintien. Elle a obtenu le maintien de Toulouse-Hendaye, moyennant les travaux de remise en état qu'elle finance; elle espère bien sauver la ligne Paris-Rodez et Paris-La Tour de Carol dont la fermeture était programmée pour fin décembre, notamment en obtenant le non-détournement Brive-Bordeaux justifié par les travaux sur la ligne Paris-Orléans-Limoges-Toulouse, et le maintien du tronçon de nuit Brive-Rodez. Elle s'attaquera ensuite au cas du train de nuit Paris-Lourdes menacé pour juillet.

Quant aux travaux en retard ou non prévus et aux projets non finalisés : la question du maire-adjoint de Capvern sur la sécurisation des quais et la requalification de voies pour une gare de fret reçoit les réponses suivantes :

-sur les quais : difficile de peser sur la SNCF qui pilote les travaux

-sur le fret : d'accord pour venir faire la pub du projet au moment de l'achèvement des travaux.

En fin deux questions sont (re)posées sur la gratuité des transports aux personnes sans ressources pour leurs démarches administratives et sur le caractère dissuasif et discriminatoire des horaires à prix réduit Tickémouv' entre Lourdes et Toulouse.

La réponse est la même pour les deux : l'actualisation des dispositifs tarifaires se fera en même temps pour tous les cas dans le cadre de l'harmonisation des deux régions en juillet prochain. Mais le principe de la gratuité est d'ores et déjà acté.

 

On voit donc comment les choses avancent, et comment elles sont susceptibles d'avancer : en maintenant la double pression citoyenne et de nos élus, donc en cultivant le lien entre eux et nous. En acceptant à certains moments des compromis, du moment qu'ils nous font progresser dans le bon sens.

Une démarche qui se doit d'être réciproque : exigeante, mais non suspicieuse a priori comme certains intervenants l'ont laissé sentir.

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